Jockstraps, K-Pop et poils: folie des grandeurs à la Fashion Week homme de Paris

Au cours de la Fashion Week homme qui vient de s’achever à Paris, les vêtements ont souvent été éclipsés par le spectacle, la folie des grandeurs et les célébrités. Honteux ? Pas du tout.

Louis Vuitton a installé un flipper géant au Louvre pour y faire défiler une armée de mannequins, deux fanfares américaines et à une flopée de pom-pom girls. Doublet, venu du Japon, a fait tomber la neige en juin. Marine Serre a organisé événement dans la banlieue de Vanves, savant mélange entre cérémonie d’ouverture olympique et rave dans une forêt. David Beckham a été aperçu à Paris avec au moins un fils, Cruz, tandis que Victoria Beckham a fait le déplacement en Camargue lundi pour le défilé Jacquemus. Justin Timberlake était accompagné de Jessica Biel au front row de Kenzo. Nous avons aussi vu des garçons et des hommes en jockstraps de tweed rose pâle, ou nus sous un peignoir. Non, vraiment, nous n’avions aucune raison de nous plaindre. La pandémie semblait oubliée, et Paris de renaître.

Alexandre Mattiussi d’Ami Paris a tenté de se démarquer en proposant un défilé sur le parvis du Sacré Coeur. Naomi, Carla Bruni et Catherine Deneuve étaient au premier rang. Les mannequins stars Cara Delevingne et Kristen McMenamy ont défilé. Le show, pour hommes et femmes, a été ouvert par Amélie Poulain en personne, l’actrice Audrey Tautou.

Qu’avons-nous retenu d’autre de la semaine de la mode masculine ?

LES VÊTEMENTS SEMBLENT SOUVENT AVOIR ÉTÉ PENSÉS APRÈS COUP

On ne peut pas dire que la collection de Mattiussi soit vraiment spéciale. Si les vêtements ne déméritaient pas dans leur évocation d’un Parisien ou d’une Parisienne idéalisé(e) et légèrement cliché(e), ils ont été éclipsés par la grandiloquence du méga-spectacle. Bien d’autres spectacles à Paris ont également souffert du même travers.

Chez Etudes, un autre label français, il semble que l’envie d’expérimenter ait complètement disparu cette saison. Le trio de créateurs a présenté des vêtements de travail parfaitement portables, mais somme toute basiques. La collection n’était pas visible sur le podium, mais assise au premier rang – des dizaines d’influenceurs, habillés de la tête aux pieds avec les produits du label (nous avons compté deux paires de jumeaux et plusieurs Belges).

Etudes

De nombreuses marques de mode françaises semblent considérer Jacquemus comme un exemple à suivre. Pour ce label extrêmement populaire, le marketing prime sur les vêtements. Mais c’est la personnalité de Simon Porte Jacquemus – le personnage – qui fait la différence. Et il est impossible de copier une aura.

LES MASTODONTES DU SECTEUR ONT CONSTRUIT DES CHÂTEAUX EN ESPAGNE

Les grandes maisons ont investi, comme toujours, dans des méga-spectacles dont on se demande s’ils sont encore justifiés d’un point de vue éthique en 2022. 

A l’inverse, le groupe de luxe Kering a misé sur une autre carte et nulle trace de Saint Laurent, Balenciaga, Bottega Veneta et Alexander McQueen.

Il n’en allait pas de même chez son concurrent et leader du marché, LVMH, où on a sorti l’artillerie lourde. Dior a recréé un jardin avec 19.000 fleurs dans une tente mal ventilée qui avait été dressée dans un vrai jardin, au pied de la chapelle de l’hôpital militaire du Val de Grâce.

