Le Belge est depuis des années une valeur sûre lors de la Fashion Week Homme à Paris. En tant que griffe indépendante à petite échelle, il force le respect parmi les géants de la mode.
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Le Belge est depuis des années une valeur sûre lors de la Fashion Week Homme à Paris. En tant que griffe indépendante à petite échelle, il force le respect parmi les géants de la mode. "L'indépendance est une bénédiction, mais elle a aussi un prix. Lorsqu'on veut la liberté pour mener à 100% ses propres projets, il faut tout porter sur ses épaules. Outre l'aspect créatif, il faut assurer le suivi de la production et au niveau financier. Il faut trouver l'équilibre entre tout ça et ce n'est pas simple. J'y suis plus ou moins arrivé, mais ça reste une lourde tâche. Dans le monde de la mode, il faut investir continuellement. Quand on a peu de moyens, on est obligé d'être plus créatif et de chercher des solutions. La vidéo que j'ai faite pour la Fashion Week digitale, en juillet, a eu énormément d'impact, mais elle a été mise sur pied avec un budget minuscule. Avec beaucoup de créativité et les bonnes personnes, enthousiastes, dans l'équipe, on peut déjà aller loin. Comme nous ne pouvions pas terminer la production à temps à cause du confinement, nous avons conçu des versions miniatures de la collection. Les clients ont apprécié le fait que nous n'avons pas ménagé nos efforts pour proposer une ligne créative alors que beaucoup d'autres maisons ont repêché parmi leurs gammes passées ou ont sorti du grand n'importe quoi. Le revers de la médaille, c'est qu'en temps de crise on est très vulnérable. Contrairement aux grands groupes, on n'a pas les réserves financières pour compenser les moments difficiles. On dépend des ventes dans les boutiques. Heureusement peu de nos clients ont annulé leurs commandes. Cela est en partie lié à la relation humaine que nous entretenons avec eux. Par exemple, je reçois moi-même la clientèle dans le showroom. Nous traversons maintenant un moment charnière où tout le système de la mode est remis en question. Beaucoup espèrent qu'une nouvelle scène avant-gardiste va voir le jour, ce qui arrive plus souvent en ce genre de période. Je crois très fort aux petites entreprises de mode, avec une signature claire et une affirmation très personnelle. La vraie créativité va devenir plus importante dans le futur. L'impact des réseaux sociaux offre des possibilités aux créateurs à petite échelle. On peut toucher un grand public avec peu de moyens." Il est sorti en 1988 du Fashion Institute of Technology de New York. Avant de lancer, en 2000, sa première saison sous son propre nom, il a travaillé pendant plusieurs années pour Yves Saint Laurent et a créé des collections pour Krizia et Louis Féraud. "Lorsque j'ai commencé chez Yves Saint Laurent, le monde de la mode était très différent. Il y avait le créateur, toute son équipe créative, beaucoup de savoir-faire dans l'atelier et une petite équipe administrative. Le produit et la créativité étaient au centre, le business en découlait spontanément. Mais avec les années, le business et le marketing ont pris le dessus. Après onze ans, j'ai trouvé qu'il était temps de faire autre chose, mais je ne connaissais pas de maison de couture qui soit plus intéressante. C'est pour cela que je suis devenu indépendant. Je fais tout à ma manière et aussi bien que possible, c'est mon leitmotiv, tant dans mon métier que dans ma vie. Quand on travaille pour un grand groupe nanti, on a, en tant que créateur, tous les moyens de concrétiser ses idées, jusque dans les moindres détails. Comme indépendant, on se heurte à des limites qui obligent à concocter des solutions innovantes avec les moyens à sa disposition. Même après vingt ans, je dois continuer à me battre pour survivre. Il arrive régulièrement une catastrophe qui remet tous les projets en question. Lorsque j'ai commencé en 2000, ma collection a tout de suite été bien accueillie au niveau international. Une saison plus tard, j'avais déjà de nombreux clients aux Etats-Unis. En 2001, après les attentats du 11 septembre, ces clients ont annulé leurs commandes en masse. Ça a été un coup dur. En 2008 est arrivée la crise bancaire et cette année notre secteur est encore plus durement touché par le coronavirus, qui a mis plusieurs projets à l'arrêt. Les grandes entreprises subissent de grosses pertes aujourd'hui, les structures plus modestes perdent moins et sont aussi plus flexibles pour réagir plus rapidement. Mon personnel est actuellement au chômage technique et on garde l'entreprise à flot à deux, moi compris. Je suis au magasin, j'encadre les couturières à l'atelier, je parle à mes clients, exactement comme à mes débuts. Ça ressemble à un nouveau départ. Pendant le confinement, j'ai décidé d'annuler la production prévue. Au lieu de ça, je propose trois formules: mes pièces d'archives, mes classiques et de nouvelles pièces, uniques, que je conçois à partir de mon stock de matières ou de pièces existantes que je retravaille. Je les vends non seulement dans ma boutique mais aussi via des multimarques