Elle a posé les fondations de sa maison en s'installant ici, en octobre dernier, avec son équipe. Ils sont désormais quinze à se partager l'espace de cet appartement du IIe arrondissement parisien qui ne se distingue guère d'un autre, n'était le néon rouge au-dessus de la porte qui affiche en majuscules " Marine Serre ", avec croissant de lune basculé, son indissociable logo. Le mobilier est élégamment disparate, version Le Bon Coin, zero waste et petit budget, c'est voulu. Son bureau à elle ne fait pas exception. Seule coquetterie, une bougie qui n'oublie pas d'être kitsch, un mini divan encombré de tissus plissés et une bibliothèque éclectique, où Les primitifs flamands et leur temps jouxtent Dior couture, Le Greco, CCCP : Cosmic Communist Constructions Photographed, Kasimir Malevitch, Margiela, Mémoire Universelle et les catalogues de La Cambre mode(s), Show 2012 et 2015. Marine Serre les sait dans son dos, à portée de main, cela compte.
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Elle a posé les fondations de sa maison en s'installant ici, en octobre dernier, avec son équipe. Ils sont désormais quinze à se partager l'espace de cet appartement du IIe arrondissement parisien qui ne se distingue guère d'un autre, n'était le néon rouge au-dessus de la porte qui affiche en majuscules " Marine Serre ", avec croissant de lune basculé, son indissociable logo. Le mobilier est élégamment disparate, version Le Bon Coin, zero waste et petit budget, c'est voulu. Son bureau à elle ne fait pas exception. Seule coquetterie, une bougie qui n'oublie pas d'être kitsch, un mini divan encombré de tissus plissés et une bibliothèque éclectique, où Les primitifs flamands et leur temps jouxtent Dior couture, Le Greco, CCCP : Cosmic Communist Constructions Photographed, Kasimir Malevitch, Margiela, Mémoire Universelle et les catalogues de La Cambre mode(s), Show 2012 et 2015. Marine Serre les sait dans son dos, à portée de main, cela compte. Sur un panneau à même le sol, elle a sérié les 35 silhouettes de son automne-hiver, son premier show, les jalons liminaires de sa marque lancée au lendemain de son LVMH Prize, c'était en juin 2017. Depuis, forte de cette récompense dotée de 300 000 euros et d'un mentorat offert par le groupe de luxe, la jeune femme, 26 ans, a mis les bouchées doubles, tenue de ne pas (se) décevoir, de monter au filet, d'asseoir sa garde-robe Femme déjà parfaitement esquissée dans sa collection de fin d'études bruxelloises nimbée d'un Summa Cum Laude. De son enfance en Corrèze lui restent une rigueur et une pugnacité acquises sur les courts de tennis où elle championnait ; de son adolescence à La Souterraine, dans la Creuse, un amour du vêtement, de l'hybridation et des silhouettes " shapées " pour " façonnées " ; de ses années bruxelloises à La Cambre et de ses nombreux stages enrichissants, une main, une vision, un vocabulaire contemporain. Ce jour-là, loin encore de son deuxième défilé parisien, en top jersey seconde peau Marine Serre, jeans pâle, vernis rose fluo et cheveux courts, elle est revenue sur ses débuts, sa collection de la saison, un triptyque étiqueté Manic Soul Machine, ce qui constitue son essence et son projet pour une mode d'aujourd'hui qu'elle a baptisée FutureWear, une déclaration. Vous avez commencé votre show avec de l'outerwear. Quel est le look qui résume le mieux ce premier chapitre de votre triptyque ? Une veste chasseur-pêcheur-militaire en coton, dans un sergé épais (en photo ci-contre). Elle a presque un côté veste Bar de Christian Dior, elle est travaillée dans l'idée d'une pièce pratique, de tous les jours, dans laquelle on se sent clairement dessinée mais aussi ultra à l'aise. Elle souligne la silhouette sans la contraindre. Et c'est aussi un vrai " statement ", avec elle, pas besoin de sac à main, " je suis une nana, je prends le métro, je vous emmerde "... Cette pièce comporte-t-elle des réminiscences de vos exercices d'étudiante à La Cambre mode(s) ? Elle est née surtout d'une observation du vêtement. Dans les volumes, dans la manière dont elle est coupée, il y a des souvenirs de ce que j'ai vu chez Maison Martin Margiela, Rei Kawakubo, Dior ou Balenciaga. Cela m'a toujours intéressée, de savoir traiter le tailoring - comment la technique se met au service de l'attitude, car il s'agit aussi d'une question de proportions et d'équilibre. Que cela reste féminin... Je ne sais pas si j'aime cet adjectif. Disons dynamique. Et que cette pièce ne soit pas seulement un message fort, mais qu'il y ait un équilibre entre les deux, c'est cela que j'essaie de réaliser. Et pour y parvenir, il faut savoir nettoyer, viser la radicalité. Pour illustrer le deuxième chapitre, quelle silhouette choisissez-vous ? Le numéro 22, un tee-shirt en coton devenu une robe assez courte avec un cycliste attaché et porté par la magnifique