Dior

Des deux côtés du podium se trouvaient des répliques de maisons comme la propriété de Christian Dior à Granville, en Normandie, et la Charleston Farm de Duncan Grant, un peintre membre du Bloomsbury Group, le collectif d’artistes dont la directrice artistique Kim Jones collectionne les livres et les œuvres d’art. L’ensemble avait quelque chose de démodé. Du temps de Chanel, Karl Lagerfeld pouvait encore transporter impunément des banquises du pôle au Grand Palais. En 2022, un tel excès semble absurde, mais aussi irresponsable, bien que Dior ait promis que les fleurs seraient ensuite plantées dans un parc. Mais là aussi le décor a fait en sorte que l’attention soit détournée des vêtements. Pour Kim Jones une telle débauche n’était pas nécessaire au regard de la collection. Si elle n’était peut-être pas sa plus forte, elle était tout de même excellente. Une mention honorable pour le short, qui oscille entre le demi-jarretelle et la culotte. Gros succès ou gigaflop ? Nul ne le sait.

VIRGIL ABLOH EST LÀ POUR RESTER

Louis Vuitton a érigé une construction gigantesque sur la Cour Carrée du Louvre  qui ressemblait à une « route de briques jaunes » sinueuse qui mène au ciel ou un flipper géant, au choix. Le spectacle, introduit et clôturé par non pas une, mais deux fanfares américaines, a retracé les débuts de Virgil Abloh pour Vuitton, inspiré du classique du cinéma, Le Magicien d’Oz.

Vuitton

La superstar Kendrick Lamar a rappé en direct de son fauteuil à propos d’Abloh. Les vêtements, conçus par le studio de Vuitton dans le style du défunt créateur ont été noyés dans la masse. C’était au moins le troisième hommage de Vuitton à Abloh. Il s’agit sans aucun doute d’un geste sincère envers un créateur talentueux et mort bien trop jeune, mais il est vraiment temps de laisser l’homme reposer en paix et de commencer un nouveau chapitre.

Chez Rick Owens on a déplacé de gigantesques boules de feu à l’aide d’une grue avant de les déposer dans le bassin situé sur la place derrière le Palais de Tokyo. Avec pour résultat que nous avions plus les yeux braqués sur le ciel que sur le podium. Dommage, les vêtements, d’un fluo éblouissant pour certains, étaient fantastiques.

Chez Comme des Garçons, qui était de retour à Paris pour la première fois depuis 2020, la salle d’exposition noire et étouffante. Le plafond trop bas pour les mannequins aux coiffures très hautes les obligeait à marcher parfois à côté du podium. Un spectacle de Rei Kawakubo reste tout de même presque une expérience mystique.

Comme Chez des Garçons

K-POP DANS LE BAUHAUS

Pour une fois, Céline n’a pas construit une structure spéciale dans un lieu historique, mais a loué une chambre au Palais de Tokyo. Le temple culturel situé dans un bâtiment art déco des années 30 fête son vingtième anniversaire. Hedi Slimane y a déjà présenté une fois un défilé Dior Homme et a voulu renouveler l’expérience. La plupart des regards se sont portés sur les invités du premier rang, dont Lisa de Blackpink et V de BTS. Il est rare de voir les membres de ces deux sensations pop au même événement, et l’hystérie des fans était à la hauteur.

Céline

Des milliers d’adolescents hurlants se tenaient aux portes du bâtiment, une affluence record, à première vue.  Si Hedi Slimane a pris une nouvelle direction, passionnante, avec ses vidéos pendant la pandémie, inspirées par les TikTokkers, il est revenu cette fois à son esthétique familière, sombre, punk avec une pincée de glam rock. Slimane a intitulé sa collection « Dysfunctional Bauhaus », mais ce qu’il entendait par là n’était pas tout à fait clair.

OUF ! LES BELGES ET LES JAPONAIS SONT DE RETOUR

Ce qui rend les semaines de la mode à Paris si intéressantes, c’est qu’il y a de la place pour tous les genres. Le luxe français y vit en parfaite harmonie avec l’avant-garde internationale. Les labels établis côtoient les débutants. Pendant la pandémie, les semaines de la mode étaient par nécessité plus françaises que d’habitude. C’était donc un soulagement que les Belges et les Japonais soient de retour. C’est surtout ce dernier groupe qui était présent en grand nombre pour la première fois depuis 2020, avec des défilés de Taak, Issey Miyake Homme Plissé, Junya Watanabe Man, Comme des Garçons, Maison Mihara Yasuhiro, Kolor et Auralee, entre autres. Le défilé de Watanabe a été l’un des points culminants de la semaine : le créateur a utilisé des œuvres de Keith Haring, Andy Warhol, Roy Lichtenstein et Jean-Michel Basquiat en les mixant et en ajoutant les logos de Coca-Cola et Netflix. Le tout avec la musique des Talking Heads. Un cocktail irrésistible.

