Entre la mode et le cinéma, on peut bien parler d'amour, le genre de passion réciproque qui ne s'est jamais démentie. La première aime à mettre en scène son art en signant des costumes ou en parant les actrices lors des premières et des festivals. Le second ne cesse de s'emparer du destin des grands couturiers, on pense aux multiples sagas sur Gabrielle Chanel, Yves Saint Laurent bien sûr, sans parler du très attendu biopic sur le meurtre de Maurizio Gucci. L'histoire que conte Sylvie Ohayon dans le film Haute couture ne s'intéresse pas à la vie souvent mouvementée des créateurs mais à ceux et celles qui, dans les ateliers, permettent aux croquis d'un jour devenir réalité. "Je voulais filmer les couturières au travail, détaille-t-elle. Montrer que derrière la magnificence, il y a des gens normaux qui fabriquent de la magie."

Ici, tout se passe officiellement dans les coulisses de la maison Christian Dior qui a ouvert grand ses portes à l'équipe technique mais aussi aux actrices, Nathalie Baye et Lyna Khoudri notamment, avant le début du tournage afin qu'elles puissent observer le travail des artisanes qu'elles allaient ensuite incarner à l'écran. Ce sont aussi des robes originales de la vraie directrice artistique de la maison de luxe, Maria Grazia Chiuri, que l'on voit apparaître lors des scènes finales du défilé, même si le film évoque subrepticement un créateur fictif dont on ne mentionne d'ailleurs jamais le nom. Parmi les figurantes, on retrouve des costumières de cinéma mais aussi quelques "petites mains" des ateliers Dior. Justine Vivien, que l'on entraperçoit même dans la bande-annonce, est l'une d'elles. Elle travaille comme free-lance depuis plus de douze ans pour Dior Héritage, où elle remet en état des pièces anciennes retrouvées, notamment, lors de ventes aux enchères, par le département archives de la griffe parisienne, tout en poursuivant une carrière de responsable d'atelier pour le théâtre et le cinéma. C'est cette double casquette qui l'a amenée à endosser le rôle de conseillère couture sur le film de Sylvie Ohayon afin de rendre les scènes tournées dans les ateliers les plus crédibles possibles.

C'est le travail minutieux de celles que l'on appelle les petites mains qui tient le devant de la scène., ROGER DO MINH: LES FILMS DU 24
C'est le travail minutieux de celles que l'on appelle les petites mains qui tient le devant de la scène. © ROGER DO MINH: LES FILMS DU 24

Robe coquillage

Pourtant, tout comme la jeune héroïne du film, Jade, c'est un peu par hasard qu'elle est arrivée dans la couture. "Au lycée, j'ai passé un bac littéraire, orientation théâtre, rappelle-t-elle. On nous formait avant tout pour devenir comédien, mais moi, ce qui me plaisait vraiment, c'était l'ambiance de troupe, oeuvrer dans les coulisses à la préparation du spectacle, notamment la recherche des costumes. C'est comme ça que m'est venue l'envie d'être couturière. Je n'avais jamais tenu une aiguille. Même si ma grand-mère cousait, elle est décédée lorsque j'étais jeune et ne m'a rien transmis. Mais c'est comme si j'avais cela en moi. Une fois que j'ai commencé, je ne me suis plus jamais arrêtée. J'ai préparé le concours d'admission d'une école qui m'a permis de décrocher un diplôme de métier d'art, orientation costumier."

Avant le tournage, Nathalie Baye et Lyna Khoudri ont été coachées pendant plusieurs heures par la costumière Justine Vivien., Roger Do Minh / Les films du 24
Avant le tournage, Nathalie Baye et Lyna Khoudri ont été coachées pendant plusieurs heures par la costumière Justine Vivien. © Roger Do Minh / Les films du 24

En 2013, Justine Vivien a la possibilité de travailler sur la célèbre robe "Francis Poulenc", baptisée en hommage au compositeur français, ami du couturier, et créée pour la collection printemps-été 1950. Cette pièce exceptionnelle, aussi appelée robe coquillage, sera ensuite réinterprétée par Maria Grazia Chiuri, en 2018, lors d'un défilé haute couture exceptionnel organisé à Shanghai. "Ce modèle, choisi par Sylvie Ohayon, est devenu un fil rouge de la narration, poursuit celle qui a aussi travaillé sur les costumes de la série Versailles ou encore du film historique Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet. Pour moi, c'est un peu comme si les planètes s'alignaient. Pendant les deux semaines de tournage d'atelier, je voyais la réalisatrice tous les matins pour vérifier que nous avions bien tous les éléments pour tourner les séquences. Il nous arrivait ainsi de fabriquer avec l'accessoiriste des éléments de jeu très rapidement."

