Cela fait longtemps que l'on n'a pas parlé de XULY.Bët, marque française ignorée.... voire oubliée. Dans les années 90, le styliste Lamine Kouyaté était pourtant en avance sur son temps. Comme Virgil Abloh aujourd'hui, il a notamment essayé de donner plus de visibilité aux talents de peau noire. "J'étais moi-même très noir, nous confie-t-il lors de notre entretien par écrans interposés. On voyait de temps en temps un mannequin black: Iman, Katoucha, Naomi. Mais ça restait rare. Encore maintenant, dans les médias, je trouve qu'ils ne sont pas assez mis en avant."
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Cela fait longtemps que l'on n'a pas parlé de XULY.Bët, marque française ignorée.... voire oubliée. Dans les années 90, le styliste Lamine Kouyaté était pourtant en avance sur son temps. Comme Virgil Abloh aujourd'hui, il a notamment essayé de donner plus de visibilité aux talents de peau noire. "J'étais moi-même très noir, nous confie-t-il lors de notre entretien par écrans interposés. On voyait de temps en temps un mannequin black: Iman, Katoucha, Naomi. Mais ça restait rare. Encore maintenant, dans les médias, je trouve qu'ils ne sont pas assez mis en avant." A l'époque, XULY.Bët récupérait des vêtements de seconde main, comme Marine Serre aujourd'hui. Il présentait ses fringues en rue, habillait toute une génération de Parisiennes excentriques en recyclant des robes en Nylon et des sacs de courses de chez Tati, le "Zeeman français". Lamine Kouyaté fut aussi le premier styliste hexagonal à s'allier à une marque sportive. Ainsi, il a irrité l'establishment du textile, tout en faisant reculer les frontières et en s'imposant comme une sorte de prophète. Bien sûr, Instagram n'existait pas encore, et lorsque le créateur s'est mis à disparaître des radars, les années de gloire de XULY.Bët se sont effacées avec lui... Le créateur grandit à Bamako, au Mali. A 14 ans, il part avec ses parents à Paris, où il reste deux années. Son père, Seydou Badian, écrivain et homme politique bien connu au Mali - il a écrit les paroles de l'hymne national - sera expulsé du pays après un coup d'Etat. Sa mère, Henriette Carvalho, sera l'une des premières femmes médecins du Sénégal. C'est en 1991 que Lamine lance XULY.Bët, un nom qui signifie "garde les yeux ouverts" en wolof, la langue principale du Sénégal. Il ouvre son atelier, la Funkin' Fashion Factory, dans l'Hôpital Ephémère, un squat légendaire du XVIIIe arrondissement parisien, où il s'est un jour retrouvé après une formation en architecture à Strasbourg. "Je sentais que j'avais des affinités avec la mode, sa légèreté, son esprit libre. Je la trouvais plus intéressante que l'architecture. Et puis, je me sentais bien parmi les femmes." Le milieu ressemble alors à "une forteresse lourdement armée", se souvient-il. "Les grandes maisons se partageaient le pouvoir. Il n'y avait rien d'autre. Ma génération a renversé des murs. On a tout bousculé."Lamine Kouyaté se décrit comme une sorte de brigand. "J'utilisais les moyens que j'avais. J'appartenais à la périphérie, ma culture était celle de la banlieue. Nous étions invisibles et nous voulions qu'on nous voie. J'ai organisé des défilés en rue, très bruyants." L'artiste fera ses débuts presque illégalement, sous une pluie battante, à côté de la tente de Jean Paul Gaultier. Le jeune Kouyaté, pour son deuxième show, convoque un bus qui s'arrête au Jardin des Tuileries et d'où s'échappent en dansant des mannequins équipés de ghettoblasters. En 1993, il organise un défilé parmi les stands du grand magasin Art déco La Samaritaine. "A l'époque, je n'avais pas vraiment le sentiment d'appartenir au milieu de la mode. J'admirais des gens comme Yves Saint Laurent et Azzedine Alaïa, et même Jean Paul Gaultier. Je faisais des vêtements, mais de la mode, je n'en suis pas persuadé. Ce n'est qu'a posteriori que j'ai compris que mes créations étaient bien les stigmates d'une génération..." Le Malien d'origine est un pionnier à bien des égards. Il se révèle l'une des rares voix noires de la mode en France. Il produit de la "street couture" à partir de vêtements qu'il dégote au marché aux puces de Montreuil. Et il n'utilise jamais de modèles standard. Son public, ce sont les Parisiennes authentiques, et non les versions fantasmées. L'industrie a évidemment du mal à accepter XULY.Bët. "Dans une ville où une robe couture à 10.000 dollars est la norme, l'establishment de la mode est agacé par les tanktops à 10 dollars et les robes-chemises à 50 dollars de Kouyaté", écrit en 1993 la journaliste américaine Amy Spindler dans le New York Times. Ses créations restent toujours (relativement) accessibles. "Les femmes que nous connaissons ne peuvent pas se permettre des robes à 800 euros, insiste-t-il en souriant. J'utilisais des vêtements déclassés comme matériaux. Des chemises invendues, des maillots de foot et des survêtements déjà portés, de vieux uniformes de travail, des collants." A Bamako, où notre homme a grandi, les enfants ont l'habitude de porter des trucs