Les temps ont beau changer, les mentalités, elles, font de la résistance. Ainsi, si l'image d'Epinal du papa et de la maman a progressivement fait place à des constructions familiales plus modernes, en ce qui concerne la parentalité solo, elle reste le plus souvent associée aux femmes. Et ce alors même que sur les plus de 200.000 parents seuls en Fédération Wallonie-Bruxelles, soit 28% des ménages avec enfants (chiffre Le Ligueur, 2020), il y a aussi des papas. Sans pour autant que des statistiques les dénombrent: ainsi que le racontent les pères rencontrés pour cet article, une double pression pèse sur leurs épaules, celle de l'éducation des enfants, évidemment, mais aussi une autre, plus insidieuse, venue d'une société où ils sont minoritaires et donc, forcément quelque peu anormaux.

Dans son bouleversant La vie, après (éditions Robert Laffont), rédigé quatre ans après le décès de sa compagne dans les attentats du Bataclan, le journaliste français Antoine Leiris confiait à quel point la perte de la mère de son fils l'avait poussé dans une quête de perfection absolue. La seule manière de pallier ce manque? Pour le comédien bruxellois Joachim Defgnée, papa d'un fils de 12 ans qu'il élève depuis qu'il s'est séparé de sa maman il y a neuf ans, "ce n'est pas encore dans les moeurs qu'un père puisse s'occuper à titre principal de son enfant, particulièrement quand il est en bas âge. C'est un héritage historique, l'homme a toujours été le pourvoyeur tandis que la femme s'occupait des mômes et du ménage". Un schéma ancestral qui se trouve parfois bousculé du jour au lendemain, avec toutes les difficultés que cela implique. "C'est comme s'il y avait quelque chose d'inacceptable à ce qu'un homme puisse s'occuper seul de son enfant, regrette Joachim. Sociétalement, c'est inconcevable, le papa solo est vu comme une anomalie, donc on va avoir tendance à nier ses difficultés. On ne peut pas se plaindre, parce que "si ça ne va pas, tu n'avais qu'à le laisser à sa mère"."

Sauf que cette alternative n'est pas toujours possible.

'Perdre sa maman est la chose la plus terrible qui puisse arriver à un enfant'

Quand il parle de la mère de ses trois fils, Loubna, Mohamed El Bachiri décrit d'abord son coup de foudre pour cette cliente du magasin de téléphonie où il travaillait, fasciné par ce qu'elle dégageait, "beaucoup de sérénité et de bonté". Et puis plus tard, après le mariage, "une maman douce et tendre, mais autoritaire. En ça, on était complémentaires parce que j'ai un tempérament plutôt cool et j'ai tendance à être désorganisé". Une complémentarité arrachée du jour au lendemain dans les attentats de Bruxelles, la maman faisant partie des victimes. A l'époque, les enfants du couple ont 9, 7 et 2 ans, et Mohamed se voit contraint de ne pas s'effondrer. "Pour moi, les attentats ont été la fin du monde, se souvient le Molenbeekois de 40 ans, chauffeur de métro avant le drame, aujourd'hui incapable de remonter dans une rame. J'étais à terre, mais j'ai immédiatement dû me relever, parce qu'il fallait assurer leur éducation, s'assurer que la vie continue pour eux."

On est vus comme des spécimens rares, avec une pression énorme de retrouver une présence féminine.

Mohamed El Bachiri

Des mois durant, le cadet, trop jeune pour comprendre où est partie sa maman, s'accroche aux jambes de Mohamed, même aux toilettes, refusant de le perdre des yeux un instant. Rentré dans un premier temps chez ses parents, l'homme décide rapidement de retrouver le domicile familial: "Il fallait continuer à vivre, alors que pour moi la vie s'est arrêtée le jour où Loubna est partie. Je fonctionnais en pilote automatique." Sans copilote à ses côtés. "Etre papa solo, c'est particulier, il y a un sentiment de solitude et d'incompréhension. On va avoir plus tendance à parler des mamans seules, que j'admire d'ailleurs pour leur courage. Comme les hommes se retrouvent plus rarement avec les enfants à charge, on est vus comme des spécimens rares, avec une pression énorme de retrouver une présence féminine. On me disait que je n'allais jamais y arriver, qu'il fallait que je retrouve quelqu'un, comme si éduquer ses enfants seul n'était pas concevable pour un homme. L'idée de trouver une femme, juste pour m'assister dans les tâches ménagères et l'éducation, est non seulement réductrice, c'est aussi une insulte à l'amour que je portais à ma femme", dénonce celui qui s'est tout de même adjoint les services d'une fille au pair. "Pour une personne seule, trouver l'équilibre entre tout ce qu'il y a à gérer est quasi impossible, à moins de se donner corps et âme. Mais je suis toujours blessé par les attentats. Or pour que mes enfants se sentent bien, il faut que je me sente bien, et ça implique que j'aie du temps pour prendre un peu soin de moi."

