"Il est joli ton manteau : Céline ou Lemaire ?", demande une jeune femme admirative à une autre. "Ni l'un ni l'autre, c'est un trench vintage trop grand avec une ceinture", chuchote l'élégante, fière de son gigantesque pardessus à la taille marquée d'une lanière de vieux cuir. Voilà la conversation entendue entre deux rédactrices de mode, lors de la dernière Fashion Week. L'oversized, le maxi, le savamment trop grand, c'est la tendance qui revient au goût du jour sous une multitude d'incarnations, d'appropriations et de technicités.
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"Il est joli ton manteau : Céline ou Lemaire ?", demande une jeune femme admirative à une autre. "Ni l'un ni l'autre, c'est un trench vintage trop grand avec une ceinture", chuchote l'élégante, fière de son gigantesque pardessus à la taille marquée d'une lanière de vieux cuir. Voilà la conversation entendue entre deux rédactrices de mode, lors de la dernière Fashion Week. L'oversized, le maxi, le savamment trop grand, c'est la tendance qui revient au goût du jour sous une multitude d'incarnations, d'appropriations et de technicités.Pourquoi ? Le too much - de tissu, à défaut d'autre chose - devient l'expression et la solution de 1 milliard de récits de l'époque. Doudous, armures, le boyfriend jeans, le power suit façon 2016, le XXL se fait l'allié de la femme enfant comme de l'androgyne, de la rue comme du bureau, décomplexé. Après une longue ère skinny, dictée par une culture rock'n'roll imposant une maigreur quasi maladive, les coupes amples délivrent la femme. Elle devient libre de ses mouvements et de cacher son corps si elle le souhaite, de le sexualiser là où on ne l'attend pas, et de réinventer un nouveau rapport à l'autre.Prenons le cas de Vetements, label pointu qui explose en 2015 et ne cesse de faire parler de lui pour son grunge luxueux. Si son fondateur, le Géorgien Demna Gvasalia, s'inspire des filles androgynes au look mix and match chiné en fripes, il ne se contente pas pour autant de reproduire à l'identique cette insouciance oversized aux pièces trouvées au petit bonheur la chance. "Derrière l'attitude et le look a priori XXL et effortless, il y a un vrai travail de concept dans la coupe. Ce n'est pas simplement un manteau trop grand", s'exclame le styliste. Ainsi, à une veste de blazer façon années 80 aux épaules larges, à un Perfecto maxi ou à un manteau d'homme porté si grand qu'il rase le sol, il ajoute un pan de tissu supplémentaire dans le dos, pour donner un volume presque gonflé, et un poids faisant basculer la création d'un côté ou de l'autre.Folles annéesPour certains, ces techniques peuvent sembler familières : elles rendent, en effet, hommage à Martin Margiela, le maître du conceptualisme chez qui Demna Gvasalia a fait ses débuts puis est devenu directeur du studio. Le couturier belge est parmi les premiers à se faire connaître pour sa confection quasi scientifique de volumes architecturaux taillés au cordeau, avec des astuces comme un jeu entre col archi-resserré et épaules lourdes et structurées, créant une silhouette théâtrale. Quant à Vetements, la marque reprend ces codes subtils entre les genres, qu'elle applique à une nouvelle réalité urbaine et underground. Pour Margiela, comme pour Gvasalia et beaucoup d'autres, le trop grand suggère une interaction critique entre féminité, garde-robe et société.Historiquement, ce fut déjà le cas pendant les années 20, dites Années folles : les coupes amples, descendantes directes de la réflexion libératrice de Paul Poiret, sont dénuées de corsets, avec des tailles droites ou drop waist permettant un nouveau mouvement et une fluidité dans les tenues. Flapper girls en robe et collier de perles ou garçonnes ne mettent plus en valeur leurs seins ou leur taille de guêpe, elles racontent une nouvelle vie où elles fument, conduisent, dansent et... réfléchissent à leur condition après la Grande Guerre.C'est donc sans surprise qu'une