S'il réside la majeure partie du temps à Hong-Kong, Michael Young rejoint Bruxelles quand il en ressent le besoin, pour faire des recherches... ou simplement une pause. Le choix stratégique de la capitale européenne pour poser ses valises a été motivé par plusieurs éléments: "Les choses se sont passées de cette façon: je n'avais plus de point de chute à Londres et j'aimais l'esprit, ici, en Belgique - j'ai découvert ce pays à l'occasion d'un projet. Je désirais un endroit pour bosser qui me permette aussi de voyager facilement dans le monde entier. Un ami m'a présenté ce bâtiment, construit en 1886 et ayant abrité la brasserie San Miguel. Il m'a raconté son histoire et m'a embarqué avec lui dans l'aventure d'une grosse rénovation. J'ai conservé la clé de la porte d'entrée d'origine. Je me rappelle encore l'odeur du bois et du cuir. L'ambiance intérieure y était envoûtante", évoque Michael Young qui aime à la fois le riche passé et l'échelle humaine de cette ville.

Dans le studio de création, éclairé par de grandes fenêtres, trônent sur la table les recherches de matières et projets en cours. © Christoph Theurer

Le chantier a été confié à l'agence d'architecture Lhoas & Lhoas. Le cahier des charges n'était pas contraignant: le designer souhaitait un espace ouvert pour vivre et travailler, 24 heures sur 24. Pierre Lhoas a donc eu l'idée de recomposer deux zones distinctes simplement connectées par une entrée commune et cloisonnées pour conserver une certaine intimité. Partout, les volumes se déploient librement sur un sol unifié en béton lisse ponctué par les anciens piliers de soutien de la charpente et la poutraison en bois conservée. Au coeur de chaque entité, on retrouve une cuisine, de style neutre, avec des rangements qui se fondent dans les murs blancs pour mettre en relief le mobilier scandinave du coin repas.

Souvenirs d'expéditions en montagne, une tente classique Sibley et des fanions, provenant du camp de base Everest et dont les couleurs répondent à celles de la peinture islandaise du Street Artiste Jokull Helgi Sigurdsson. © Christoph Theurer

D'un côté, le loft est consacré à la vie familiale. Les meubles font office de séparation de pièces, avec une grande chambre parentale que l'on peut isoler par des portes coulissantes, et une salle de bains cachée derrière un muret, en tête de lit. De l'autre, est installé un atelier-studio informel dédié à Michael Young et son équipe. Trois chambres d'amis peuvent accueillir des collaborateurs. L'ensemble est orienté côté cour, avec de larges ouvertures. Côté jardin, d'autres baies captent la lumière du jour qui joue un rôle important dans cet intérieur tout en profondeur.

Influences multiples

La décoration, quant à elle, s'est organisée de façon spontanée, sans parti pris précis. Et elle évolue au fil du temps en accueillant les nouvelles créations du propriétaire qui rencontrent des pièces incontournables de design industriel, des objets sans prétention, en bois, métal ou plastique. Etagère Bayer Shelving modulable, chaises standard A4 ou modèle LessThanFive édité par Coalesse, entièrement composé de fibre de carbone, un des matériaux les plus légers et les plus résistants (2,3 kg pour supporter 136 kg)... Les éléments choisis sont pratiques et faciles à vivre. "Ces dernières années, les sièges ont pris toutes sortes de formes en raison de l'utilisation de plastique, mais ce n'est en soi pas un excellent matériau à utiliser. Pour le même prix, je peux opter pour de l'aluminium recyclé et développer une assise plus durable qui génère en parallèle des emplois, plutôt que de demander à un homme d'appuyer sur un bouton."

