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Les Calanques, c'est d'abord la rencontre entre deux plans: celui, vertical, des falaises calcaires, et celui, horizontal, de la mer Méditerranée. Le grimpeur, lui, chemine à l'intersection de ces deux univers. Jamais l'allégorie de l'existence n'a été aussi bien représentée. La vie horizontale comme symbole de la matière, du monde animal, des mammifères que nous incarnons, et celle verticale qui renvoie à l'esprit, aux Lumières et à tout ce qui peut transcender la vie terrestre et fait de nous des hommes. Les Calanques seraient alors une représentation de ce que nous sommes, des bêtes et des dieux!C'est aussi la fusion entre deux matières: la mer et la terre. Georges Livanos, grimpeur marseillais des années 1950-1960 et personnage incontournable des Calanques, en détache trois couleurs: " L'originalité des Calanques, c'est la mer, voisine inhabituelle du grimpeur et, quand cette mer s'appelle la Méditerranée, le paysage ne peut être fait que de lumière et de tons violents, à la Van Gogh. Bleu profond de la mer, marbres blancs des parois, taches vertes et mobiles des pins, éclatantes couleurs qui palpitent sous les torrents lumineux du soleil du Midi. "Si le relief accidenté des vallons et la présence des falaises procurent une sensation d'aventure et une très grande diversité, c'est bien la mer qui apaise et nous suggère un monde sans limites. À la taille relativement modeste du parc (8 500 ha), répond la sensation d'infini insufflée par l'horizon métallique. C'est dans la voie " Face au large ", ouverte par Bernard Vaucher - dit Barney - et Michel Charles, que nous expérimenterons ce sentiment de plénitude. Chanceux, nous rencontrons Jean-Louis Fenouil juste avant notre escalade, dans le port de Morgiou. Ouvreur de voies, auteur de beaux livres d'escalade et coauteur de topos, il sait prendre le temps de peindre pour enrichir ses ouvrages de belle manière. Aujourd'hui nous évoquons avec lui les Calanques, en même temps que nous l'observons composer son aquarelle. Clin d'oeil à l'étendue qui nous fait face, c'est d'eau de mer dont il va se servir aujourd'hui pour diluer ses pigments et faire ressortir la transparence de ses couleurs.Au ras de l'eau, bercée par le ressac des vagues dues à un léger vent d'est, l'escalade horizontale dans les fameuses traversées des Calanques est une expérience à vivre. Pour Sophie, qui s'applique sur chacune de ses poses de pied, c'est une première. Grimper aussi proche de l'eau, à travers des équilibres précaires avec comme toile de fond la Méditerranée est un luxe qui n'a pas de prix ! Des plaisanciers qui farnientent, un voilier presque immobile en quête de vent, une mouette contemplative sur un rocher sont autant d'ingrédients qui incitent à desserrer les mâchoires, à relâcher les épaules et à changer de rythme. Les marches d'approche quasi insignifiantes, la hauteur des parois, généralement modeste, et les voies souvent très bien équipées permettent une escalade axée sur le plaisir. Loin des aléas météo alpins et lorsque le mistral se fait discret, le temps est généralement bloqué au beau fixe. Quant aux risques d'avalanches, de crevasses et de séracs, il a toujours été objectivement limité. Cette absence de tension, associée à une logistique minimaliste, fait du lieu un véritable paradis pour les guides. Même le rocher, que l'on retrouve de manière homogène dans les Calanques, est solide et de très bonne qualité. Un marbre blanc constitué de particules minérales et organiques cimentées entre elles, il y a plusieurs centaines de millions d'années (entre -250 et -65 millions d'années), et qui a vu ses premiers visiteurs il y a près de 20 000 ans. Jean Courtin, archéologue et préhistorien, rappelle qu'au paléolithique, déjà, les hommes de Cro-Magnon, attirés