Si le quatuor ne peut pas se résoudre à célébrer l'anniversaire de Loubna, la famille se recueille chaque 22 mars sur la stèle érigée à sa mémoire. Partie depuis plus de cinq ans, la jeune femme reste présente dans le quotidien des siens, qu'il s'agisse d'évoquer son souvenir ou de la sentir près d'eux quand un papillon se pose sur Mohamed à des moments-clés. "Je sais que mes enfants vont grandir avec un vide. La perte d'une maman est la chose la plus terrible qui puisse arriver à un enfant et je suis admiratif de la manière dont mes fils gèrent ce drame. Ils sont mes héros et c'est important pour moi qu'ils comprennent que tant que je serai là, ils pourront compter sur moi." Un sentiment que partage Juan Bossicard...

'Quand il n'est pas là, je ressens le manque de mon fils dans ma chair'

La maman de son fils est pourtant toujours bien vivante, et l'ex-couple se partage sa garde de manière flexible et respectueuse des besoins de chacun. En l'occurrence, Juan pouvant plus facilement adapter son temps de travail que son ex-compagne, dont les horaires sont imprévisibles, répond "présent" avec plaisir dès qu'il s'agit de Liam, son petit garçon de 9 ans. "En théorie, on se partage la garde, mais en vrai je fais tout pour l'avoir à mes côtés et il est chez moi 75% du temps. Si je pouvais avoir sa garde à 100%, je la prendrais, donc dès que mon ex-compagne a besoin de moi pour lui, je dis oui", explique ce quadragénaire employé dans une boîte d'IT. Qui raconte être "tombé amoureux" le jour où il a vu son fils pour la première fois, réalisant dans la foulée que sa vie ne serait jamais plus la même. "J'essaie d'être une figure d'autorité mais aussi quelqu'un de confiance pour lui. C'est important pour moi de lui montrer que je ne suis pas parfait, qu'on développe sa personnalité en étant curieux", estime Juan, qui s'enorgueillit de ressentir un instinct paternel très développé et de pouvoir lire les humeurs de son gamin.

Juan a son fils Liam les trois quarts du temps à ses côtés., MAXENCE DEDRY
Juan a son fils Liam les trois quarts du temps à ses côtés. © MAXENCE DEDRY

"Si je le veux à 100% à mes côtés, ce n'est pas du tout par antagonisme envers mon ex-compagne, juste parce que j'ai envie de vivre mon rôle de père pleinement, et quand il n'est pas là, je ressens un manque physique de sa présence." Et tant pis si cet aveu de tendresse va à contre-courant de l'image qu'on perpétue des pères, il n'en a que faire. "On a une vision cliché et machiste de l'homme, la figure d'autorité qui met le pain sur la table, qui incarne la force tandis que la femme, elle, c'est l'amour maternel et la tendresse. Sociétalement, un homme célibataire qui assume les fonctions parentales est donc forcément un couillon, il est temps d'arrêter de penser comme ça." Surtout qu'ainsi qu'il le rappelle, "le plus souvent, cette situation est circonstancielle, pas un choix", une vérité que ne connaît que trop bien Laurent (NDLR: un prénom d'emprunt ), un graphiste hennuyer qui assume seul la garde de ses deux enfants depuis le suicide de leur maman.

