"Une petite ville: dix ou quinze rues au plus, pavées de belles briques rouges aussi régulièrement alignées que les carreaux d'une cuisine. Des maisons basses, en briques aussi, ornées d'une profusion de boiseries aux couleurs claires et joyeuses. C'était un jouet. D'autant plus jouet qu'autour de la ville il vit une digue qui l'encerclait complètement. Dans cette digue, des passages pouvant être fermés, par forte mer, à l'aide de lourdes portes semblables aux portes d'écluse." Voilà comment Georges Simenon, dans Un crime en Hollande, décrit la petite ville portuaire de Delfzijl, située à l'extrême nord des Pays-Bas.
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"Une petite ville: dix ou quinze rues au plus, pavées de belles briques rouges aussi régulièrement alignées que les carreaux d'une cuisine. Des maisons basses, en briques aussi, ornées d'une profusion de boiseries aux couleurs claires et joyeuses. C'était un jouet. D'autant plus jouet qu'autour de la ville il vit une digue qui l'encerclait complètement. Dans cette digue, des passages pouvant être fermés, par forte mer, à l'aide de lourdes portes semblables aux portes d'écluse." Voilà comment Georges Simenon, dans Un crime en Hollande, décrit la petite ville portuaire de Delfzijl, située à l'extrême nord des Pays-Bas. On est en 1929 lorsque le romancier navigue dans les eaux européennes à bord de l'Ostrogoth et remarque une fuite dans son cotre. Il s'empresse de se rendre au port le plus proche, à Delfzijl. La réparation exigeant un peu de temps, il en profite pour vagabonder, avant de s'arrêter à la terrasse du Pavillon - qui n'existe plus - où il déguste des verres de genièvre en front de mer. A peine cinq jours plus tard, un roman entier est déjà rédigé, Pietr-le-Letton, dont le personnage principal se nomme Jules Amédée François Maigret, un commissaire divisionnaire de la police judiciaire du Quai des Orfèvres, à Paris. C'est donc dans une ville... néerlandaise que l'écrivain... belge a donné vie à un policier... français. L'alcool et les embruns de la mer du Nord font manifestement bon ménage. C'est le début d'une brillante carrière pour l'enquêteur: 74 autres livres et 28 nouvelles, traduits en 45 langues, vont laisser parler le flair du commissaire bougon. Un crime en Hollande se déroulera entièrement à Delfzijl. Si l'intrigue est fictive, les lieux décrits sont authentiques: la gare, le port, la digue ou les passages sont toujours là pour en témoigner. D'ailleurs, aujourd'hui, Maigret est un habitant à part entière de la petite ville: à côté du Damsterdiep où se déroulent plusieurs "scènes" du livre, trône une statue en bronze du détective au chapeau. A côté de la réception de l'hôtel Boven Groningen, c'est toute une vitrine qui lui est dédiée, avec des romans, des coupures de journaux, son incontournable pipe et même l'extrait du registre de naissances signé par le maire de Delfzijl en personne, preuve ultime de sa fière appartenance aux lieux. Que faisait Maigret en Hollande? En fait, au début de l'histoire, l'homme ne le sait pas trop lui-même: "Un certain Jean Duclos, professeur à l'université de Nancy, faisait une tournée de conférences dans les pays du Nord. A Delfzijl, il était l'hôte d'un professeur à l'Ecole navale, M. Popinga. Or, M. Popinga était assassiné et, si l'on n'accusait pas formellement le professeur français, on le priait néanmoins de ne pas quitter la ville et de se tenir à la disposition des autorités néerlandaises. C'était tout, ou à peu près. Jean Duclos avait alerté l'université de Nancy, qui avait obtenu qu'un membre de la Police Judiciaire fût envoyé en mission à Delfzijl." Quand Maigret arrive sur place, il entre dans un café en face de la gare, commande une bière et écoute les gens papoter autour de lui. Déception: les piliers de comptoir ne parlent pas sa langue, et le commissaire ne saisit pas un traître mot des conversations. Il en apprendra davantage via ses promenades nocturnes le long du Damsterdiep, ses visites au domicile de la victime, ses interrogatoires, ses observations au collège de la marine et sa visite de l'internat Abel Tasman. Des révélations sur des liaisons secrètes et la découverte d'un revolver l'aideront à avancer... Né à Liège en 1903, Simenon émigre vers Paris à l'âge de 18 ans. Bon nombre de ses romans se déroulent dans la Ville lumière, de Pigalle à Montmartre, en passant par l'île de la Cité ou le Marais. Mais pour varier les plaisirs, il n'hésite jamais à faire voyager son personnage, l'emmenant notamment dans le village viticole de Sancerre, la station thermale de Vichy ou même sur la Côte d'Azur. La Danseuse du Gai-Moulin et Le pendu de Saint-Pholien, eux, se déroulent carrément dans la Cité ardente de sa jeunesse. Les Pays-Bas? En fait, le célébrissime Maigret ne les a visités qu'une seule fois, mais Simenon a posé deux autres intrigues dans le nord du pays: L'Assassin (à Sneek) et L'Homme qui regardait passer les trains (à Groningue). "Delfzijl le dérouta dès la première prise de contact", écrit Simenon dans Un crime en Hollande, sous-entendant que cet environnement ne ressemblait en rien aux cartes postales des Pays-Bas. Le caractère de la ville portuaire est cent fois plus nordique, dans le sens scandinave du terme, que ce qu'il avait imaginé. Ceci dit, dans le roman, Maigret ne perdra pas son temps, résolvant le meurtre par déduction, bourrant une pipe tout en désignant le coupable face à toutes les personnes concernées, avant de boire un cognac et de filer à Paris. "Le fait est qu'à cinq heures cinq du matin le commissaire, tout seul, prenait le train à la petite gare de Delfzijl. Personne ne l'avait accompagné. Personne ne l'avait remercié."