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Murs roses sirupeux, banquettes en Skaï turquoise et écriteaux néons, nous sommes dans un diner américain tout droit sorti des sixties. Au sein de ce décor hollywoodien, dénote une jeune fille à l'allure sage mais au regard mutin et à la coupe garçonne. Vêtue de bleu marine, col de chemise refermé jusqu'au dernier bouton, difficile de croire qu'une performeuse parfois hystérique nous fait face. Alix Le Grouyellec est aujourd'hui une artiste à la tête de la première " entreprise de vrais-faux robots du pays ". Mais derrière ses machines se cache une personne, l'originale, elle. Passionnée par la culture nippone, l'énigmatique Alix se dirige premièrement vers un cursus en langues anglais/japonais. Après un an, elle abandonne cette voie, pas son amour pour le Japon. Instinctivement attirée par l'art depuis l'enfance, mais angoissée par la course à la compétitivité, la jeune Française s'expatrie en Belgique afin de poursuivre des études de dessin à La Cambre. En plein questionnement identitaire, elle se tourne d'abord vers la sérigraphie. C'est ainsi qu'elle élabore son premier contact avec l'univers de la robotique. " Dans cette discipline, on retrouve ce mouvement mécanique, récurrent et cette idée d'aliénation dans la répétitivité. " Par la suite, elle bifurquera vers la performance : " Lors des portes ouvertes de mon école, je me suis mise dans la peau d'AutomatiX, un robot-caissière destinée à vendre des chocolats. J'étais dans un couloir et chaque fois que quelqu'un passait, je répétais: "Bonjour cher client et bienvenue chez AutomatiX." " A la fin de cette mise en scène, Alix Le Grouyellec est exténuée, elle se rend alors compte de sa propre aliénation par la répétition, qu'elle voit comme " une façon de se surpasser ". Son univers se crée. Ses performances s'aiguisent. Aujourd'hui, l'artiste a développé plusieurs automates différents, ayant une tâche bien précise, qu'elle incarne au gré de ses envies, de ses " besoins ". " A l'inverse des machines, on nous demande toujours d'être de plus en plus multitâches et polyvalents, surtout en tant qu'artiste. Ma réponse à cela a été de me démultiplier ", confie-t-elle. Actuellement, il existe Orange Velvet, un robot pop idol bruxello-japonaise créé dans le but de faire la fête. A ses côtés, elle imagine également Johny Ripato, la manager artistique d'Orange, mais aussi la directrice de JRipato Corp. Plus qu'un personnage pédant, c'est une satire sociale du milieu de l'art contemporain. Enfin, toujours en phase de conception, Miss Machine, une hôtesse d'accueil communiquant en japonais. Schizophrène ? " Tout le monde me dit ça, mais au contraire, c'est extrêmement structuré. C'est une acceptation de ce que je suis. C'est un engagement. Il faut tenir le personnage, même quand tu n'es pas dedans. " Néanmoins, l'artiste reconnaît que ses performances reflètent parfois l'image d'une jeune déséquilibrée, bien loin de celle qui se trouve actuellement face à nous et qui sirote sagement son jus de fruit en hochant délicatement la tête au son de Be My Baby, des Ronettes. " Quand je revois les vidéos de mes performances, je me dis juste "Je suis dingue" ", déclare Alix dans un éclat de rire. Mais elle n'a que faire des jugements, son ambition est celle de communiquer un univers. " Je veux que les gens ressortent de mes performances et qu'ils se demandent: "Mais j'étais où ?" " Et nous, où étions-nous, le temps d'une rencontre, dans un diner le long de la Route 66, dans un de ces restaurants kitsch du Japon, dans un bar à Ixelles... ? Peu importe, finalement, la question qui brûle nos lèvres est: " Avec qui étions-nous ? " Prochaines performances du 14 au 23 avril, avec Friche, collectif d'artistes établissant des résidences d'expos temporaires dans Bruxelles, www.friche.be. Possibilité de louer les robots de JRipato Corp. pour tout type d'événements sur www.ripato.comPAR ELOÏSE PIRARD