'Ça me révolte qu'on dise que les enfants ont besoin d'un papa et d'une maman'

De son propre aveu, ce quinquagénaire passé par le scoutisme et le rôle de chef louveteaux, lui-même issu d'un foyer marqué par le décès de sa soeur cadette et l'alcoolisme dans lequel l'événement a plongé leur maman, a toujours voulu être papa. Quitte à ignorer les signes? Concédant aujourd'hui que la mère de ses jumeaux, Lucien et Louise, avait un désir d'enfants moins marqué que le sien, il reconnaît que "ce n'est pas un hasard si j'ai fait ma vie avec quelqu'un en détresse psychologique, parce que je pense que grandir dans ma situation familiale m'a conditionné à prendre sur moi et gérer les choses".

En l'occurrence, ici, la fragilité de son épouse, hospitalisée pour une dépression sévère quelques mois seulement après la naissance des bébés. "Je me suis retrouvé seul avec eux pendant un mois et il a bien fallu que je me débrouille. C'est là que l'instinct paternel entre en jeu parce que l'on est face à ses enfants, eux n'ont pas demandé à naître mais nous, on les désirait donc on fait tout pour eux. Ce n'est pas quelque chose d'inné, c'est un sentiment que tu construis face à eux", raconte Laurent. Qui confie toutefois avoir un souvenir doux-amer de cette période bousculée. "D'un côté, ça m'a énormément rapproché d'eux. Mais de l'autre, cette expérience m'a volé un aspect de ma paternité. Comme j'étais dans l'urgence de gérer dès le début, je suis passé à côté de l'insouciance de jouer avec les petits, de prendre le temps de se poser à leurs côtés. J'étais tout le temps sur le pont donc j'ai loupé des moments de sérénité avec eux que j'essaie de rattraper aujourd'hui."

Même s'il a d'abord fallu que le trio surmonte le décès de la maman des jumeaux, qui s'est donné la mort cinq ans après la séparation du couple en 2010. Le plus grand défi pour Laurent? "Je vais être cash: c'est de me dire que je n'ai pas le droit de mourir. D'ailleurs, mes enfants me le font bien sentir: ils se raccrochent à moi en sachant que je suis le seul qui reste, et si je traverse la rue sans bien regarder par exemple, je me fais immédiatement réprimander", sourit-il. Avant de redevenir plus sérieux quand le sujet d'un vide éventuel laissé par l'absence maternelle est abordé. "Ça me révolte qu'on martèle que des enfants ont besoin d'un modèle masculin et d'un autre féminin. Ce qui est important, c'est d'avoir un milieu familial qui les aime, le reste n'a aucune importance et je m'insurge contre l'injonction du modèle un-papa-une-maman." Un modèle qui a fait son temps?

'La société juge durement les mères qui n'ont pas la garde de leurs enfants'

A Bruxelles, Arnould de Kerckhove, quinquagénaire mordu de piano, assume cinq jours par semaine la garde de son fils, scolarisé à la capitale alors que sa maman habite, elle, en Wallonie. "Quand on s'est séparés, on a envisagé la garde d'Antonin autour de notre vision de son éducation, raison pour laquelle j'en ai la garde principale." Une mission que ce fils de famille nombreuse qui avait toujours désiré être papa a d'emblée prise très au sérieux, n'hésitant pas à multiplier les allers-retours chez sa compagne pour pouvoir réfrigérer le lait qu'elle tirait et donner des biberons à son fils. S'il avoue ne pas savoir si son ex-partenaire doit faire face aux jugements réservés aux mères qui n'assument pas la garde principale, lui confie en souriant susciter pour sa part admiration et encouragements de la part de son entourage.

Arnould garde Antonin toute la semaine, ce dernier étant scolarisé dans la capitale et sa maman habitant en Wallonie., MAXENCE DEDRY
Arnould garde Antonin toute la semaine, ce dernier étant scolarisé dans la capitale et sa maman habitant en Wallonie. © MAXENCE DEDRY

La faute à des rôles parentaux toujours profondément ancrés dans l'imaginaire collectif: "Avant de rencontrer la mère de mon fils, j'ai vécu longtemps avec une femme qui n'avait pas la garde de ses enfants et le regard que la société portait sur elle était extrêmement violent. Il reste énormément de ségrégation entre les sexes et on continue de considérer que c'est à la femme de s'occuper des enfants et que les hommes ne sont là que pour donner un coup de main si nécessaire." Un cliché enfin appelé à disparaître? Au dernier festival de Sundance, une pluie de critiques positives s'est abattue sur Together Together, film dans lequel Ed Helms incarne un quadra bien décidé à faire un bébé tout seul, ou du moins, avec l'aide d'une mère porteuse. Une autre vision de la paternité, sur pellicule, certes, mais loin des clichés.

