C'est d'abord une histoire d'atmosphère. Au-delà de la vitrine plus ou moins bien garnie, une fois franchie l'entrée, le visiteur est saisi par l'inimitable fragrance du vieux papier, faite d'effluves de cellulose et de lignine s'échappant de pages jaunies. Outre l'odeur caractéristique, une déco faisant la part belle aux pépites rétro, peut-être une fine pellicule de poussière saupoudrée sur les rayonnages supérieurs, et en guise de fond sonore, un peu de musique soigneusement choisie ou les échos d'une discussion pleine de passion: en quelques secondes, le voilà plongé dans le monde merveilleux de la librairie d'occasion. Et, n'en déplaise aux fanatiques du neuf, la précision "d'occasion" a toute son importance: ce supplément d'âme, cette ambiance si particulière, d'émerveillement contenu et de mystère, elle s'impose aussi parce qu'en y pénétrant, chaque client potentiel accepte de s'en remettre à l'incertitude de sa pioche, avec l'espoir qu'une trouvaille le guette.
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C'est d'abord une histoire d'atmosphère. Au-delà de la vitrine plus ou moins bien garnie, une fois franchie l'entrée, le visiteur est saisi par l'inimitable fragrance du vieux papier, faite d'effluves de cellulose et de lignine s'échappant de pages jaunies. Outre l'odeur caractéristique, une déco faisant la part belle aux pépites rétro, peut-être une fine pellicule de poussière saupoudrée sur les rayonnages supérieurs, et en guise de fond sonore, un peu de musique soigneusement choisie ou les échos d'une discussion pleine de passion: en quelques secondes, le voilà plongé dans le monde merveilleux de la librairie d'occasion. Et, n'en déplaise aux fanatiques du neuf, la précision "d'occasion" a toute son importance: ce supplément d'âme, cette ambiance si particulière, d'émerveillement contenu et de mystère, elle s'impose aussi parce qu'en y pénétrant, chaque client potentiel accepte de s'en remettre à l'incertitude de sa pioche, avec l'espoir qu'une trouvaille le guette. Hélas pour ces endroits magiques et pour leurs habitués, les bouquinistes n'accueillent pas que des belles histoires dans leurs allées; la preuve avec les récents déboires de monsieur Hamoir. Aujourd'hui âgé de 63 ans, Michel Hamoir est arrivé à Louvain-la-Neuve en 1977. A l'époque, il s'occupait d'enfants du juge, mais cultivait déjà l'amour des livres, écumant les bouquineries pour se constituer une impressionnante bibliothèque, selon ses goûts et besoins personnels, "beaucoup d'histoire mais aussi de psycho, pour rédiger mes rapports". C'est en 1985 qu'il décide d'ouvrir sa boutique à lui: "Ma motivation première, c'était qu'il n'y avait pas de bouquinerie à Louvain". Lui qui s'avoue "un peu bibliomane" dispose d'un stock personnel suffisant pour démarrer son affaire, avant de se faire des contacts dans le monde de l'édition et d'étoffer son offre, pour très vite trouver sa place dans le paysage néolouvaniste. Son défi, c'est de dénicher des sorties récentes, pour concurrencer les librairies sur le marché du neuf et fournir des livres au prix le plus bas aux étudiants fauchés - et cela fait des années qu'il le relève avec succès. Tout n'est pas rose pour autant, tient-il à rappeler en évoquant un "sacerdoce par amour du livre". "J'ai vécu pauvrement, j'ai habité une cabane pendant quinze ans, raconte-t-il. C'est un commerce difficile, certainement pas la voie à prendre si on veut faire de l'argent". Depuis trente-cinq ans, il tenait pourtant le cap - du moins jusqu'au 26 février dernier, et la réception d'un courrier lui donnant un mois pour empaqueter ses 100.000 ouvrages et débarrasser le plancher. Pas fort porté sur l'administratif, Michel Hamoir ne gardait qu'un oeil distrait sur le renouvellement prochain de son bail. Or l'échéance a expiré, et si ce genre d'oubli se réglait auparavant "à la bonne franquette" en signant un nouveau contrat vite fait, ce n'est désormais plus le cas. Le