C'est sans doute l'une des citations les plus célèbres de Simone de Beauvoir : "N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question." Celle que nous traversons ne fait pas exception. Le télétravail imposé dans l'urgence a très vite rimé pour beaucoup de femmes avec une surcharge mentale et domestique au sein du foyer. Une situation partagée par celles qui, parfois en situation de précarité, occupent, hors de chez elles, les emplois de "premières lignes" indispensables au fonctionnement de notre société.
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C'est sans doute l'une des citations les plus célèbres de Simone de Beauvoir : "N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question." Celle que nous traversons ne fait pas exception. Le télétravail imposé dans l'urgence a très vite rimé pour beaucoup de femmes avec une surcharge mentale et domestique au sein du foyer. Une situation partagée par celles qui, parfois en situation de précarité, occupent, hors de chez elles, les emplois de "premières lignes" indispensables au fonctionnement de notre société. À l'aube du déconfinement progressif que l'on nous annonce, sans réouverture pleine et entière des structures d'accueil des enfants pour de nombreux mois encore, auront-elles toutes le choix de reprendre pleinement leur place dans la vie active et dans l'espace public tant que le message restera encore et toujours de tout faire pour maintenir un maximum de personnes cloîtrées à la maison? "Il faudra en tout cas que les hommes s'impliquent davantage dans les tâches de l'économie dite reproductive, insiste Valérie Lootvoet, directrice de l'Université des Femmes, centre féministe d'éducation permanente. Sans quoi, tout ce qui touche au "care" déjà majoritairement sous la responsabilité des femmes, le sera de manière encore plus exacerbée". Démonstration.Suite à cette crise sanitaire sans précédent, les charges domestiques, professionnelles et parentales des couples en télétravail se sont concentrées en une même unité de temps et de lieu. Pourtant, la révolution égalitaire du partage des tâches n'a semble-t-il pas eu lieu, à en croire les enquêtes réalisées sur le sujet... C'est là que l'on voit à quel point la domination masculine reste à l'oeuvre! C'est elle qui autorise les hommes, certains en tout cas, à se dire que alors même que tout le monde est dans la nécessité et devrait de ce fait mettre la main à la pâte de manière égalitaire, ils ont encore le droit de s'extirper de leurs devoirs et de se faire servir alors qu'ils ne font pas partie des plus vulnérables.Dit de façon féministiquement théorique: les femmes font encore toujours des choses que les hommes ne font pas. Et inversement. C'est vrai au sein foyer mais ça l'est encore plus dans certains secteurs professionnels: les femmes sont dans le "care", dans le soin des autres de manière massive, qu'il s'agisse de l'enseignement, des secteurs de la santé, des emplois de la grande distribution ou les soins aux personnes les plus vulnérables.Tous des emplois de "première ligne" comme on dit aujourd'hui...Et qui sont souvent exercés par des femmes en situation de précarité. Pour bon nombre d'entre elles, je pense en particulier à celles qui sont à la tête d'une famille monoparentale, la situation était déjà au bord de la dégringolade absolue avant le début de cette crise. Mais elles avaient encore la possibilité de confier leurs enfants à l'école ce qui n'est possible aujourd'hui. Il a fallu que la structure scolaire disparaisse pour que l'on se rende compte de son importance sociale et Dieu sait si, comme les soins de santé, on a pu la malmener dans le passé. Pouvoir remettre les enfants à l'école devrait être un soulagement. Mais il se double pour ces femmes seules par la crainte de voir leur enfant ramener la maladie à la maison et de tomber malade sans savoir qui pourrait prendre le relais. Dans la perspective du déconfinement, on voit que l'on va par ailleurs continuer à imposer le télétravail quand il sera possible. Les femmes cadres ou détentrice de savoir ou de capacités d'exercer un travail a priori satisfaisant sont, elles, priées de rester à domicile. Je doute qu'elles y trouvent toujours leur compte...On laisse poindre la menace de lourdes pertes d'emplois, d'une impossibilité de rouvrir complètement les écoles avant des mois. Sans parler des recommandations de confinement prolongé pour toute une partie de la population - on entend même dire parfois que l'on commence à être "à risque" à partir de 50 ans. S'il faut choisir qui pourra travailler et qui pourra sortir, n'est-ce pas les femmes une fois encore que l'on "encouragera" à rester chez elles?Certainement. Surtout si l'on continue à confondre l'alternative à la ligne capitaliste actuelle que constituerait un monde plus lent, où l'on profiterait plus des nôtres, où une partie de l'économie serait relocalisée et renationalisée avec une économie privatisée sur la famille où tout devrait être tout à coup "fait maison" grâce à la main-d'oeuvre gratuite des femmes. Elles sont souvent victimes de leur socialisation. Regardez de qui l'on exige de fabriquer des masques pour toute la population? Des femmes bien sûr! Et si des couturières professionnelles le font et demandent légitimement à être payées, même à bas prix, elles sont agonies