Une Cendrillon des temps modernes

Esther, incarnée par Nathalie Baye, est première d'atelier, comme sa mère avant elle, pour la maison Dior. Elle vit seule au milieu de ses roses dans un pavillon de banlieue et est sur le point de partir à la retraite. Alors qu'elle travaille sur sa dernière collection haute couture, elle se fait voler son sac à l'arraché dans le métro parisien. Complice du larcin, Jade, 20 ans, décide de lui restituer son bien, qu'elle prétend avoir retrouvé. Esther n'est pas dupe mais invite la jeune fille que joue Lyna Khoudri à déjeuner. Séduite par la finesse de ses mains, elle l'emmène visiter son lieu de travail et lui propose de devenir apprentie. Pour apprendre non pas un job, assure Esther, mais un métier de passion que l'on exerce avant tout pour la beauté du geste. L'arrivée de Jade n'est pas bien vue par tous. Elle-même devra trouver sa place dans ce nouvel univers sans renier pour autant le milieu d'où elle vient. Haute couture est un récit feel good, parfois un peu cliché, qui nous fait découvrir un monde d'ouvrières aux doigts de fées.

En salles le 17 novembre.

Cours de couture

Justine Vivien s'est aussi assurée que le décor des ateliers reconstitués pour l'occasion dans un hôtel particulier soit le plus proche du réel que possible. "La cheffe décoratrice s'est rendue chez Dior et ensuite nous avons eu plusieurs discussions ensemble ainsi qu'avec la personne en charge des achats pour établir une liste du petit matériel de base - les pochettes que les petites mains ont toutes autour du cou, les règles, les ciseaux - dont nous allions avoir besoin", précise-t-elle. Avant le tournage, c'est à Justine qu'est revenu le soin de coacher les actrices qui n'avaient aucune expérience dans le domaine. Nathalie Baye, qui joue le rôle d'Esther, la première d'atelier, avait déjà eu la chance de porter des robes haute couture pour la cérémonie des César, notamment, tout en admettant sans peine avoir du mal à coudre plus de trois boutons de suite. Même constat pour Lyna Khoudri qui a profité de cette initiation pour apprendre à broder.

Contrairement à la fabrication d'une robe haute couture, ce qui comptait ici, c'était la crédibilité du geste filmé.

"Nous avions en pratique très peu de temps et il est bien sûr impossible d'acquérir les automatismes de la couture en quelques heures à peine, souligne Justine Vivien. Lors du premier rendez-vous, j'ai essayé de faire rêver les comédiennes et de les amener à prendre conscience de ce qu'elles allaient avoir entre les mains: des matériaux précieux, de vraies robes qui font rêver le monde entier. Pour chacune d'elles, je me suis concentrée sur des travaux différents. Contrairement à la fabrication d'une robe haute couture, ce qui comptait ici c'était la crédibilité du geste filmé, pas que le trait soit droit. Il fallait qu'elles acquièrent une certaine aisance. Mon but était de leur apprendre une gestuelle de cinéma, qui soit assez assertive pour donner le change devant la caméra. Je ne devais pas réellement leur apprendre à coudre mais à pousser une aiguille sans hésitation, à tenir comme il se doit un dé à coudre, à planter une épingle ou à réajuster d'un regard une robe sur un mannequin." Lorsque le tour de main se devait d'être plus précis, le gros plan se faisait sur celles de Justine, notamment dans la scène où Esther doit couper à la perfection un jupon de tulle.

null, ROGER DO MINH: LES FILMS DU 24
null © ROGER DO MINH: LES FILMS DU 24

Volonté de transmission

Si l'on assiste ainsi presque en direct à la naissance des robes, ajustée sur le mannequin cabine qui participe au quotidien de la vie de l'atelier, le grand public peu familier de l'exercice découvre aussi les "toiles d'essais", sorte de brouillons en trois dimensions qui permettent de se rendre compte du volume final et de la précision du patronnage. "Elles nous ont toutes été prêtées par la maison Dior qui nous a même autorisés à les démonter puis les réassembler pour les besoins du film, pointe Justine Vivien. J'étais la seule personne autorisée à les manipuler sur le plateau, tout comme les robes haute couture, qui étaient toutes originales. Mon but était de m'assurer que le savoir-faire de la maison soit parfaitement respecté."

Dans le film, le créateur fictif de la maison Dior reste dans l'ombre.