Les temps ont beau changer, les mentalités, elles, font de la résistance. Ainsi, si l'image d'Epinal du papa et de la maman a progressivement fait place à des constructions familiales plus modernes, en ce qui concerne la parentalité solo, elle reste le plus souvent associée aux femmes. Et ce alors même que sur les plus de 200.000 parents seuls en Fédération Wallonie-Bruxelles, soit 28% des ménages avec enfants (chiffre Le Ligueur, 2020), il y a aussi des papas. Sans pour autant que des statistiques les dénombrent: ainsi que le racontent les pères rencontrés pour cet article, une double pression pèse sur leurs épaules, celle de l'éducation des enfants, évidemment, mais aussi une autre, plus insidieuse, venue d'une société où ils sont minoritaires et donc, forcément quelque peu anormaux.Dans son bouleversant La vie, après (éditions Robert Laffont), rédigé quatre ans après le décès de sa compagne dans les attentats du Bataclan, le journaliste français Antoine Leiris confiait à quel point la perte de la mère de son fils l'avait poussé dans une quête de perfection absolue. La seule manière de pallier ce manque? Pour le comédien bruxellois Joachim Defgnée, papa d'un fils de 12 ans qu'il élève depuis qu'il s'est séparé de sa maman il y a neuf ans, "ce n'est pas encore dans les moeurs qu'un père puisse s'occuper à titre principal de son enfant, particulièrement quand il est en bas âge. C'est un héritage historique, l'homme a toujours été le pourvoyeur tandis que la femme s'occupait des mômes et du ménage". Un schéma ancestral qui se trouve parfois bousculé du jour au lendemain, avec toutes les difficultés que cela implique. "C'est comme s'il y avait quelque chose d'inacceptable à ce qu'un homme puisse s'occuper seul de son enfant, regrette Joachim. Sociétalement, c'est inconcevable, le papa solo est vu comme une anomalie, donc on va avoir tendance à nier ses difficultés. On ne peut pas se plaindre, parce que "si ça ne va pas, tu n'avais qu'à le laisser à sa mère"."Sauf que cette alternative n'est pas toujours possible. Quand il parle de la mère de ses trois fils, Loubna, Mohamed El Bachiri décrit d'abord son coup de foudre pour cette cliente du magasin de téléphonie où il travaillait, fasciné par ce qu'elle dégageait, "beaucoup de sérénité et de bonté". Et puis plus tard, après le mariage, "une maman douce et tendre, mais autoritaire. En ça, on était complémentaires parce que j'ai un tempérament plutôt cool et j'ai tendance à être désorganisé". Une complémentarité arrachée du jour au lendemain dans les attentats de Bruxelles, la maman faisant partie des victimes. A l'époque, les enfants du couple ont 9, 7 et 2 ans, et Mohamed se voit contraint de ne pas s'effondrer. "Pour moi, les attentats ont été la fin du monde, se souvient le Molenbeekois de 40 ans, chauffeur de métro avant le drame, aujourd'hui incapable de remonter dans une rame. J'étais à terre, mais j'ai immédiatement dû me relever, parce qu'il fallait assurer leur éducation, s'assurer que la vie continue pour eux." Des mois durant, le cadet, trop jeune pour comprendre où est partie sa maman, s'accroche aux jambes de Mohamed, même aux toilettes, refusant de le perdre des yeux un instant. Rentré dans un premier temps chez ses parents, l'homme décide rapidement de retrouver le domicile familial: "Il fallait continuer à vivre, alors que pour moi la vie s'est arrêtée le jour où Loubna est partie. Je fonctionnais en pilote automatique." Sans copilote à ses côtés. "Etre papa solo, c'est particulier, il y a un sentiment de solitude et d'incompréhension. On va avoir plus tendance à parler des mamans seules, que j'admire d'ailleurs pour leur courage. Comme les hommes se retrouvent plus rarement avec les enfants à charge, on est vus comme des spécimens rares, avec une pression énorme de retrouver une présence féminine. On me disait que je n'allais