Et puis il y a les Belges. Dries Van Noten avait déjà fait un retour timide pendant la semaine des femmes, avec une présentation statique dans un vieux manoir. Mais pour la collection masculine, il y a enfin eu un véritable défilé, sur le toit d’un parking à Montmartre, au coucher du soleil, avec une collection qui oscillait entre le romantisme et la techno hardcore – il y avait des pyjamas larges, des bottes de cow-boy et des références aux uniformes de course. Un des plus beaux moments de la semaine.

Dries Van Noten

Walter Van Beirendonck, qui a pris sa retraite de directeur de l’Académie de la mode d’Anvers au début du mois, a donné un spectacle mélancolique au théâtre de la Madeleine. Il s’est inspiré d’Icare, qui a volé trop près du soleil avec ses ailes artificielles et s’est écrasé dans la mer. Le spectacle a commencé de manière plutôt sombre, avec beaucoup de noir et d’or. Une deuxième partie était plus dans le style technicolor typique de Van Beirendonck. À la fin du spectacle, le toit du théâtre antique s’est ouvert pour laisser la place à la lumière. C’était de belles retrouvailles.

Chez Y/Project, Glenn Martens fait des expériences avec le denim et continue sa collaboration avec Gaultier et ses tenues que l’on peut porter de différentes façons. Un spectacle très mature : Martens est devenu un créateur établi, l’un des plus importants de sa génération.

Jan-Jan Vanessche a lui fait une petite présentation dans sa salle d’exposition, parfaite pour découvrir de près les matériaux et techniques raffinés qu’il utilise. Avec de très jolis pulls et bonnets épais pour lesquels Van Essche s’est inspiré du travail de l’artiste du Bauhaus Annie Albers.

BEST OF

Parmi les points forts de Paris : les défilés Van Noten et Van Beirendonck, mais aussi Hermès, peut-être la seule marque de luxe qui, la semaine dernière, n’a pas eu besoin de faire de la figuration. La créatrice de mode masculine Véronique Nichanian continue de rajeunir son esthétique dans un spectacle simple sur les pavés devant les ateliers de la Manufacture des Gobelins, où l’on fabrique notamment des tapisseries. Hermès aime être discret. Contrairement à la plupart des autres défilés des marques de luxe, les célébrités du premier rang n’étaient pas habillées de la tête aux pieds par la marque. La créatrice de mode masculine Véronique Nichanian s’en tient résolument à une garde-robe plus jeune. Les tableaux vivants de Lemaire dans une salle de musée vide ont donné un excellent aperçu de la garde-robe intemporelle du label.

Hed Mayner, basé à Tel Aviv, appartient à la même école de créateurs qui s’adressent à un public plutôt arty et intellectuel : des tuniques en lin surdimensionnées, quelque part entre l’enfant de chœur et le militaire.

Thom Browne a habillé les hommes avec le type de tweed habituellement associé à Chanel, mais dans des couleurs pastel. Il les a combinés avec des jockstraps, également en tweed. Fabuleux, bien que pas pour tout le monde. Au moins Browne ose encore rêver et repousser les limites.  Un cow-boy habillé en jean, avec un godemiché en jean est venu conclure le show. Chez Louis Gabriel Nouchi, des hommes ordinaires, souvent poilus, se promènent. Une exception sur le podium. Un mannequin ne portait qu’un peignoir, sans rien en dessous.

Le spectacle le plus époustouflant à Paris a été celui du Britannique Craig Green, dans un espace blanc minimaliste, sans effets spéciaux. Les vêtements se suffisaient à eux-mêmes. Green aime cacher ses regards sous des constructions inconfortables et sculpturales : parachutes, mais aussi échelles et échafaudages cette fois. Mais les looks eux-mêmes, costumes et uniformes dans une palette allant du blanc à tous les vêtements de l’arc-en-ciel, à la fois portables et spéciaux – sexy, mais pas vulgaires – étaient irrésistibles.

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