Il faut, pour l'atteindre, emprunter une étroite corniche qui surplombe 450 mètres de vide. Sujets au vertige, s'abstenir. Puis courber l'échine et se faufiler par une mince ouverture percée à même la falaise et protégée par une ancestrale porte en bois massif dont un prêtre sans âge contrôle la clé. On pénètre dans une petite pièce carrée éclairée par cette seule ouverture. Et l'on ne peut que s'agenouiller. La vie du Christ défile sur les murs en fresques colorées, peintes il y a des siècles et miraculeusement conservées.
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Il faut, pour l'atteindre, emprunter une étroite corniche qui surplombe 450 mètres de vide. Sujets au vertige, s'abstenir. Puis courber l'échine et se faufiler par une mince ouverture percée à même la falaise et protégée par une ancestrale porte en bois massif dont un prêtre sans âge contrôle la clé. On pénètre dans une petite pièce carrée éclairée par cette seule ouverture. Et l'on ne peut que s'agenouiller. La vie du Christ défile sur les murs en fresques colorées, peintes il y a des siècles et miraculeusement conservées. Il nous a fallu quatre heures de grimpette parfois périlleuse - pas le moindre garde-fou à l'horizon - sous un soleil de plomb pour atteindre l'église troglodyte de Maryam Korkor et sa chapelle rupestre, perchées au sommet d'un éperon rocheux au coeur de la région du Tigré. A nos pieds, s'étend à perte de vue une plaine fertile constellée de mégalithes géants. Et le berceau africain de la chrétienté. C'est au nord de l'Ethiopie que, dès le ive siècle, à partir du royaume d'Aksoum, le christianisme a commencé à rayonner dans toute la région pour s'imposer comme religion d'Etat, dans une variante orthodoxe liée à l'Eglise copte d'Alexandrie. Rois et empereurs successifs s'en sont faits les zélotes à travers les siècles, encourageant la construction de milliers d'églises, sanctuaires et monastères, souvent dans les endroits les plus inexpugnables : taillés dans les parois rocheuses, juchés sur des pitons vertigineux ou creusés dans la pierre à même le sol. Même si le pays est aujourd'hui officiellement laïque et encourage la coexistence pacifique de nombreuses croyances - malgré le départ contraint vers Israël des légendaires Falachas, ces Juifs éthiopiens accueillis massivement par l'Etat hébreu dans les années 80 et 90 -, tous ces édifices religieux historiques constituent l'un des premiers moteurs du tourisme au pays des " négus ", ces rois qui ont su le préserver de toute colonisation étrangère à travers les âges. Un tourisme qui reste timide avec moins d'un million de visiteurs en 2016 pour une population de 100 millions d'habitants, la deuxième plus élevée d'Afrique (après le Niger). En cause, essentiellement : le manque criant d'infrastructures hôtelières de qualité et la difficulté d'accès à certaines régions. Mais la situation évolue vite et d'importants efforts sont entrepris par les autorités pour stimuler cette alléchante manne économique. Le réseau routier, par exemple, subit une modernisation à faire pâlir son lointain cousin wallon, avec l'aide très intéressée des pelleteuses chinoises. On peut désormais parcourir la légendaire " route historique " reliant les principaux sites archéologiques du nord du pays dans de bonnes conditions. Cette route quitte la capitale Addis-Abeba pour franchir les hauts plateaux du mythique royaume chrétien d'Abyssinie à travers l'Afar, le Tigré et l'Amhara, trois régions aux caractéristiques très variées. Elle traverse des paysages d'une puissance à la mesure des forces telluriques qui les ont façonnés pendant des millions d'années, jusqu'au parc national du Simien dont les sommets culminent à plus de 4 500 mètres. Formant une chaîne de montagnes que les Ethiopiens considèrent comme le toit de l'Afrique et qui donne notamment naissance à son plus grand fleuve : le Nil. Mais cette nature d'une beauté sauvage ne l'est plus depuis longtemps. Constellée de villages parfois isolés au milieu de nulle part, elle nourrit une population d'agriculteurs de différentes ethnies qui se distinguent par leurs croyances, leurs traditions, leurs modes vestimentaires et leurs coiffures mais qui partagent un même sens de l'hospitalité. Ici, le visiteur reste une curiosité que l'on accueille avec plaisir et dont le passage suscite toujours une certaine agitation joyeuse. Ne vous croyez jamais dans le désert au nord de l'Ethiopie. Il suffit d'arrêter son véhicule au bord de la route ou de la piste pour voir surgir comme par magie des grappes de villageois, d'abord les enfants puis les hommes et les femmes, heureux de se distraire un instant des rudes travaux des champs. Quand ils n'espèrent pas grappiller l'aumône qui permettra