par les grottes orientées plein sud, ont su profiter de l'abondance de gibier: "Au coeur des vallons, alors couverts de pins sylvestres, pullulaient bouquetins et chamois, aurochs et cerfs géants. Dans l'immense plaine herbeuse qui occupait le golfe de Marseille [...] galopaient les petits chevaux de la steppe, les bisons et les antilopes saïgas. " Si la faune et la flore ont évolué et que l'eau est montée de près de 120 mètres depuis, on imagine aisément un paysage calcaire qui n'a en fait que peu changé. Leurs peintures et autres gravures retrouvées dans certaines cavités nous renseignent sur ce que pouvait être la vie de nos ancêtres au temps de l'ère glaciaire. Aujourd'hui, les nouveaux touristes, c'est nous, et nous mesurons du fameux col de la Gardiole la finesse de cette frontière entre civilisation et évasion. Cette porte magique qui n'est matérialisée que dans notre esprit sépare la cité phocéenne riche de plus d'un million d'habitants (deuxième plus grande ville de France) du monde préservé des Calanques. C'est un pays de contrastes à tous points de vue, et même si le mariage entre le parc et la ville est durable, il n'en reste pas moins fragile. À l'image du scandale de l'usine Alteo de Gardanne qui déverse depuis cinquante ans ses boues rouges au coeur du parc, en pleine mer, et dont l'autorisation controversée vient d'être reconduite pour six ans. Heureusement, un certain nombre d'acteurs - dont l'association Des Calanques et des hommes - tentent de faire rempart aux pressions financières. Sur le chemin, à l'approche de notre voie des " Futurs Croulants ", nous croisons nombre de randonneurs. Voulu par les grimpeurs et les excursionnistes locaux, le parc a d'abord été pensé par eux. La section de Provence du Club alpin français, créée en 1875, compte dès ses débuts plus de 4 000 personnes. Elle évolue ensuite vers une tradition alpine avec l'impulsion du Rocher-Club en 1900, puis du Climber's Club, cinq ans plus tard. À cette époque, les escalades à la Candelle, aux rochers des Goudes ou aux aiguilles d'En-Vau (parmi les premiers sommets gravis) sont encore confidentielles.La calanque de l'Oule, qui se déchiquette entre le plateau de Castelvieil et le belvédère de l'Eissadon, est bien gardée. Accessible par le trou du Serpent, petite étroiture qui se franchit sans sac à dos, elle réserve ses charmes aux plus téméraires. Nous sommes seuls au pied de la voie, qui se révèle très peu équipée. Nous devons poser nous-mêmes nos protections entre chaque relais. Sous mes jambes, la corde rectiligne se perd dans les surplombs, composant sans le savoir une image à la Rébuffat, autre maître des lieux. À l'approche de la célèbre traversée " plein gaz " des " Futurs Croulants ", je commence à avoir le bàti-bàti. Fini de barjaquer et de jouer au fachou-macou, c'est pas le moment de faire une cagade. Cette voie ouverte à l'an pèbre (en 1964) est fameuse et a mis l'estoumagade à plus d'un. La paoule au ventre, je me déplace comme une favouille vers la droite. Même les gabians me regardent avec compassion. Je rouscaille tout seul, même si je sais qu'il ne faut pas je traîne... fan de chichourle, qu'est-ce que c'est raide ! J'atteins enfin la prise salvatrice et me rétablis au soleil, juste sous le relais. J'ai tout donné, mais mazette, c'est grandiose ! L'exagération, c'est l'esprit même de cette escalade méditerranéenne mêlée d'humour et de passion, de fierté et d'autodérision. La provocation est un art assumé et les grandes réalisations ne sont rien si leur récit ne déclenche pas un sourire. Manier le verbe aussi bien que le marteau, distiller avec brio émotions et galéjades, c'était tout le talent de Livanos. C'est aussi ça, les Calanques...TEXTE: CHRISTOPHE DUMAREST PHOTOS: MARC DAVIETExtrait du Hors Série Weekend Spécial Provence