mode comparable renaît dans les années 60 : après le baby-boom des années 50, visant à repeupler une Europe décimée - avec la mode new look accentuant hanches fertiles et seins nourriciers -, le très large est de retour sur les femmes. Cette fois-ci, il se fait plus infantilisant. Des coupes façon Empire, appelées aussi "baby doll", s'inspirent des robes de poupées et de petites filles : pas de taille, des poitrines aplaties, des jambes allongées, des longueurs mini. Tout cela va de pair avec les révoltes étudiantes de Mai 68, et l'arrivée de la pilule contraceptive sur le marché : la libération sexuelle devient étroitement associée à la jeunesse et au corps prématernel.Signe de richessePourtant, dans les années 80 et 90, c'est une autre émancipation que reflètent les coupes baggy : l'arrivée des femmes dans des sphères professionnelles élevées et le power suit immensément grand d'Armani d'un côté, l'explosion du hip-hop et son chic volumineux au sein de la culture mainstream et de la mode, de l'autre. "Historiquement, le trop de tissu est un symbole efficace de luxe : c'est une façon de dire : "Regarde comme je suis riche, j'ai assez de tissu sur un seul costume pour en tailler trois"", analyse Catherine Martin, costumière de The Get Down, la série réalisée par Baz Luhrmann sur les débuts du hip-hop.Le pantalon baggy, lui, est devenu un des symboles du milieu street : "Il a vu le jour en prison, quand tous les prisonniers recevaient une taille unique d'uniforme : on laissait apparaître le postérieur pour montrer un caleçon en soie et donc laisser comprendre combien on était riche dans le monde extérieur", ajoute Catherine Martin, au sujet de cette nouvelle fétichisation des bad boys.Aujourd'hui, la technicité s'allie à un propos adapté. Chez Sacai par exemple, marque japonaise lancée par la créatrice Chitose Abe passée par Comme des Garçons, les coupes, souvent immenses, opèrent par fusionnement de deux pièces iconiques en un seul et même vêtement, comme la redingote-Perfecto ou la robe à fleur-veste en jeans. Ainsi, en réconciliant l'intérieur et l'extérieur, le féminin et le masculin, et même les saisons opposées, elle imagine une société idéaliste, où tout et tous peuvent cohabiter en paix.Perte de repères Pour Off/White, la griffe lancée par le directeur artistique de Kanye West, Virgil Abloh, le style est également utopiste : il mêle le tailoring conceptuel inspiré par Raf Simons et des notes de skate et streetwear XXL pour brouiller les frontières entre les sphères sociales et les générations. Selon le styliste parisien Etienne Deroeux, "le trop grand joue souvent sur une dualité homme-femme, car un vêtement d'homme est tout naturellement plus grand quand il est porté par une femme. On voit naître une sensualité inattendue, ainsi qu'une façon de se réapproprier des codes existants", analyse-t-il, au sujet de son travail. Il propose, par exemple, des combinaisons d'aviateurs qu'il ceinture et zippe pour permettre un détournement personnel de grands classiques et l'accentuation d'un corps féminin "caché pour mieux montrer".Chez Rick Owens, aussi, il est question de genre : sa volonté de fluidité se traduit dans des coupes drapées sans démarcation masculine et féminine. Pour A.P.C., Lemaire, Margaret Howell, tous adeptes de l'oversized égalitaire, les frontières sont également troubles : c'est avant tout un sens d'élégance intellectuelle que l'on met en avant. "Il est impossible de parler d'oversized en 2016 sans le lier aux débats autour des gender studies. Le XXL ne met pas en avant les différences biologiques entre l'homme et la femme : on dégenre le corps et on s'identifie à une tribu plutôt qu'à un sexe", dit Rae Boxer, styliste photo américaine, qui se spécialise dans les coupes tomboy. "L'oversized est l'expression d'un besoin de changement, et signifie, aujourd'hui, le refus de choisir et de s'enfermer dans une identité préconstruite", ajoute-elle.PAR ALICE PFEIFFER