d'améliorer leur ordinaire, fût-ce sous la forme d'un stylo ou d'un bonbon pour les gosses. On ne saurait énumérer tous les sites religieux, historiques ou patrimoniaux qui méritent le détour dans cette immense région où l'oeil ne se repose jamais. Outre Maryam Korkor déjà citée et située près de la ville martyre de Hawzen, qui paya un lourd tribut à la révolution tigréenne contre le régime communiste du colonel Mengistu, le " Négus rouge ", en 1988 - 5 000 villageois massacrés lors du bombardement d'un marché -, le monastère de Debre Damo n'est accessible qu'en grimpant le long de cordes de cuir sur une quinzaine de mètres mais abrite encore plus de 600 moines. Un must... interdit aux femmes, cependant.Puis vient Aksoum, capitale du premier empire chrétien où reposerait toujours l'Arche d'Alliance selon la tradition éthiopienne. Le coffre contenant, d'après la Bible, les Tables de la Loi données à Moïse sur le mont Sinaï aurait été dérobé à Jérusalem par Ménélik, le fils du roi Salomon et de la reine de Saba, qui régnait alors du Yémen à l'Ethiopie. Toutes les églises du pays en dissimulent une copie qu'elles exhibent lors des fêtes religieuses, mais l'original reste caché à jamais. Ne subsistent de cette épopée que les ruines du palais et des bains dont la reine légendaire disposait à Aksoum, classées comme les autres sites archéologiques de la ville au patrimoine mondial de l'Unesco. Parmi eux, les impressionnants obélisques pluri-centenaires censés marquer l'emplacement des tombeaux des souverains de l'empire. La route panoramique qui conduit au Simien est peut-être la plus belle du pays. Elle grimpe jusqu'à 3 000 mètres au coeur des montagnes, des pics et des plateaux rocheux (" ambas ") impressionnants. Et se réduit parfois à l'état de simple piste sinueuse longeant d'insondables ravins. Du haut de cet itinéraire suspendu aux nuages, le paysage semble infini. On ne distingue pas toujours les villageois dont on entend les rires et les chants pendant qu'ils travaillent - ou s'amusent - au fond des vallées. Le parc national invite à la randonnée, avec ses nombreuses espèces endémiques et ses panoramas saisissants. Quelques heures ou quelques jours à la rencontre notamment des fameux " gelada ", ces paisibles cousins du babouin. Nous en croiserons beaucoup. On file ensuite jusqu'à Gondar, cité royale du pays Amhara. Elle abrite les ruines des six châteaux que la famille impériale a construits aux xvii et xviiie siècles, ainsi que l'église Debré Birhan Sélassié renommée pour la richesse de ses décorations. Les peintures qui ornent ses plafonds sont connues dans le monde entier. Mais c'est aussi à Gondar qu'on s'enivre de danse, de chants et de poésie dans les cabarets de musique traditionnelle, où la coutume invite à glisser un billet dans le corsage des danseuses pour saluer leurs performances. Ou sur le front en sueur des musiciens. A moins que l'ivresse ne soit provoquée par le tej, cet hydromel que l'on boit à même le goulot d'un cruchon de verre au rythme des mélopées envoûtantes ? Direction Bahir Dar, au bord du lac Tana, le plus grand du pays, véritable mer intérieure perchée à 1 840 mètres d'altitude et traversée par le Nil bleu. Ses trente-cinq îles monastiques abritent des superbes églises circulaires en bois construites il y a des siècles et couvertes de fresques du sol aux plafonds. Librement inspirées de l'Ancien Testament. Au retour, notre barque à moteur frôle les tamkwas des pêcheurs, ces frêles pirogues de papyrus identiques à celles qu'utilisaient les Egyptiens il y a des millénaires. A Lalibela, enfin, point d'orgue de cette plongée dans les entrailles de la chrétienté africaine. Ici, c'est au xiiie siècle qu'un roi illuminé a fait creuser onze églises monolithiques à même le roc, dans le sol, pour offrir aux croyants d'Ethiopie leur propre ville sainte, baptisée Jérusalem noire. Une cité extraordinaire que certains comparent à la Petra jordanienne, mais en moins visitée. Célèbre entre toutes, l'église de Saint-Georges dresse fièrement sa masse cruciforme sur 20 mètres de hauteur... au creux d'un rocher. Abyssal. Tous ces sites ne se résument pas à leurs vieilles pierres, bien sûr. On ne se lasse pas d'arpenter leurs marchés animés ni de céder à la cérémonie du café - l'arabica d'Ethiopie est réputé parmi les meilleurs du monde - à tout coin de rue. Les femmes le torréfient sur de petits braseros avant de le broyer à la main pour le servir brûlant dans des cafetières de grès. Les passants viennent volontiers le partager avec vous pour échanger trois mots d'un anglais hésitant. Et avec un peu de chance, un troubadour de passage ajoutera quelques notes de son masengo, sorte de violon à une seule corde, à l'enchantement du moment.