de seconde main importés d'Europe. Mais ici, c'est autre chose: "J'amenais d'anciens chiffons dans un nouveau spectre créatif", dit-il en rappelant qu'à ce moment-là, l'upcycling n'avait rien d'un concept en vogue. XULY.Bët n'a jamais été un mastodonte de la mode. "Mais à un certain moment, nous étions dans le top 15 des créateurs les plus vendus. Nous avions plus de trois cents boutiques." Lorsque Robert Altman tourne le film culte Prêt-à-Porter en 1994, il base le personnage du créateur Cy Bianco sur Lamine Kouyaté (incarné par Forest Whitaker). A la télévision française, on le voit un jour débattre avec Karl Lagerfeld. En 1996, il remporte le prix de l'Andam, la plus importante récompense du secteur de la mode en France. Il ouvre trois magasins à Paris, un établissement à Marseille et un flagship store sur Orchard Street à New York, avec une rampe de skate intégrée, où il organise des concours de graffitis. Il conçoit une collection pour Puma - une marque de sport, du jamais-vu à l'époque! -, Les 3 Suisses et Naf Naf. Puis, petit à petit, il disparaît des conversations. D'abord parce qu'il est dépassé par la croissance de son entreprise. Ensuite parce que les temps sont en train de changer. "L'industrie se concentrait alors uniquement sur le luxe. La mode retournait à son pré carré", se souvient-il.Tout redevient comme dans les années 70, avant l'apparition fulgurante des créateurs indépendants et la perte d'éclat des maisons traditionnelles. Tom Ford rend sa popularité à Gucci et soudain, le haut de gamme revient en force - "Je n'avais pas envie de me battre contre ça", avoue-t-il. D'autant que le secteur du luxe ne trépigne pas d'impatience pour l'intégrer dans ses rangs: "Il faut être demandé, et cela n'a jamais été mon cas. Je ne faisais pas partie des élus." Contrairement à Martin Margiela, embrigadé par Hermès, ou John Galliano, parti chez Givenchy et Dior. Lamine Kouyaté, lui, est plutôt Porte de la Chapelle qu'avenue Montaigne - "J'ai toujours été beaucoup plus dans la pop culture que dans les salons de mode", nous résume-t-il."Mon business continuait alors à tourner doucement, mais en dehors du système officiel. J'avais mon atelier et je présentais régulièrement des collections, surtout au Mali, au Sénégal et en Afrique du Sud. Je voyageais beaucoup." Durant cette "absence", le créateur organise aussi des défilés à New York, d'abord sporadiquement, puis presque chaque saison, à partir de 2015. "Je manquais même de m'installer là-bas, mais l'élection de Trump m'en a dissuadé."Depuis l'année dernière, Lamine Kouyaté figure à nouveau sur le calendrier de la Fashion Week de Paris. Tout est oublié... et pardonné: il semble content d'avoir fermé une page, et l'industrie l'accueille désormais à bras ouverts. "J'avais besoin de revenir, pour ne plus me sentir "à côté", et pour me réconcilier avec Paris. C'était fondamental. Pas pour prendre ma revanche, mais pour rentrer chez moi." Aujourd'hui, le secteur de la mode reconnaît son rôle en tant que pionnier. Avec Lucien Pagès, l'un des plus importants attachés de presse de Paris, il renaît pas à pas. "Sans lui et son équipe, ça aurait été beaucoup plus difficile", confie-t-il. En mars dernier, XULY.Bët donnait un défilé dans une friperie solidaire, en compagnie de légendes nommées Rossy de Palma ou Michelle Elie. En octobre, il se ralliait à la poignée de marques ayant organisé un défilé "physique" dans un ancien hall industriel à Ivry-sur-Seine, alors qu'il tombait des cordes. Peu de monde avait répondu à l'appel. Journalistes et acheteurs étrangers étaient contraints de rester chez eux, et le nombre de sièges était limité. Cela n'a pas empêché le show de se dérouler dans une ambiance joyeusement exubérante et de se ponctuer en dansant sur la musique du DJ Honey Dijon. Et maintenant? La Funkin' Fashion Factory tourne à nouveau à plein régime, ou presque. Le créateur de 59 ans et son CEO sont à la recherche d'un Q.G. plus grand. Comme beaucoup, ils espèrent survivre à 2021 et aux nouveaux enjeux de l'époque: "C'est plus difficile que dans les années 90. Les petites marques indépendantes attirent moins vite l'attention des magazines." La publicité est impayable et s'élever au-dessus du brouhaha des réseaux sociaux coûte beaucoup d'argent: "Il faut se battre encore plus, alors que les grands noms ont plus de pouvoir que jamais." Mais pas question d'être pessimiste pour autant: "Aujourd'hui, tout le monde comprend ce que je voulais dire à l'époque. Le racisme, la diversité, la durabilité... Il est temps de trouver des solutions. Et la jeune génération parle la même langue que moi. XULY.Bët est un diamant brut dont nous continuons de polir les facettes. Nous voulons créer de la valeur, ne pas rester dans la marge, même si nous représentons nombre de voix qui sont marginalisées. Nous avons beaucoup à raconter, nous sommes assez uniques, et il y a une demande pour ce que nous faisons. Il faut de la diversité et de l'équité dans ce milieu, sinon, tout le monde fonce droit dans le mur."