Opinion

Anne-Françoise Moyson

La mode, capable du pire et du meilleur

La mode charrie tout et son contraire. Le pire et le meilleur. Commençons par le plus funeste: elle résume à merveille la face la plus sombre d’un capitalisme arrogant et agressif. C’est ce qu’analysent et dénoncent ses détracteurs virulents, ils n’ont pas tout à fait tort. Surtout si on considère ces quelques chiffres qui donnent la nausée, pour peu qu’on prenne le temps de les visualiser. Ainsi, en Belgique, on jette chaque année 170 000 tonnes de textile. Cela donne grosso merdo 71 fois le poids de l’Atomium. Ou celui de 4 000 camions entassés les uns sur les autres. Et si l’on recalcule ce total en moyenne par habitant de notre si joli royaume, cela fait 60 articles balancés à la poubelle au bout de 365 jours, soit près de 15 kg de textiles par tête de pipe. Médaille d’or, nous sommes les champions du gaspillage du genre en Europe. Ces chiffres sans appel sont invoqués par Oxfam Belgique pour lancer, à juste titre, sa campagne «Second hand September». L’ONG propose ainsi de s’abstenir d’acheter des vêtements neufs et de privilégier la seconde main pendant 31 malheureux petits jours, personne n’en mourra, au contraire.

La mode est capable d’excellence.

Ceci posé, force est de constater que la mode est également capable d’excellence. Ça saute aux yeux quand on regarde la haute couture griffée Schiaparelli, sous la houlette du Texan Daniel Roseberry. Certes, il est assez surréaliste qu’un outsider, natif de Dallas et fils de pasteur anglican, poursuive le travail de cette couturière fantaisiste et extravagante, amie de Dalí et de Cocteau. Mais s’il trouvait auparavant que «la mode était un jeu, que ce n’était pas du sérieux», il «pense autrement aujourd’hui», «travaille dur» avec son équipe (oui, la mode est un exercice collectif) et cherche «constamment» à apporter un peu de «beauté au monde». On lui en sait gré.

L’excellence saute aussi aux yeux quand on pousse la porte d’un atelier où œuvrent les petites mains. On comprend instantanément ce qu’il faut de patience, de minutie, d’amour du métier bien fait pour se surpasser ainsi, pour coudre, couper, piquer, broder, plisser, embosser le cuir ou veiller à l’ennoblissement des matières. Et l’on imagine parfaitement qu’il en a fallu de la patience, de la minutie, de l’amour du métier bien fait pour transmettre ces précieux savoir-faire. Or, les artisans sont une espèce en voie de disparition. En 2018, 35% des employés des ateliers textiles européens avaient plus de 50 ans. La faute à un tas de raisons qui s’agglomèrent. «La couture est considérée comme un truc de grand-mère», regrette-t-on un peu amèrement chez Van de Velde, entreprise belge spécialisée dans la lingerie.

Et pendant ce temps-là, Venya Brykalin, fashion director du Vogue Ukraine réfugié à Paris, tente de rester debout, donne «la parole aux talents créatifs» de son pays et croit dur comme fer qu’il faut veiller à «replacer la mode dans son contexte social, politique et anthropologique». La mode n’est pas qu’un exercice de style.

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