Ce coin détente est équipé avec du mobilier scandinave et la chaise LCW Plywood de Ray et Charles Eames, sur le tapis Parallel Brain, édité par Limited Edition. Près du bureau, le bloc en mousse d'alu a servi à créer une série de vases inspirés du taoïsme chinois. © Christoph Theurer

Aux murs, le Britannique expatrié a préféré l'expression libre des artistes de la rue, comme celle de l'Islandais Jokull Helgi Sigurdsson qui représente une nouvelle génération de créatifs. Michael Young voulait encadrer l'une de ses oeuvres sur papier, mais le graffeur préférait qu'elle reste telle quelle, alors il a respecté son désir... "Le lieu s'est structuré de façon organique, en rassemblant ici tout ce que j'aime. Aujourd'hui, je n'achète plus grand-chose!", conclut l'habitant. Et en effet, l'aménagement est également émaillé d'objets primitifs et ancestraux ramenés de voyages, formes ethniques et archétypales venues de la nuit des temps, composant un terrain fertile et inspirant pour le designer. Car il cherche à mettre au point des produits répondant à de multiples usages et fonctions: " Mon travail est imprégné d'une vision universelle pour les labels internationaux et les consommateurs. Mes réalisations sont interculturelles et valorisent chaque marque ou chaque culture." Le dernier tapis qu'il a ainsi imaginé pour la maison belge Limited Edition, Parallel Brain, illustre sa passion pour les matières qu'il aime réinventer. Le motif découle du phénomène scientifique connu sous le nom de réaction-diffusion, un procédé chimique entre deux liquides qui se repoussent. La laine tissée évoque le miroitement qui découle de l'union entre l'essence et l'eau, la délicatesse complexe d'un manteau de léopard ou des écailles de poisson. Il est décliné en deux harmonies de couleurs dégradées. Comme tout ce que signe Michael Young, il témoigne d'une vision humaniste et progressiste de sa discipline, qui remet en question une production robotisée dépassée et s'attache à combiner savoir-faire ancestraux et progrès technologiques.

Devant un panneau de bois chiné rue Blaes à Bruxelles, une armure de samouraï provenant de la galerie Cécile Kerner se dresse entre une chaise A4 en alu recyclé éditée par EOQ et un modèle Déjà-Vu de Magis. © Christoph Theurer

Michael Young, aventurier du design

Né en 1966 à Huddersfield, une petite ville industrielle du Nord de l'Angleterre, ce diplômé de la Design School London Kingston Polytechnic fait ses classes dans le studio londonien de Tom Dixon avant de voler de ses propres ailes et de semer sa créativité aux quatre coins de la planète, dès 1992. Fondateur de Michael Young Studio à Hong-Kong, il s'intéresse autant à l'architecture d'intérieur qu'aux objets high-tech ou à la mode, enchaînant une table en papier plié Zip zip pour Established et Sons, des aménagements de boutiques de maroquinerie pour Mandarina Duck, à Milan et Berlin, et une réinterprétation du fameux polo Lacoste, notamment. "C'est le design en tant qu'art industriel qui m'intéresse, pas en édition limitée, mais à l'échelle de la production de masse", souligne-t-il.

Aujourd'hui, le concepteur se distingue par ses expérimentations qui explorent les savoir-faire et technologies de pointe, dans le domaine de l'aluminium entre autres - on pense aux chaises Oxygen et Wall ou aux étagères Bayer Shelving... En 2016, le CID, Centre d'Innovation et de Design au Grand-Hornu, consacrait une exposition à ce volet du travail de Michael Young.

Parmi les récentes activités du créateur, on retiendra encore une collection avec la marque Zens living, concentrant un certain nombre d'éléments traditionnels chinois remaniés dans un esprit occidental épuré. L'un des objets, une corbeille à fruits, a nécessité de nombreux essais pour obtenir une perforation régulière de la céramique et accueillir un tissage minutieux en fibre de bambou.

www.michael-young.com

Dans le salon, l'ambiance bohême et décontractée est assurée par des fauteuils Togo de Ligne Roset, un tapis et des poufs d'esprit nomade pour un art de vivre au ras du sol. © Christoph Theurer
Le lit peint provient d'Europe de l'Est. Dans l'angle, le luminaire Stick Light est une création Michael Young pour Innermost. © Christoph Theurer
Cette sculpture ludique a été réalisée à partir d'anciennes étagères de la marque Magis. Au-dessus du bureau est accrochée Money Clock, une horloge murale réalisée pour la Galerie Kreo, à partir de 1 440 billets de 1 dollar américain. © Christoph Theurer