Chihiro - elle a 35 ans et trois enfants. Cette silhouette me tient à coeur, je peux m'y identifier et beaucoup de femmes aussi. Elle part de cette réalité de fille normale, comme nous toutes, qui prenons le vélo, le bus, on transpire, on galère... Il est question non pas de construire des personnages mais des attitudes. Ne pas présenter un show conceptuel, léché et esthétisé, mais connecté à la réalité. Rester cohérente entre ce que je montre au défilé et ce que je vends, cela m'apporte une radicalité, sans le besoin de dissocier les deux. Quand on porte du Marine Serre, on est " shapée ". Et c'est pour cela que je me suis intéressée à la mode : je jouais au tennis, je portais du sportswear. J'étais un garçon manqué mais quand je volais les tailleurs de ma mère, je me transformais en meuf super chic. C'était comme un jeu de rôles. Depuis, j'aime raconter des histoires à travers le vêtement, sa coupe et ses références. Et pour le dernier volet de votre triptyque ? Une robe que Cate Blanchett a portée au Festival de Cannes. Le haut est un jersey seconde peau, dont le dos est noir et les manches dans le même ton, très serrées. Cela donne une tenue, une dynamique, on pourrait penser à du Balenciaga, qui m'a inspirée à vie. Et le bas est un patchwork de foulards recyclés, upcyclés dans des tons dégradés, comme un drapé en biais qui vient presque couler sous les bras. Elle est unique. On a acheté en deuxième main quatre mille foulards en soie, triés par couleurs, rouge sur la 18, bleu sur la 31, les multicolores sur la 29, noir sur la 35, les teintes passées sur celle-ci. Ces soies différentes sont tellement inspirantes. Juliet Merie a sérigraphié FutureWear à l'encre blanche sur certains foulards. C'est une amie, elle a étudié à La Cambre en image imprimée, elle clôture le défilé. Ce mot-valise ainsi affiché, FutureWear, d'où vous vient-il ? Au studio, quand on préparait la collection, on catégorisait les vêtements : outerwear, knitwear... et on s'est mis à délirer et à l'appeler FutureWear, on trouvait que cela avait une belle résonance. Et puis on s'est rendu compte que ce n'était pas uniquement la manière dont on hybride mais également dont on produit, ce n'était plus seulement un manifeste, c'était aussi lié à une réalité contemporaine. Et à ce qui arrivera dans le futur, je l'espère. Comment et quand avez-vous ressenti l'urgence de créer en upcyclant ? En novembre dernier, je construisais ma collection quand je me suis soudain rendu compte que je faisais des jupes comme tout le monde. Or, la cohérence, c'est ce qui me donne envie de continuer et de penser la prochaine collection. Je n'ai pas envie de me laisser enfermer dans une case : il est important pour moi de vous laisser trouver les pièces belles lors du défilé et ensuite seulement, en showroom, que vous sachiez qu'il s'agit de pièces upcycled. Mais je n'ai rien inventé, je ne fais que répondre à un quotidien et à une réalité. Je veux créer autrement et produire autrement - cela me donne un input créatif, cette contrainte est une valeur ajoutée, d'autant qu'elle rend la copie impossible. Avec ce genre de propositions, vous êtes définitivement une créatrice qui hybride le sportswear et la couture. C'est ce que j'aime - mixer, rendre la couture plus accessible, pas forcément engoncée. C'est cela, sa contemporanéité. On trouve des références couture dans les looks, les silhouettes, les attitudes qui étaient déjà là dès ma 4e année d'études, un travail de proportions, de finitions, de tombé, de biais, d'accumulation. Cela vient peut-être de ma première passion pour Alexander McQueen... Mais surtout j'aime offrir une garde-robe assez large, qui puisse répondre aux désirs de nombreuses femmes. Une pièce totalement recyclée, hybridée avec un tee-shirt athlétique, dans laquelle on peut courir mais qui devient une pièce du soir et de tapis rouge, c'est aussi un statement. Le 12 septembre prochain, elle sera vendue en exclusivité pour MatchesFashion, à Londres, dans différentes couleurs. Il y a un an à peine, aviez-vous le sentiment que vous possédiez les outils pour devenir chef d'entreprise et vous inscrire dans l'industrie de la mode ? Clairement, j'ai énormément appris de tous mes stages, des petites marques aux plus grandes, de Marseille à Bruxelles, Paris et même Londres. Cela m'a permis de comprendre comment la mode est construite aujourd'hui. J'ai également dû chercher des sponsors pour mes collections à l'école - le début d'une maison, c'est exactement cela mais puissance mille ! Il faut trouver des gens qui croient en ce que l'on fait, les convaincre que c'est important. Cela dit, je n'avais pas la prétention de lancer ma marque, ce n'était pas clair. Même si tous mes amis me disent que j'avais cette envie, je ne l'assumais pas vraiment, je pensais qu'il me faudrait d'abord dix ans d'expérience... Je