avec qui je collabore depuis longtemps. Pendant toutes ces années, je me suis constitué une clientèle qui partage les mêmes idées, comme une sorte de clan. Je préfère l'authenticité à la quantité. En tant que créateur avec une identité affirmée, on ne peut pas faire plaisir à tout le monde." Il a quitté l'Allemagne et est entré, il y a près de trois décennies, à l'Académie des beaux-arts d'Anvers. Tout juste diplômé, il a fondé son propre label. "Ado, j'étais un vrai fanatique de mode. Je venais d'Allemagne pour faire du shopping à Anvers. Lorsque j'ai vu le show des étudiants de dernière année de l'Académie, j'ai été tellement impressionné que j'ai voulu étudier la mode. Je me suis inscrit et j'ai terminé mes études en quatre ans. Trois mois plus tard, j'ai créé mon entreprise et un an plus tard, j'ouvrais mon magasin, à Anvers. J'étais moi-même en boutique. En tant que jeune créateur, c'était très déstabilisant d'être confronté aux manquements de ma collection. Si c'était à refaire, je créerais d'abord en toute liberté, sans contraintes pendant quelques saisons. Mais j'ai beaucoup appris de cette expérience. Ça m'a aussi apporté un contact avec mon groupe-cible. Les dix premières années sont un vrai combat: il faut sans cesse faire ses preuves, face à tout le monde. Et pour commencer face à sa famille. Pour mes parents, la mode semblait offrir un avenir incertain mais ils m'ont quand même soutenu dans mon choix. Je voulais prouver que je pouvais y arriver. Une fois lancé, il faut gagner la confiance de ses fournisseurs et de ses clients. Les dix années qui suivent, on peut cueillir les fruits de ce dur labeur. Dans cette phase de croissance, je me suis demandé plus d'une fois si tout ça était suffisant. Si je ne devais pas prendre une grande boutique luxueuse plutôt que ce petit magasin, ou louer un showroom plus cher lors de la Fashion Week de Paris. Cette phase est à présent derrière moi, c'est bien comme c'est maintenant. Quand je parle avec de jeunes étudiants en mode, je constate qu'ils ont peur de lancer leur collection. Peut-être aussi parce qu'ils mettent la barre trop haut. Ils voient tout de suite les choses en grand: une ligne complète, un chargé de relations publiques, un beau showroom, toutes sortes de choses qui coûtent une fortune. On peut aussi y arriver avec moins et tout ne doit pas être parfait. Au fil des années, j'ai appris à saisir le charme de l'imperfection. Je compare mon entreprise à un enfant. En tant que parent, on a beau essayer de l'élever de son mieux, il y aura toujours des manquements, alors que sur certains points, on réussit de manière formidable. C'est la même chose pour mon affaire: on investit peu dans le marketing mais on se concentre sur le produit. Si le produit est suffisamment solide, il trouvera son chemin. L'indépendance financière offre beaucoup de liberté. Quand je regarde en arrière, je suis très heureux de ces vingt-cinq années, comme créateur et comme entrepreneur. Toutes les décisions, aussi bien créatives que commerciales, je les ai prises en faisant confiance à mon instinct. Et a posteriori, elles se sont avérées justes. Pour moi cette manière de travailler était la seule qui convenait pour tenir aussi longtemps et garder l'envie intacte encore aujourd'hui. Plus j'avance, plus je suis fier du chemin que j'ai parcouru." En 2016, les soeurs jumelles Ségolène et Alexandra Jacmin ont fondé cette marque de denim. La première est ingénieure civile et a également suivi une formation en management à la Vlerick Business School. La seconde a étudié la création de mode à La Cambre et a travaillé chez Jean Paul Gaultier et Maison Martin Margiela. "Après mes études, j'ai bossé comme consultante, mais je sentais que ce n'était pas mon truc. Je voulais pouvoir réaliser quelque chose moi-même, de A à Z, explique Ségolène. A un moment donné, j'ai demandé à Alexandra si elle serait d'accord que l'on monte une entreprise ensemble. Introvertie comme elle est, elle n'a pas vraiment réagi avec enthousiasme mais quand nous nous sommes revues, elle avait déjà préparé des esquisses. Nous avons préparé cette aventure pendant un an et demi. Durant cette période, nous avons aussi reçu une bourse de la Région wallonne, via une initiative qui soutient les jeunes qui veulent lancer leur entreprise. Pour poser notre candidature, nous avons dû présenter notre projet de manière détaillée. Ça nous a aidées à formuler très concrètement nos valeurs et notre organisation. Quand on regarde en arrière, on voit que nos principes sont restés inchangés. Dès le départ, nous voulions être une marque accessible, les pieds sur terre, innovante et intègre. Toute la collection est fabriquée avec du denim japonais, un matériau qualitatif et fonctionnel qui s'embellit au fil des lavages. Nous avons toujours agi de manière raisonnée et prudente dans nos investissements. Au lieu d'ouvrir tout de suite une enseigne, nous avons acheté une camionnette vintage : notre boutique mobile. En étant en contact avec les clients, j'ai reçu beaucoup de feed-back sur la collection. J'ai vu de cette façon quels quartiers convenaient pour