Un expérience unique en son genre et bien différente de la "simple" réalisation de costumes où l'on cherche avant tout à donner illusion le temps du tournage. "En haute couture, la robe doit être aussi belle à l'intérieur qu'à l'extérieur, insiste la couturière. Et c'est cela qui rend passionnant l'étude de modèles historiques comme ceux sur lesquels il m'arrive de travailler pour le département des archives. Le niveau de finition à la main est tout simplement inimaginable. En particulier lorsque l'on étudie les modèles de monsieur Dior lui-même: je suis toujours épatée par la structure de ses vêtements, la pureté des lignes." Pour Justine Vivien, comme l'affirme Esther dans le film, la couture n'est pas un job mais un métier que l'on prend plaisir à transmettre. "On ne s'y arrive pas parce que l'on ne trouve rien d'autre à faire, conclut-elle. Car pour quelqu'un qui n'aime pas cela, c'est même plutôt ennuyeux. Si on y reste, c'est par passion." Et envie de créer du beau, pour la beauté du geste.

À gagner

Le Vif Weekend vous offre la chance de gagner 20 duo tickets pour Haute couture, valables pour deux personnes, n'importe quel jour de la semaine, dans tous les cinémas programmant le film. Le concours est accessible jusqu'au 17 novembre à minuit sur levifweekend.be/hautecouture