d'insultes sur les réseaux sociaux... Comme si les femmes étaient toujours priées d'être dans une dimension sacrificielle au service de la population. Elles doivent se méfier d'elles-mêmes, de la manière dont elles se soumettent aux attentes qui pèsent sur elles dans un milieu patriarcal. Retourner à la société de dingue que nous connaissions avant ça ne fait pas envie. Mais transformer les femmes en gardiennes sanctifiées de l'économie domestique, je ne veux pas de cela non plus.Aura-t-on vraiment la possibilité de ne pas revenir en arrière? De ne pas se remettre dans le moule de la société d'avant? Un certain retour en arrière va se produire en partie, de toute manière. Car nous allons progressivement rouvrir les commerces, les liaisons internationales assurées par les moyens de transport très polluants. Le risque c'est même que ce soit pire à cause d'une volonté de reprise... au carré! Nous sommes arrivés à ce point de tension. Et pour cela remettre trop tôt tous les enfants à l'école pour que tout le monde soit à nouveau disponible pour relancer le marché du travail? Avec le risque de danger sanitaire s'il y a une deuxième vague de contamination? Et un probable accroissement des inégalités? Ou va-t-on oser un autre modèle? Dans les deux cas les femmes devront être vigilantes.Par quoi, selon vous, devra passer le changement?Par une meilleure répartition du travail dit reproductif entre les hommes et les femmes. C'est-à-dire tout ce qui est lié à la continuité et la survie de la société: se nourrir, se laver, garantir une hygiène pour soi-même et pour les autres, assurer les soins de santé dans la vie quotidienne... Et cela imposera de repenser la journée de travail et le rôle de chacun. Il ne suffit pas de réduire le temps de travail: en France, le passage aux 35 heures n'a rien changé du tout de ce point de vue-là! Les hommes n'ont pas pris leur part du travail reproductif. Et on voit bien ici, avec le confinement, que les empêcher de sortir ou de se distraire ne modifie pas la donne non plus. Au-delà des rôles c'est vraiment la norme qui doit changer. Car la société du travail est organisée sur les horaires masculins, avec des hommes qui ne font pas leur part du travail reproductif et donc se fichent bien de réunionner jusque 20 heures le soir. De plus, les femmes qui accèdent à des postes plus enviables sont priées d'accéder à cette culture masculine du travail. C'est ce qui nous force à recourir à des personnes plus fragilisées économiquement, moins formées, souvent des femmes d'ailleurs, pour assurer le "care" au sein du foyer et pouvoir maintenir le rythme de cette journée masculine dont nous ne voulons plus.Depuis le début du confinement, on voit se multiplier sur les réseaux sociaux les injonctions à tenir le rôle de l'épouse idéale, calqué sur le modèle de la femme au foyer des années 50 : la ménagère parfaite, toujours sexy et désirable même à la maison. Pourtant, les critères de démarcations physiques se sont envolés puisqu'il ne faut plus paraître à l'extérieur! Mais rien n'y fait?Non, c'est comme s'il fallait remplir le vide avec toute une série de tâches plutôt que de se foutre la paix. La charge des femmes s'en trouve encore multipliée ! Comme si elles avaient besoin de ça en plus du reste! De cette représentation idéalisée de la féminité accentuée par les réseaux sociaux :l'écart entre la réalité et ce que l'on nous pousse à être - sexuellement iconique, appétissante - ne s'est pas comblé. En même temps, et c'est tout le paradoxe, une partie de ses injonctions à l'hygiène, au soin de soin, à une vie saine sert aussi les femmes car elles sont du coup en meilleure santé que les hommes, elles sont moins dans la prise de risque, elles font plus attention à ce qu'elles mangent ce qui est positif d'un point de vue sanitaire mais c'est hélas une charge qui leur revient. En revanche, l'épilation obligatoire, les colorations, le port du soutien gorge même à la maison ou le maquillage pour la vidéoconférence, elles ont certainement mieux à faire en ce moment. A la maison, on est dans la sphère de l'intime, il y a des choses que l'on montre à ses proches et pas aux autres. Et pourquoi pas.La société avait déjà tendance à surprotéger les filles, à les encourager à rester dans le cocon de la famille plus que les garçons. L'extérieur aujourd'hui, avec le virus qui plane, est perçu plus encore comme une menace. Ne doit-on pas là aussi redouter un retour en arrière dont serait victime la jeune génération?Les filles ont toujours été plus confinées que les garçons, au moins peuvent-ils se rendre compte de ce que c'est! Il faudra être attentif à ce qui se passera lorsque l'espace public se rouvrira. De ce que l'on constate aujourd'hui, en plein confinement, c'est que le harcèlement de rue n'est pas en diminution !N'oublions pas non plus que la maison reste pour un certain nombre de femmes et d'enfants un des lieux les plus violents qui soit et c'est accentué par le confinement. On assiste à une recrudescence des violences sur les conjoints mais aussi sur les enfants. Ceux qui sont incestés - et ce sont majoritairement des filles - se retrouvent quasi en permanence avec leur agresseur. Personne n'a le droit d'écrire ce genre de choses quand à côté de cela il y a des gens qui meurent et qui se crèvent pour soigner les autres...