jamais y arriver, qu'il fallait que je retrouve quelqu'un, comme si éduquer ses enfants seul n'était pas concevable pour un homme. L'idée de trouver une femme, juste pour m'assister dans les tâches ménagères et l'éducation, est non seulement réductrice, c'est aussi une insulte à l'amour que je portais à ma femme", dénonce celui qui s'est tout de même adjoint les services d'une fille au pair. "Pour une personne seule, trouver l'équilibre entre tout ce qu'il y a à gérer est quasi impossible, à moins de se donner corps et âme. Mais je suis toujours blessé par les attentats. Or pour que mes enfants se sentent bien, il faut que je me sente bien, et ça implique que j'aie du temps pour prendre un peu soin de moi." Si le quatuor ne peut pas se résoudre à célébrer l'anniversaire de Loubna, la famille se recueille chaque 22 mars sur la stèle érigée à sa mémoire. Partie depuis plus de cinq ans, la jeune femme reste présente dans le quotidien des siens, qu'il s'agisse d'évoquer son souvenir ou de la sentir près d'eux quand un papillon se pose sur Mohamed à des moments-clés. "Je sais que mes enfants vont grandir avec un vide. La perte d'une maman est la chose la plus terrible qui puisse arriver à un enfant et je suis admiratif de la manière dont mes fils gèrent ce drame. Ils sont mes héros et c'est important pour moi qu'ils comprennent que tant que je serai là, ils pourront compter sur moi." Un sentiment que partage Juan Bossicard... La maman de son fils est pourtant toujours bien vivante, et l'ex-couple se partage sa garde de manière flexible et respectueuse des besoins de chacun. En l'occurrence, Juan pouvant plus facilement adapter son temps de travail que son ex-compagne, dont les horaires sont imprévisibles, répond "présent" avec plaisir dès qu'il s'agit de Liam, son petit garçon de 9 ans. "En théorie, on se partage la garde, mais en vrai je fais tout pour l'avoir à mes côtés et il est chez moi 75% du temps. Si je pouvais avoir sa garde à 100%, je la prendrais, donc dès que mon ex-compagne a besoin de moi pour lui, je dis oui", explique ce quadragénaire employé dans une boîte d'IT. Qui raconte être "tombé amoureux" le jour où il a vu son fils pour la première fois, réalisant dans la foulée que sa vie ne serait jamais plus la même. "J'essaie d'être une figure d'autorité mais aussi quelqu'un de confiance pour lui. C'est important pour moi de lui montrer que je ne suis pas parfait, qu'on développe sa personnalité en étant curieux", estime Juan, qui s'enorgueillit de ressentir un instinct paternel très développé et de pouvoir lire les humeurs de son gamin. "Si je le veux à 100% à mes côtés, ce n'est pas du tout par antagonisme envers mon ex-compagne, juste parce que j'ai envie de vivre mon rôle de père pleinement, et quand il n'est pas là, je ressens un manque physique de sa présence." Et tant pis si cet aveu de tendresse va à contre-courant de l'image qu'on perpétue des pères, il n'en a que faire. "On a une vision cliché et machiste de l'homme, la figure d'autorité qui met le pain sur la table, qui incarne la force tandis que la femme, elle, c'est l'amour maternel et la tendresse. Sociétalement, un homme célibataire qui assume les fonctions parentales est donc forcément un couillon, il est temps d'arrêter de penser comme ça." Surtout qu'ainsi qu'il le rappelle, "le plus souvent, cette situation est circonstancielle, pas un choix", une vérité que ne connaît que trop bien Laurent (NDLR: un prénom d'emprunt ), un graphiste hennuyer qui assume seul la garde de ses deux enfants depuis le suicide de leur maman. De son propre aveu, ce quinquagénaire passé par le scoutisme et le rôle de chef louveteaux, lui-même issu d'un foyer marqué par le décès de sa soeur cadette et l'alcoolisme dans lequel l'événement a plongé leur maman, a toujours voulu être papa. Quitte à ignorer les signes? Concédant aujourd'hui