Entre la mode et le cinéma, on peut bien parler d'amour, le genre de passion réciproque qui ne s'est jamais démentie. La première aime à mettre en scène son art en signant des costumes ou en parant les actrices lors des premières et des festivals. Le second ne cesse de s'emparer du destin des grands couturiers, on pense aux multiples sagas sur Gabrielle Chanel, Yves Saint Laurent bien sûr, sans parler du très attendu biopic sur le meurtre de Maurizio Gucci. L'histoire que conte Sylvie Ohayon dans le film Haute couture ne s'intéresse pas à la vie souvent mouvementée des créateurs mais à ceux et celles qui, dans les ateliers, permettent aux croquis d'un jour devenir réalité. "Je voulais filmer les couturières au travail, détaille-t-elle. Montrer que derrière la magnificence, il y a des gens normaux qui fabriquent de la magie." Ici, tout se passe officiellement dans les coulisses de la maison Christian Dior qui a ouvert grand ses portes à l'équipe technique mais aussi aux actrices, Nathalie Baye et Lyna Khoudri notamment, avant le début du tournage afin qu'elles puissent observer le travail des artisanes qu'elles allaient ensuite incarner à l'écran. Ce sont aussi des robes originales de la vraie directrice artistique de la maison de luxe, Maria Grazia Chiuri, que l'on voit apparaître lors des scènes finales du défilé, même si le film évoque subrepticement un créateur fictif dont on ne mentionne d'ailleurs jamais le nom. Parmi les figurantes, on retrouve des costumières de cinéma mais aussi quelques "petites mains" des ateliers Dior. Justine Vivien, que l'on entraperçoit même dans la bande-annonce, est l'une d'elles. Elle travaille comme free-lance depuis plus de douze ans pour Dior Héritage, où elle remet en état des pièces anciennes retrouvées, notamment, lors de ventes aux enchères, par le département archives de la griffe parisienne, tout en poursuivant une carrière de responsable d'atelier pour le théâtre et le cinéma. C'est cette double casquette qui l'a amenée à endosser le rôle de conseillère couture sur le film de Sylvie Ohayon afin de rendre les scènes tournées dans les ateliers les plus crédibles possibles. Pourtant, tout comme la jeune héroïne du film, Jade, c'est un peu par hasard qu'elle est arrivée dans la couture. "Au lycée, j'ai passé un bac littéraire, orientation théâtre, rappelle-t-elle. On nous formait avant tout pour devenir comédien, mais moi, ce qui me plaisait vraiment, c'était l'ambiance de troupe, oeuvrer dans les coulisses à la préparation du spectacle, notamment la recherche des costumes. C'est comme ça que m'est venue l'envie d'être couturière. Je n'avais jamais tenu une aiguille. Même si ma grand-mère cousait, elle est décédée lorsque j'étais jeune et ne m'a rien transmis. Mais c'est comme si j'avais cela en moi. Une fois que j'ai commencé, je ne me suis plus jamais arrêtée. J'ai préparé le concours d'admission d'une école qui m'a permis de décrocher un diplôme de métier d'art, orientation costumier." En 2013, Justine Vivien a la possibilité de travailler sur la célèbre robe "Francis Poulenc", baptisée en hommage au compositeur français, ami du couturier, et créée pour la collection printemps-été 1950. Cette pièce exceptionnelle, aussi appelée robe coquillage, sera ensuite réinterprétée par Maria Grazia Chiuri, en 2018, lors d'un défilé haute couture exceptionnel organisé à Shanghai. "Ce modèle, choisi par Sylvie Ohayon, est devenu un fil rouge de la narration, poursuit celle qui a aussi travaillé sur les costumes de la série Versailles ou encore du film historique Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet. Pour moi, c'est un peu comme si les planètes s'alignaient. Pendant les deux semaines de tournage d'atelier, je voyais la réalisatrice tous les matins pour vérifier que nous avions bien tous les éléments pour tourner les séquences. Il nous arrivait ainsi de fabriquer avec l'accessoiriste des éléments de jeu très rapidement." Justine Vivien s'est aussi assurée que le décor des ateliers reconstitués pour l'occasion dans un hôtel particulier soit le plus proche du réel que possible. "La cheffe décoratrice s'est rendue chez Dior et ensuite nous avons eu plusieurs discussions ensemble ainsi qu'avec la personne en charge des achats pour établir une liste du petit matériel de base - les pochettes que les petites mains ont toutes autour du cou, les règles, les ciseaux - dont nous allions avoir besoin", précise-t-elle. Avant le tournage, c'est à Justine qu'est revenu le soin de coacher les actrices qui n'avaient aucune expérience dans le domaine. Nathalie Baye, qui joue le rôle d'Esther, la première d'atelier, avait déjà eu la chance de porter des robes haute couture pour la cérémonie des César, notamment, tout en admettant sans peine avoir du mal à coudre plus de trois boutons de suite. Même constat pour Lyna Khoudri qui a profité de cette initiation pour apprendre à broder. "Nous avions en pratique très peu de temps et il est bien sûr impossible d'acquérir les automatismes de la couture en quelques heures à peine, souligne Justine Vivien. Lors du premier rendez-vous, j'ai essayé de faire rêver les comédiennes et de les amener à prendre conscience de ce qu'elles allaient avoir entre les mains: des matériaux précieux, de vraies robes qui font rêver le monde entier. Pour chacune d'elles, je me suis concentrée sur des travaux différents. Contrairement à la fabrication d'une robe haute couture, ce qui comptait ici c'était la crédibilité du geste filmé, pas que le trait soit droit. Il fallait qu'elles acquièrent une certaine aisance. Mon but était de leur apprendre une gestuelle de cinéma, qui soit assez assertive pour donner le change devant la caméra. Je ne devais pas réellement leur apprendre à coudre mais à pousser une aiguille sans hésitation, à tenir comme il se doit un dé à coudre, à planter une épingle ou à réajuster d'un regard une robe sur un mannequin." Lorsque le tour de main se devait d'être plus précis, le gros plan se faisait sur celles de Justine, notamment dans la scène où Esther doit couper à la perfection un jupon de tulle. Si l'on assiste ainsi presque en direct à la naissance des robes, ajustée sur le mannequin cabine qui participe au quotidien de la vie de l'atelier, le grand public peu familier de l'exercice découvre aussi les "toiles d'essais", sorte de brouillons en trois dimensions qui permettent de se rendre compte du volume final et de la précision du patronnage. "Elles nous ont toutes été prêtées par la maison Dior qui nous a même autorisés à les démonter puis les réassembler pour les besoins du film, pointe Justine Vivien. J'étais la seule personne autorisée à les manipuler sur le plateau, tout comme les robes haute couture, qui étaient toutes originales. Mon but était de m'assurer que le savoir-faire de la maison soit parfaitement respecté." Un expérience unique en son genre et bien différente de la "simple" réalisation de costumes où l'on cherche avant tout à donner illusion le temps du tournage. "En haute couture, la robe doit être aussi belle à l'intérieur qu'à l'extérieur, insiste la couturière. Et c'est cela qui rend passionnant l'étude de modèles historiques comme ceux sur lesquels il m'arrive de travailler pour le département des archives. Le niveau de finition à la main est tout simplement inimaginable. En particulier lorsque l'on étudie les modèles de monsieur Dior lui-même: je suis toujours épatée par la structure de ses vêtements, la pureté des lignes." Pour Justine Vivien, comme l'affirme Esther dans le film, la couture n'est pas un job mais un métier que l'on prend plaisir à transmettre. "On ne s'y arrive pas parce que l'on ne trouve rien d'autre à faire, conclut-elle. Car pour quelqu'un qui n'aime pas cela, c'est même plutôt ennuyeux. Si on y reste, c'est par passion." Et envie de créer du beau, pour la beauté du geste.