Pourquoi avoir écrit ce livre?
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Pourquoi avoir écrit ce livre?C'est le produit d'une rencontre. L'idée fondamentale, c'est de me dire que mes fils sont devenus pères tardivement et je n'aurai donc peut-être pas beaucoup l'occasion de dialoguer de vive voix avec mes petits-enfants pour leur raconter cette histoire: pendant cinq générations ma famille a vendu des plantes annuelles et vivaces sur la Grand-Place, dans une tradition de production en circuit court. Nous cultivions nos terres à Anderlecht et aujourd'hui, nous continuons encore à Dilbeek où nous avons conservé notre clientèle du centre-ville. Le marché de la Grand-Place a en réalité dix siècles et je trouvais ça tellement dommage qu'on en perde la trace. Assis parmi mes plantes, dans les moments creux, j'ai donc commencé à leur écrire, juste à eux, pour mettre sur papier tout ce que j'avais vécu. Par hasard, une de mes clientes m'a demandé ce que je faisais. Elle a lu les notes, m'a suggéré de les publier... et voilà! Tout est né de cette belle rencontre.Est-ce que ce métier de floriculteur s'est imposé à vous?Quand on était enfant, à cette époque-là, on se devait de travailler avec nos parents, c'était évident, c'est la société qui voulait ça. J'ai donc baigné dedans dès le plus jeune âge. Mais à 35 ans, quand j'ai repris l'affaire de mes parents, je l'ai fait de mon plein gré. Qu'évoque pour vous la Grand-Place?C'est un lieu magique, où j'ai appris à vivre. Il faut imaginer le nombre de rencontres que vous pouvez faire là. Je ne parle pas des touristes, même si grâce à eux j'ai voyagé dans le monde entier en restant assis sur ma chaise et en les écoutant. Mais les rencontres avec les Bruxellois et les Belges étaient aussi incroyables. C'est comme si le public était en quelque sort assorti à ce cadre prestigieux. Je me souviens d'un diplomate de la Commission européenne, d'une érudition superbe, et qui s'asseyait régulièrement dans mon échoppe pour discuter. On se sentait bien ensemble. Un truc comme ça, ça n'arrive pas sur tous les marchés.Quel est votre plus beau souvenir?C'est le plus touchant mais aussi le plus triste: c'était au moment des attentats à Bruxelles, en mars 2016. Un bonhomme peinturluré en mauve est venu à ma rencontre et m'a demandé de lui préparer un chariot de plantes pour le lendemain. Je me suis demandé s'il se payait ma tête... En réalité, cet homme représentait le site Web Purpleman (NDLR: dont le slogan est Spreading Love and Positivity Worldwide) et son geste est pour moi la plus belle preuve d'amour que j'ai jamais vue sur ce marché: les habitants de York, au nord de Londres, s'étaient organisés pour payer via cette plate-forme Internet ces plantes que le Purpleman a distribuées toute une journée aux passants, en signe de compassion et de solidarité. Quelle est la chose la plus folle que vous ayez vue?Quatre personnes, visiblement des étrangers, se sont approchées de mon échoppe... Normalement, je ne vendais quasi pas de plantes aux touristes, sauf des bulbes, car ils ne pouvaient les reprendre en avion. En réalité, il s'agissait d'un directeur et trois botanistes d'un jardin botanique d'Indonésie. Ils ont acheté tellement de plantes qu'ils ont rempli la camionnette dans laquelle ils transportaient leurs bagages avec celles-ci. Ne me demandez pas ce qu'ils ont fait de leurs valises et comment ces plantes sont arrivées en Indonésie, je n'en ai aucune idée. Mais c'est resté dans les annales de ma famille.Comment communiquiez-vous avec tous ces gens de passage?A partir du moment où vous vous ouvrez aux gens, peu importe la langue, elle n'a plus d'importance. Un jour, j'ai rencontré une dame venue de Patagonie. On parlait ensemble un anglais mélangé à un charabia que je ne comprenais pas du tout et on a réussi à discuter des Alakalufs (NDLR: un groupe indigène de la zone australe du Chili). J'ai aussi conversé avec une ingénieure russe au sujet de l'épuration des eaux en Russie. Voilà le genre de conversation qu'on pouvait avoir avec le tout-venant à la Grand-Place et c'est pour ça que c'est une place unique. Dans votre livre, vous expliquez que les clients wallons et flamands étaient différents...Je ne vais pas tout vous dévoiler ici mais en effet, ils sont très différents, même s'il faut éviter de généraliser! Le Wallon va accepter un conseil, un oubli de commande ou une erreur... Le Flamand - et je suis flamand donc j'en parle à l'aise - va s'offusquer plus vite. Il est par ailleurs plus sûr de ses connaissances. Avec lui, on parlait plus des fleurs de son jardin que de ce que je vendais dans mon échoppe... Après, il y a aussi le peï de Bruxelles qui, lui, s'en fiche qu'on lui parle en français ou en néerlandais, accepte les adaptations de commandes, est moins tatillon, plus concilient !Vous dites aussi que vous regardiez toujours les pieds de vos clients...Quand je m'adressais à un client, vu que j'étais souvent à genoux ou assis, c'était forcément la première chose que je voyais pour déterminer ce qui pourrait le séduire. Les chaussures, tout comme l'habillement, ne sont qu'un indice, mais cela peut vraiment aiguiller sur le type de couleurs ou de plantes à proposer...Pourquoi avez-vous quitté la Grand-Place?Premièrement, les autorités communales donnaient de plus en plus la priorité à tous les événements plutôt qu'au marché aux fleurs où j'étais finalement le seul survivant (NDLR: jusque 2005, il restait plusieurs marchands). Et je comprends que, quand on a un concert, le petit vendeur de la Grand-Place, on va essayer de lui trouver un autre emplacement... Deuxièmement, ce sont les difficultés d'accès pour les clients et pour moi qui m'ont décidé à arrêter. C'était devenu trop lourd.Du 20 au 23 mars, vous serez de retour sur la Grand-Place, pour présenter votre livre et faire revivre votre échoppe, façon début du XXe siècle. Ça vous fait quoi?Je suis déjà retourné sur la Grand-Place mais j'ai toujours évité d'aller trouver les gens que je connaissais bien. Ce livre m'a permis de faire un grand pas en avant. Avant, c'est moi qui étais sur la Grand-Place. Aujourd'hui, c'est elle qui est entrée en moi. Je suis passé outre ce black-out et j'ai revécu émotionnellement l'histoire en écrivant... Ce que ça me fera ces trois jours, difficile à dire: je sais juste que le jour où j'ai déchargé mes chariots définitivement, j'ai eu la gorge serrée. Un de mes amis de la Grand-Place qui passait presque tous les jours en fredonnant du Brassens - on adorait tous les deux - m'a téléphoné quelques jours après et m'a chanté Auprès de mon arbre. J'étais au 36e dessous et ça m'a permis de me dire qu'il restait les amis, les connexions... photos : Jean-Louis Van Malder