En ce jeudi de mi-septembre, quelque chose dans l'air susurre au nez fin et à l'âme sensible que les beaux jours sont sur le point de plier bagage. Est-ce le fait d'une infime variation de la luminosité ou une fraîcheur inédite traversant l'air ? Il reste que cette promesse de revanche de l'obscurité sur la lumière ne dissuade pas le soleil de lâcher son ultime cargaison de rayons sur une artère tranquille de Borgerhout. Indifférente au rythme des saisons, cette rue du nord d'Anvers poursuit tranquillement sa gentrification à quelques encablures du parc Boelaer. Rompant cette harmonie, un coup de sonnette engendre une réaction en chaîne comme les affectionnait Jean Tinguely : une étincelle dans le cerveau, des bruits de pas, un doigt qui presse un bouton et, enfin, une porte de garage triviale s'enroulant autour d'un axe. Tirant sa révérence, le volet semi-rigide laisse entrevoir la silhouette de cet artiste en vue que la presse du nord du pays a identifié sous l'étiquette accrocheuse de " James Dean flamand ". Amusé, l'intéressé reconnaît qu'il existe de " pires personnes à qui être comparé ". On le sait, le pouvoir que la beauté exerce sur les autres peut faire basculer une personnalité du côté obscur du charme. On chercherait en vain chez Rinus Van de Velde (34 ans) des attitudes de rebelle arrogant ou de star velléitaire.
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En ce jeudi de mi-septembre, quelque chose dans l'air susurre au nez fin et à l'âme sensible que les beaux jours sont sur le point de plier bagage. Est-ce le fait d'une infime variation de la luminosité ou une fraîcheur inédite traversant l'air ? Il reste que cette promesse de revanche de l'obscurité sur la lumière ne dissuade pas le soleil de lâcher son ultime cargaison de rayons sur une artère tranquille de Borgerhout. Indifférente au rythme des saisons, cette rue du nord d'Anvers poursuit tranquillement sa gentrification à quelques encablures du parc Boelaer. Rompant cette harmonie, un coup de sonnette engendre une réaction en chaîne comme les affectionnait Jean Tinguely : une étincelle dans le cerveau, des bruits de pas, un doigt qui presse un bouton et, enfin, une porte de garage triviale s'enroulant autour d'un axe. Tirant sa révérence, le volet semi-rigide laisse entrevoir la silhouette de cet artiste en vue que la presse du nord du pays a identifié sous l'étiquette accrocheuse de " James Dean flamand ". Amusé, l'intéressé reconnaît qu'il existe de " pires personnes à qui être comparé ". On le sait, le pouvoir que la beauté exerce sur les autres peut faire basculer une personnalité du côté obscur du charme. On chercherait en vain chez Rinus Van de Velde (34 ans) des attitudes de rebelle arrogant ou de star velléitaire. N'empêche, du fait de ce physique aux contours ténébreux, l'homme en impose. En scrutant son visage concentré, impossible de ne pas repenser à une certaine campagne publicitaire Dior Homme de 2016. Shooté par l'excellent photographe Willy Vanderperre, l'artiste originaire de Louvain défiait l'objectif en costume sombre. Pourtant, ce n'est pas une gravure de mode distante et hautaine qui nous invite à le suivre au coeur de son antre mais un individu doux et affable, avide de livrer les clés d'un travail magnétique. Divisé en deux zones, l'espace qu'occupe Rinus en dit long sur son approche esthétique complexe, entre figuration et conceptualisme. L'oeil est d'abord frappé par la partie la plus spectaculaire du lieu qui n'est pas sans rappeler l'industrie du cinéma : à coups de perceuse, de ciment et d'échafaudage, deux assistants s'évertuent à édifier l'imposante façade d'une maison. C'est toujours sur des décors reconstitués que le trentenaire s'appuie pour signer ses vertigineux dessins grand format. Extrêmement graphiques - on pense à des story-boards d'un genre particulier -, les oeuvres agencent le noir et blanc de façon percutante. Ce sentiment est renforcé par la présence de textes en anglais. Les tableaux en question s'entassent contre les murs de la seconde pièce, un vaste studio où, debout, le jeune maître flamand dispose et contemple longuement ses compositions démesurées. Coeur vibrant d'un processus de création précis et cohérent, ce parallélépipède rectangle brut et blanc a tout d'un lieu de vie déclinant petit réchaud, livres entassés par dizaines ou écran de Mac qui assure un contact avec le monde extérieur. Rinus Van de Velde se revendique " peintre d'atelier ". Il explique : " Je ne suis pas le genre d'artistes qui veut à tout prix se confronter à la " vraie " vie. J'essaie de passer le plus de temps possible dans mon atelier où je me sens bien. Si je veux dessiner une jungle, je vais en faire construire une en carton. De cette façon, je n'aurai pas à me rendre sur place et risquer de tomber malade, voire d'être mordu par un serpent ( rires). Plus sérieusement, ce qui m'intéresse dans ce processus, c'est que ce que je veux représenter devient une abstraction, une idée en raison de sa transformation en décor. La réalité m'importe moins que le simulacre et le mensonge. A propos de mon oeuvre, quelqu'un a parlé de " réalité réduite ", c'est exactement ça. " Casanier ? Cette dimension n'est pas à négliger, lui qui " n'aime pas sortir, ni voyager " et préfère " s'inventer des histoires plutôt que les vivre ". Les différentes séries du Belge témoignent de ce choix de vie qui colore ses créations. On se rappelle ainsi Donogoo Tonka, remarquable accrochage de 2016 au SMAK qui plongeait l'artiste au coeur d'un conte cinématographique initialement ficelé par l'écrivain Jules Romain. Soit