nous y installer. Nous avons également investi assez vite dans l'online, ce qui a permis à nos ventes de ne pas s'arrêter pendant le confinement. Bien sûr l'entrepreneuriat a aussi des côtés négatifs : ça vous suit partout, même en vacances. Je m'occupe constamment de l'entreprise. Et il faut continuer à investir, mais nous le faisons lentement. Lorsqu'on fait le bilan de ces quatre dernières années, on peut constater qu'il est très positif. Se lancer exige une bonne dose d'audace, mais la liberté et la créativité nous apportent énormément de satisfaction. Nous sommes heureuses de la voie dans laquelle nous nous sommes engagées." Elle a terminé ses études en 1988 à l'Académie des beaux-arts d'Anvers et a ensuite travaillé comme free-lance. En 1993, elle a lancé sa propre marque mais il y a treize ans, elle a quitté le système traditionnel parce qu'elle n'y croyait plus. Elle a rénové une ancienne fabrique de papier dans la métropole flamande et y a installé la Maison Anna Heylen, son interprétation moderne d'un salon de couture avec un atelier. "A un certain moment, j'en ai eu marre du système. Le tempo des sorties des collections sur le marché n'arrêtait pas de s'accélérer. Encore plus de produits, au détriment de la planète, je n'aimais pas ça. J'étais tellement passionnée par mon métier que je voulais continuer à créer, mais alors à mon propre rythme, et de manière durable. Ça a été une décision radicale, mais pour moi elle était juste. Il faut beaucoup de courage pour nager à contre-courant. Aujourd'hui, ma philosophie colle complètement avec l'époque actuelle du "moins mais mieux", mais il y a treize ans, beaucoup ont froncé les sourcils. Je ne me suis jamais laissé guider par le désir de renommée ou de richesse. Je voulais juste créer de la beauté, concevoir des vêtements fabriqués de manière qualitative et intègre. J'ai un public de femmes qui choisissent le luxe de pièces uniques, faites sur mesure. Je sélectionne les étoffes, les couleurs et les modèles en fonction de la personnalité et de la morphologie de chacune, indépendamment de toutes les tendances. Aucune tenue n'est identique et chaque vêtement est fait à la main dans mon propre atelier. C'est une manière d'oeuvrer très intensive, qui prend du temps, mais ces contacts personnels m'offrent beaucoup de satisfaction. Travailler de manière durable et rentable, c'est parfaitement possible: en plus des pièces purement sur mesure, je propose aussi une collection limitée d'intemporels qui ne sont jamais soldés. Mon entreprise est modeste, mais en bonne santé. Elle m'offre tout ce dont j'ai besoin pour vivre et travailler confortablement et en étant heureuse." Lorsqu'elle s'est inscrite à l'examen d'entrée à l'Académie d'Anvers, elle était bien décidée à devenir créatrice de mode. Mais une grossesse imprévue l'a obligée à renoncer à ce rêve. Elle est allée travailler comme couturière chez Ann Demeulemeester et Haider Ackermann. En 2014, pour trouver un meilleur équilibre entre sa famille et son travail, elle a décidé de développer sa propre marque. "J'ai toujours eu le projet de lancer ma collection sur le marché, mais après avoir accumulé quelques années d'expérience. Les circonstances ont fait que c'est arrivé plus tôt que prévu. J'ai commencé tout petit, avec la table de coupe et la machine à coudre dans mon salon. Tout a grandi lentement et de manière organique. Ça n'allait pas de soi: en tant qu'indépendante débutante, il faut savoir faire des sacrifices et travailler dur. Ce dynamisme, je le puisais dans mon foyer. Et aujourd'hui, je suis contente de mon choix: c'est agréable de pouvoir construire quelque chose en y mettant tout son coeur, pour raconter de belles histoires créatives et insuffler mes propres valeurs dans ma collection. Je crois beaucoup en la durabilité, à tous les niveaux. C'est pour cela que j'imagine des pièces intemporelles, que l'on peut porter longtemps, avec un détail particulier qui fait la différence. Les vêtements ne sont pas des produits jetables. C'est aussi pourquoi nous ne participons pas aux soldes. Quand on sait combien de temps et d'énergie on a mis dans un article avant qu'il ne soit en magasin, c'est un manque de respect de liquider tout ce travail après trois mois pour moitié prix ou moins encore. Ce n'est pas juste non plus par rapport aux clients fidèles qui achètent en début de saison. Pour un jeune créateur comme moi, la crise du coronavirus est un coup dur. Ce sera de toutes façons une année difficile. Face à ça, je suis préparée mentalement et mes blessures finiront par guérir, mais j'ai peur pour mes clients, les propriétaires de boutiques. Indépendamment de la crise, mon entreprise régit toute ma vie. Je suis incroyablement persévérante et je vais souvent puiser dans mes limites. Dans les périodes intenses, je tourne à l'adrénaline pure. Désormais, je bosse avec une petite équipe de quatre personnes fixes. Je voudrais bien grandir encore mais ce n'est pas mon but de devenir une grande maison de mode avec un nom retentissant. Je veux être considérée comme une valeur sûre et sereine, et construire une entreprise rentable."