libraire en sursis a sa petite idée quant aux raisons de sa future expulsion: "Une bouquinerie, c'est trop bohème, ça cadrait mal avec la gentrification de la place: ils veulent faire une allée du roi de l'Esplanade jusqu'au Musée L. Certaines personnes ont un mépris total pour ce type de commerce, ils n'y voient qu'un marchand de vieux papier." Un jeune homme, fidèle client, intervient alors spontanément: "C'est ça, le néo-Louvain-la-Neuve, ou Louvain-la-Neuve-Neuve: des bureaux, des extensions à l'Esplanade, des commerces bankable. Ici, c'est à l'image du propriétaire: pas assez sexy!", ponctue-t-il avec malice. Le dossier est géré par une société anonyme à finalité sociale, l'INESU IMMO, dont nous avons contacté l'administrateur délégué, Nicolas Cordier. Selon lui, l'INESU constitue au contraire un rempart contre la gentrification, phénomène qui galope pourtant dans la cité étudiante depuis un moment. Interrogé quant à l'intérêt qu'aurait une ville universitaire à conserver une librairie d'occasion, il se contentera de pointer le manque d'attractivité des lieux, la supposée envie du grand public pour des commerces "plus dans l'air du temps" et le souhait déjà manifesté par M. Hamoir de remettre son magasin. "C'est faux", réfute en bloc le Bouquiniste, qui reconnaît toutefois avoir évoqué son départ, mais "en signe de protestation". On ne réconciliera pas les deux hommes, mais force est de constater que l'INESU ne fait pas le forcing pour garder le seul bouquiniste de ses centaines de commerces louvanistes. Malgré les contestations et une pétition en ligne ayant réuni plus de 6.000 signatures, la société immobilière reste inflexible. "Un des signataires a laissé ce commentaire: 'Il y a trente-cinq ans, on ne parlait pas d'économie circulaire, et maintenant que c'est à la mode, on vous dit de circuler', je trouve ça assez juste", parvient encore à s'amuser Michel Hamoir. C'est vrai qu'à y réfléchir un instant, les librairies d'occasion cochent pas mal de cases dans le bingo du commerce moderne. Souvent soutenues par leur quartier et ses habitants, elles ne génèrent ni nuisances de voisinage, ni dépenses énergétiques excessives, prônant au contraire l'économie circulaire. Lieux de diffusion de la culture, de rencontres et d'émulation, elles participent à la démocratisation des savoirs - ce n'est finalement pas surprenant qu'elles soient considérées "essentielles", et restent ouvertes durant le confinement. Ce modèle apparemment idyllique, il est dressé sur papier. Dans les faits, le boulot s'avère très contraignant, comme l'ont confirmé les bouquinistes que nous avons rencontrés (lire par ailleurs). "Pour gagner sa vie avec des livres d'occasion, il faut avoir beaucoup de clients lecteurs et un emplacement pas trop cher, deux conditions contradictoires", déplore Etienne Grandchamps, dit Fafouille, libraire bien connu à Charleroi. Il sait de quoi il parle, ayant failli remettre son enseigne à cause de la pression immobilière; un peu comme son confrère bruxellois de chez NiJiNSKi, qui fut forcé de déménager suite à l'explosion de son loyer. Heureusement, des perspectives de développement existent, en s'inspirant notamment des concept stores chers à l'ère du lifestyle - ce qu'a bien compris le duo à la tête du magasin Ramd'Âm à Namur. Diversifiant leur offre par plaisir comme par nécessité, ils semblent bien partis pour surmonter le paradoxe d'être en même temps à la page et en marge. Et Michel Hamoir dans tout ça? Il a obtenu quatre mois de répit - "à prix d'or, 30% supplémentaires 'pour les frais'", précise-t-il - et continue à organiser son pharaonique déménagement, ne comptant plus en milliers de livres, mais en mètres cubes. "La suite, on verra bien. Je n'ai pas encore de projet. Je rouvrirai ailleurs, peut-être dans le centre. En tous cas, je vais continuer", glisse-t-il en guise de conclusion, fatigué mais déterminé à l'effectuer, son dernier bail avant la retraite.