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La ville n'a pas de grands monuments dans son centre historique, mais la concentration d'hôtels particuliers dont elle dispose la rend unique en France. Ils sont plus de 150, disséminés entre le vieil Aix et le quartier Mazarin, à avoir résisté à la révolution industrielle du XIXe siècle, et à cultiver encore, chacun à sa manière, la quintessence d'une époque riche en arts et en frasques. Certains nous ont ouvert leurs portes pour un voyage inédit dans la grandiloquence aixoise. Voici donc Aix-en-Provence... Cette ville de robe, élégante, voit cohabiter, plus ou moins aisément, la vieille bourgeoisie avec, d'un côté, de nouveaux arrivants désirant goûter à son art de vivre et, de l'autre, une population estudiantine profitant tout autant de la taille humaine de cette petite cité que de ses universités.On entame immanquablement la visite par une immersion dans son cours Mirabeau - ancien cours à carrosses -, l'artère principale. Sur ses larges allées, mêlez-vous à ce grand défilé d'apparat vestimentaire et de grâce féminine, majoritairement le long des terrasses de café surpeuplées. Ici, on se montre, on aime bien être regardé.Une attitude héritée des XVIIe et XVIIIe siècles, quand chacun rivalisait d'ostentation avec l'édification de ces précieux hôtels particuliers? Cette période, imprimée sur de magnifiques façades infranchissables, semble avoir forgé dans les gènes aixois une culture de l'élégance, du paraître, et un amour de la scène. Réveillons délicatement la belle... Derrière les lourdes portes, on sent bien que pulse encore un univers secret bien gardé: celui des fantômes du fastueux théâtre d'art et de vie aixois.Prenons d'abord le quartier Mazarin, à droite de l'ancien cours à carrosses, dont l'urbanisation commence à partir de 1640 et s'étend jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Les hôtels se sont construits en enfilade autour de la belle fontaine des Quatre Dauphins. Ils incarnent le quartier des robins, ces nouveaux aristocrates de robe, pris d'une fièvre architecturale largement inspirée du baroque italien. Conçus selon un même modèle, les hôtels s'organisent en un parallélépipède muni d'une monumentale porte, desservant un rez-de-chaussée investi, aujourd'hui, par un commerce ou une banque, un étage et un attique - souvent occupés par des avocats ou notaires - et des combles, logeant principalement des étudiants. Arrêtons-nous au 38 du cours Mirabeau, à l'hôtel Maurel de Pontevès, l'un des plus prestigieux de la ville. La demeure de l'ancien magistrat voulant afficher, en 1648, sa nouvelle noblesse, se pare d'une incroyable façade sur rue. L'architecture y est bavarde et met principalement en scène deux colossaux atlantes de pierre soutenant un balcon de très belle ferronnerie. L'hôtel abrite actuellement le tribunal de commerce. Mais derrière cette entrée monumentale, que reste-t-il de l'époque ? Un appui sur la sonnette... Aussitôt, la porte s'ouvre sur le rez-de-chaussée. À droite, la file d'attente, face à l'accueil, passe pratiquement inaperçue. L'attention est tout entière vouée à ce grand escalier d'apparat - ici appelé de vanité - à la belle rampe forgée, sur les marches duquel une danse des plus gracieuses est en train de s'exécuter. Des derviches tournants aux robes noires? Plus simplement, il s'agit d'un attroupement d'avocats rejoignant leur bureau. Il n'en reste pas moins que la scène distille une incroyable majesté.Au 3 de la rue Joseph-Cabassol, voici un autre temple. Les détails que Christophe Aubas, administrateur de l'hôtel de Caumont, affectionne particulièrement sont les quatre gypseries des cartouches plafonnières du salon bleu, qui représentent la tempérance, la justice, la prudence et la force. Quatre vertus qui illustrent assez bien le vécu et la patience du prestigieux édifice pour retrouver son ostentation, son raffinement et son apparat d'origine. Cette histoire est un peu celle de toute la ville : Aix-en-Provence n'y peut rien, elle restera toujours le symbole suprême de l'élégance et de la préciosité dans toute la Provence.C'est en 2013 que l'ancien conservatoire de musique, que la Ville cherche à vendre, tombe entre les mains de Culturespace. Bonne pioche... L'entreprise, spécialisée dans la revalorisation du patrimoine, décide non seulement d'en faire un centre d'art, mais également de le restaurer selon les plans d'origine de Robert de Cotte, datés de 1715. Aujourd'hui, le classicisme de la façade monumentale honore chacun des visiteurs qui choisissent de s'offrir un divin voyage culturel dans le faste et le merveilleux du siècle des lumières. Passé ce qui était la porte cochère, on est subjugué par cet escalier monumental et ses deux atlantes.Aux étages, les salles sont consacrées aux expositions d'artistes et de peintres prestigieux, de toutes époques, avec une attention particulière pour la mise en scène, toujours soignée et originale. Du beau programme ! Au rez-de-chaussée, en