neuf tableaux monumentaux - dont huit s'étalaient sur un format de 3 m x 6 m - se donnant au regard à la façon de toiles virtuose organisées en une séquence narrative précisée par de longs textes peints à même les murs du musée gantois. Sur cette matière première riche d'une intrigue rocambolesque, Van de Velde créait une suite d'images cinématographiques comme autant d'écrans dans lesquels il prenait place à la faveur d'un alter ego sur papier. But de la manoeuvre ? Se fondre dans une histoire qui n'est pas la sienne : la fiction comme un procédé commode pour explorer la vie sans avoir à l'endurer. Pour mieux préciser les contours de cette façon d'appréhender le monde, il dégaine une métaphore inattendue : " Dans certaines institutions qui s'occupent de personnes âgées, les médecins ont eu cette idée incroyable pour calmer les envies de fugue de leurs pensionnaires. Ils font construire dans le jardin des aubettes comme celles dans lesquelles on s'assoit pour attendre les transports en commun. Bien sûr, aucun bus ne passera mais ce simple décor suffit à apaiser l'envie de fuir des intéressés. En un certain sens, mon oeuvre a cet effet sur moi. " A cet égard, il est à noter que la forme de sa production emprunte beaucoup de sa grammaire formelle à la photographie documentaire des années 60 et 70, ce qui en renforce l'impact. Toutefois, à mi-chemin entre la figuration et l'art conceptuel, l'homme s'amuse à effacer d'une main ce qu'il offre de l'autre. Il explique : " L'effet général de mon travail est réaliste, on s'y croirait. Mais à y regarder de près, l'oeil découvre le subterfuge, c'est bien un décor qui fait face au regard, une réalité entièrement construite. J'aime faire circuler le regardeur d'un pôle à l'autre. "Pour celui qui est représenté par la galerie Tim Van Laere, qui compte également parmi ses poulains Ed Templeton ou Jonathan Meese, la pratique artistique n'est toutefois pas une évidence. " J'ai grandi dans une petite ville près de Louvain où il ne se passait rien. L'art n'était pas présent à la maison. C'est à 16 ans, en découvrant le film sur Basquiat de Julian Schnabel, que j'ai compris qu'il y avait moyen de vivre autrement. C'était l'image d'une liberté inespérée. Du coup, j'étais persuadé qu'un artiste devait avoir un destin rock'n'roll pour mériter ce titre. Cela ne fonctionnait pas du tout avec le milieu tout ce qu'il y a de plus normal dans lequel j'ai été élevé. J'ai alors commencé à me détourner de ce que j'étais dans la réalité pour me réinventer dans mes oeuvres sous formes de différents personnages ", confie-t-il en inspirant profondément une énième cigarette. De manière paradoxale, c'est par la sculpture que Rinus a débuté son parcours. La raison en est simple, le premier artiste avec lequel il a été en contact oeuvrait en trois dimensions. Il poursuit : " Je me suis tourné vers le dessin pour des raisons de rapidité et d'accessibilité. Je voulais raccourcir la durée entre l'intention et le résultat final. Ce qui est amusant, c'est de constater que la sculpture est revenue par la bande à la faveur des décors que je réalise comme base de mes croquis. Cela a été rendu possible par le dessin qui m'a donné les moyens d'acquérir un grand espace, d'acheter du matériel et d'avoir l'aide d'assistants. J'aime cette idée que si je devais tout perdre, il me resterait toujours le dessin. " L'impact des oeuvres de l'Anversois d'adoption est lié en grande partie à son refus de la couleur, seuls le noir et le blanc ont le droit de cité dans ses réalisations. D'où vient cette défiance ? Il précise : " Pour conférer à un dessin son statut d'oeuvre à part entière, il faut ruser. Le risque est qu'il ne soit considéré que comme une esquisse. J'ai constaté que la grandeur du format permet d'échapper à cela. Le fusain est l'instrument parfait en ce sens. Léger et simple, il accélère le processus. Et passer par la couleur obligerait à cérébraliser davantage mon travail. Or, je veux qu'il soit question d'un flow, d'un tracé quasi automatique. Je ne veux pas avoir à hésiter entre tel vert et tel autre. " Rinus Van de Velde ne le cache pas : il bosse énormément. Difficile pour lui de passer plus de 15 jours éloigné de son antre, même pour des vacances familiales. " Quand je suis trop longtemps loin de mon atelier, je ressens une sensation de vide comparable à celle du sevrage pour un drogué. A mes yeux, ma pratique relève moins d'une passion que d'une obsession, d'une addiction... une passion n'apporte que du bonheur, tandis qu'une obsession possède quelque chose de sombre, cela peut me faire souffrir, me plonger dans le doute ", explique-t-il. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il a choisi une habitation à l'arrière de laquelle se loge l'atelier. L'artiste ressent le besoin constant de se tenir parmi ses toiles, retouchant un détail par-ci, fixant un arrière-plan par-là. " A une période, j'avais deux ateliers distants, les allers-retours étaient éprouvants, j'étais frustré de ne pas pouvoir y accéder à tout instant. " De manière très emblématique, la maison proprement dite de l'intéressé renvoie vers sa pratique. On y prend la mesure d'un homme peu attaché aux objets, " il y en a assez dans mon oeuvre ". Bien sûr, les jouets de ses enfants jonchent le sol mais ce sont les livres d'art et les oeuvres qu'il collectionne avec passion - une photo du début de la carrière de Jeff Wall, une toile de Rose Wylie, un dessin d'Ensor, deux originaux de Raymond Pettibon, un enfant boudeur de Yoshitomo Nara... - qui se taillent la part du lion. Un lion de papier bien sûr.