que la mère de ses jumeaux, Lucien et Louise, avait un désir d'enfants moins marqué que le sien, il reconnaît que "ce n'est pas un hasard si j'ai fait ma vie avec quelqu'un en détresse psychologique, parce que je pense que grandir dans ma situation familiale m'a conditionné à prendre sur moi et gérer les choses". En l'occurrence, ici, la fragilité de son épouse, hospitalisée pour une dépression sévère quelques mois seulement après la naissance des bébés. "Je me suis retrouvé seul avec eux pendant un mois et il a bien fallu que je me débrouille. C'est là que l'instinct paternel entre en jeu parce que l'on est face à ses enfants, eux n'ont pas demandé à naître mais nous, on les désirait donc on fait tout pour eux. Ce n'est pas quelque chose d'inné, c'est un sentiment que tu construis face à eux", raconte Laurent. Qui confie toutefois avoir un souvenir doux-amer de cette période bousculée. "D'un côté, ça m'a énormément rapproché d'eux. Mais de l'autre, cette expérience m'a volé un aspect de ma paternité. Comme j'étais dans l'urgence de gérer dès le début, je suis passé à côté de l'insouciance de jouer avec les petits, de prendre le temps de se poser à leurs côtés. J'étais tout le temps sur le pont donc j'ai loupé des moments de sérénité avec eux que j'essaie de rattraper aujourd'hui." Même s'il a d'abord fallu que le trio surmonte le décès de la maman des jumeaux, qui s'est donné la mort cinq ans après la séparation du couple en 2010. Le plus grand défi pour Laurent? "Je vais être cash: c'est de me dire que je n'ai pas le droit de mourir. D'ailleurs, mes enfants me le font bien sentir: ils se raccrochent à moi en sachant que je suis le seul qui reste, et si je traverse la rue sans bien regarder par exemple, je me fais immédiatement réprimander", sourit-il. Avant de redevenir plus sérieux quand le sujet d'un vide éventuel laissé par l'absence maternelle est abordé. "Ça me révolte qu'on martèle que des enfants ont besoin d'un modèle masculin et d'un autre féminin. Ce qui est important, c'est d'avoir un milieu familial qui les aime, le reste n'a aucune importance et je m'insurge contre l'injonction du modèle un-papa-une-maman." Un modèle qui a fait son temps? A Bruxelles, Arnould de Kerckhove, quinquagénaire mordu de piano, assume cinq jours par semaine la garde de son fils, scolarisé à la capitale alors que sa maman habite, elle, en Wallonie. "Quand on s'est séparés, on a envisagé la garde d'Antonin autour de notre vision de son éducation, raison pour laquelle j'en ai la garde principale." Une mission que ce fils de famille nombreuse qui avait toujours désiré être papa a d'emblée prise très au sérieux, n'hésitant pas à multiplier les allers-retours chez sa compagne pour pouvoir réfrigérer le lait qu'elle tirait et donner des biberons à son fils. S'il avoue ne pas savoir si son ex-partenaire doit faire face aux jugements réservés aux mères qui n'assument pas la garde principale, lui confie en souriant susciter pour sa part admiration et encouragements de la part de son entourage. La faute à des rôles parentaux toujours profondément ancrés dans l'imaginaire collectif: "Avant de rencontrer la mère de mon fils, j'ai vécu longtemps avec une femme qui n'avait pas la garde de ses enfants et le regard que la société portait sur elle était extrêmement violent. Il reste énormément de ségrégation entre les sexes et on continue de considérer que c'est à la femme de s'occuper des enfants et que les hommes ne sont là que pour donner un coup de main si nécessaire." Un cliché enfin appelé à disparaître? Au dernier festival de Sundance, une pluie de critiques positives s'est abattue sur Together Together, film dans lequel Ed Helms incarne un quadra bien décidé à faire un bébé tout seul, ou du moins, avec l'aide d'une mère porteuse. Une autre vision de la paternité, sur pellicule, certes, mais loin des clichés.