n'avais même pas tenté le prix LVMH, c'est un chasseur de têtes qui me l'a proposé, cela me paraissait un peu gros pour une fille qui sort de l'école, qui produit en Belgique. J'avais galéré, j'étais juste vendue chez The Broken Arm, à Paris. Mais chaque fois qu'on m'envoie une balle, je la prends, je ne suis pas du genre à dire non. Et cela s'est fait de fil en aiguille. J'ai présenté ma collection au Festival d'Hyères, aux concours de l'Andam et de LVMH. J'ai fait un stage de six mois chez Balenciaga et j'y ai été engagée en décembre 2016 comme junior designer Femme. Et en juin 2017, je gagnais le prix LVMH. Ce prix a tout changé ? Même si avant, on avait déjà vendu 1 500 pièces dans quinze boutiques, franchement, on ne se serait jamais lancés comme cela, on aurait continué à travailler à trois dans mon salon et l'on n'aurait pas été aussi vite. Ce prix m'a donné la possibilité de faire tout ce que j'avais envie de faire immédiatement et non pas step by step. Je n'avais rien ou très peu, je vivais dans 15 m2, dans le xviiie à Paris. Je travaillais sur mon lit, la collection était certes finie, l'identité et les prix était cohérents. Mais qu'un tel jury estime que je pouvais le faire... Je ne pensais pas du tout gagner ; je n'avais rien prévu. J'avais juste à donner et, du coup, à recevoir beaucoup. C'est peut-être aussi cela qui leur a plu ; c'était honnête. Depuis longtemps déjà, vous travaillez avec votre compagnon Pepijn van Eeden. A deux, c'est mieux ? On ne l'a jamais vraiment choisi, cela s'est fait naturellement. On a toujours échangé énormément ; on adore les discussions ping-pong ; poser des questions, y réfléchir ensemble, contextualiser... Je trouve que c'est riche. Pepijn a étudié les sciences politiques à l'ULB, il écrit et raconte très bien les histoires. Et moi je sais exactement ce que j'ai envie de dire avec le vêtement. On arrive à une sorte de symbiose. On est pourtant très différents et parfois pas vraiment d'accord, ce qui est chouette. Pour le titre de cette collection, Manic Soul Machine, je lui parlais du triptyque. On a cherché des mots toute la nuit et puis à un moment, on s'est dit : " C'est ça. " Le lendemain, au studio, on a demandé à l'équipe ce qu'elle en pensait et on a tranché. Evidemment que Pepijn amène quelque chose à la marque ; on amène tous quelque chose, c'est aussi cela que j'essaie de construire, une équipe où chacun est transporté, où chacun peut se développer là où il est le meilleur. Il est important de ne pas se mentir : le créateur n'est pas tout seul, jamais. J'ai toujours été entourée par des gens qui ont du talent. Tous deviennent des proches collaborateurs, de la maison Lognon aux ateliers au Portugal, en Italie, et aux recycleries, en France. Ils étaient là au show, tous ceux qui nous ont suivis dès le début. Ce sont des alliés, dont je respecte le travail. Fin septembre prochain, durant la Fashion Week parisienne, vous présenterez votre deuxième vraie collection, comment l'abordez-vous ? Je ne suis pas super stressée de nature. De toute façon, je n'ai rien à perdre ! Dans cette nouvelle collection, je veux rendre lisibles ces catégories et ces processus de création qui me tiennent à coeur. La mode, ce n'est pas juste faire un nouveau vêtement à chaque saison, c'est un projet de longue haleine. Pour le deuxième show, on vous réserve une vraie surprise, on continue l'upcycled, en faisant évoluer la collection avec d'autres procédés, d'autres matières, tout en étant extrêmement attentifs à la traçabilité. Il y aura aussi de l'outerwear dans la continuité de ce qui a déjà été commencé. Je désire perfectionner tout cela, essayer de construire ces histoires simultanément et répondre à un quotidien. Osez-vous vous projeter dans cinq, voire dans dix ans ? Non, mais je réfléchis, je bosse beaucoup. Il faut savoir prendre du recul sur ce que l'on crée et sur où on a envie d'aller. C'est une constante conversation avec Pepijn et avec l'équipe. Je pense aussi à long terme, pour produire autrement. C'est riche d'avoir de la cohérence entre le vêtement, la matière, les gens qui travaillent et ceux qui achètent, et cela m'importe. Car comment produire en masse et bien, comment rendre cela possible ? On va essayer, étape par étape, et trouver différentes manières d'y parvenir. On désire développer la marque sur trois lignes différentes : une éco-futuriste, avec du coton et du caoutchouc bio ; une autre consciente et upcycled, soit partir de ce qui a déjà été consommé puis jeté et recréer des pièces ; et enfin une très couture, exclusive, dans laquelle on s'amuse avec les prémices de ce que l'on développe. On a du boulot mais plein d'idées, on a besoin de structurer tous ces petits systèmes que l'on est en train de créer. Et je suis avide de rencontrer d'autres qui ont également engagé ces conversations-là.