face de la boutique, les visiteurs ont l'incroyable opportunité de s'immerger et de vivre des instants uniques et précieux: salon rose des Putti, dévolu à Vénus, salon bleu des Rinceaux, salon chinois et grande galerie... tous ont retrouvé les couleurs, gypseries, dorures et peintures d'autrefois. Le mobilier inspiré de l'époque accueille ainsi les curieux et les habitués pour se délecter, selon l'heure du jour, d'une salade ou une tarte salée, d'une délicieuse pâtisserie accompagnée d'un chocolat ou d'un thé. L'hôtel Caumont se fait nôtre. L'émerveillement se prolonge dans les jardins à la française, haut et bas, depuis la terrasse qui incite à la pause gourmande et au recueillement, jusqu'au parterre de buis à la broderie délicate et sa fontaine des trois Tritons qui inspire rêveries et onirisme.Traversons le cours Mirabeau pour rejoindre le vieil Aix et pénétrer dans le quartier dit de la " noblesse d'épée ", celle issue des anciens croisés. Ici également, la ville comtale frondeuse s'éprend de la grandiloquence parisienne et ne tarde pas à remanier ses demeures médiévales, et ce jusqu'au XVIIIe siècle. Mais son espace étant plus restreint, le quartier doit rivaliser de génie pour créer le même effet ostentatoire que son voisin.En prenant par les rues Nazareth et Espariat, voici la place Albertas, un délicat cirque de façades entourant sa belle fontaine. Au n°10, s'élance la façade de style Régence de l'hôtel du marquis d'Albertas. Ici, il faut s'armer de patience: avec un peu de chance, l'un de ses heureux propriétaires ou locataires sortira et prendra deux minutes de son temps pour dévoiler ce somptueux havre d'élégance et de paix. Justement, l'imposante porte cochère s'ouvre ! Derrière elle se cache une belle cour intérieure toute cernée de façades. On y découvre un passage couvert, caladé de galets, qui donne, à droite, sur un superbe portique agrémenté de grandes colonnes à chapiteaux toscans, suivi d'un sublime escalier de vanité servant le premier étage. Un pur clin d'oeil aux entrées des palais italiens du temps de la Rome baroque. Vieux enduits bleu lavande et ocre, délicieusement croûtés, rampe forgée et finement travaillée, frise de gypseries... Le regard n'a que peu de temps pour balayer cet univers précieux, mais la magie opère, bercée par le doux et tranquille écoulement de la fontaine de la cour d'honneur. On croirait entendre claquer les sabots des chevaux sur les galets, signant l'arrivée d'un carrosse dans ce cadre théâtral à souhait.En remontant sur la place des Cardeurs, derrière l'hôtel de ville, voici l'étroite et sombre rue Venel. Le quartier y logeait l'intelligentsia aixoise. Au 27 de la rue, l'hôtel de Venel, considéré comme l'un des plus snobs de son temps, est un bel exemple de remaniement daté de la fin du XVIIe siècle. Que reste-t-il derrière sa banale façade XXIe siècle? Des bureaux administratifs, mais aussi deux improbables bijoux: des plafonds peints maniéristes et baroques. La bonne nouvelle, c'est que nous pouvons les contempler. Mais il nous faut traverser un dédale de couloirs blancs et formels qu'un éclairage au néon rend plutôt tristes.Au fond à gauche se trouve la salle des cartes électorales, dont les plafonds sont si bas qu'ils démultiplient leur effet de scène! Le premier livre un décor des plus impressionnants: dans cette structure médiévale nervurée de reliefs rejoignant, au centre, un vaste médaillon, cette peinture savamment composée représente les Titans voulant détrôner Jupiter. Dans l'autre pièce, c'est une peinture maniériste qui donne corps à ce décor plafonnant, tournoyant autour de sa croisée d'ogives: fleurs, acanthes, angelots voletant, certains brandissant un phylactère sur lequel s'inscrit un vers galant, évoluent dans un paysage de carte de Tendre. Quel contraste avec ce mobilier Ikea sur lequel trônent quelques ordinateurs! Un véritable univers kafkaïen.Revenons maintenant vers le porche de la mairie, pour monter vers l'hôtel d'Estienne de Saint-Jean, au 17 de la rue Gaston-de-Saporta. Encore une demeure remaniée, en 1679, qui affiche une sobre façade de style baroque encadrée de deux pilastres corinthiens s'élançant sur toute la hauteur. Derrière sa belle porte de noyer sculptée aux heurtoirs de bronze, se love le musée du Vieil-Aix. Pas grand, le musée: il occupe les deux salons d'apparat à gauche de l'entrée. Il faut dire qu'ici également, l'espace intérieur a été modifié pour faire place à une entrée théâtrale: large vestibule disproportionné et grand escalier de vanité! En revanche, ses petites collections au charme désuet et la chaise à porteurs du vestibule font revivre l'atmosphère des fastes passés, particulièrement bien rendue par le splendide boudoir du grand salon à la coupole richement décorée et par le minuscule cabinet de livres flanqué d'un somptueux décor plafonnant. La belle Aixoise n'a pas fini de nous enivrer...TEXTE : SANDRINE MOIRENC - PHOTOS : CAMILLE MOIRENCExtrait du Hors Série Weekend Spécial Provence