38% du territoire est désormais protégé.
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Jusqu'il y a peu, l'agriculture et les activités minières - les carrières de marbre des environs ont fourni les matériaux nécessaires à l'édification de la cathédrale de Milan - suffisaient à faire vivre les habitants de l'Ossola, petite pointe d'Italie coincée entre Valais et Tessin. Mais comme de nombreux territoires plus isolés du continent, la région a souffert de l'exode rural et, aujourd'hui, on n'y compte plus les villages fantômes. Sur les hauteurs de Domodossola, le petit bourg d'Anzuno fut précurseur en la matière. Une appellation qui se traduit par " personne " et qu'il reçut au XVIIe siècle à la suite d'une terrible épidémie de peste ayant décimé l'entièreté de l'agglomération. Un nom qui lui colle décidément bien à la peau : bien que repeuplé et réoccupé, il est à nouveau vide depuis que ses quarante derniers habitants ont migré vers la ville il y a une trentaine d'années. Quelques-uns reviennent encore chaque printemps, après la fonte des neiges, pour profiter de la belle saison et de sa tranquille intemporalité. Juste à côté, le hameau de La Tensa, lui, est sorti de l'oubli depuis que quelques passionnés l'ont reconverti en agritourisme. Il en va ainsi un peu partout dans cette région. Certaines vallées sont même totalement inhabitées, comme celle de Val Grande, délaissée progressivement après la guerre par les bûcherons et les bergers, puis redevenue le royaume d'une nature sauvage sur laquelle l'homme n'intervient plus depuis plus de quarante ans. Elevée au rang de Parc National, elle englobe désormais la plus vaste aire inhabitée d'Italie. Et on n'y entre pas sans guide, car même les sentiers ont été en grande partie effacés par le temps... La vallée d'Antrona est l'une des sept vallées latérales qui rejoint celle de l'Ossola, plus large, creusée par le fleuve Toce. Elle compte quelques belles étapes insolites, à commencer par le miroir de Viganella. Ce petit village de 200 âmes vivait depuis toujours sans soleil entre le 11 novembre et le 2 février, l'astre étant masqué par une montagne au creux de l'hiver. Jusqu'à ce qu'en 2006, le maire décide de faire sortir ses administrés de l'ombre. Il y réussira doublement. D'abord en faisant installer, sur les hauteurs, un miroir de 40 m2 réfléchissant les précieux rayons. Ensuite parce que cette idée attirera les médias du monde entier. Cela dit, en réalité, pour les habitants que nous avons rencontrés, hormis un peu de lumière en plus quelques heures par jour, cela n'a fondamentalement rien changé à leur existence, et beaucoup estiment que cet argent aurait pu être dépensé plus judicieusement. En remontant plus haut encore, on arrive au pittoresque bourg d'Antrona qui a donné son nom à la vallée. Dans les années 1620, un gigantesque éboulement en dévaste les maisons, bloquant par la même occasion le cours du torrent de montagne. En résulte la formation d'un lac dont le pourtour a récemment été balisé. Une promenade qui vaut le détour, surtout pour le tronçon qui passe sous une chute d'eau qui, comme un voile, libère d'un trait le torrent Banella dans le lac. D'Antrona, part une autre jolie randonnée qui rejoint un site surprenant : le barrage de Cingino, où l'on prendra quelques images incroyables de bouquetins agrippés à la paroi. Ceux-ci, attirés par le sel qui percole du mur de retenue, n'hésitent pas à y grimper de façon presque surnaturelle, quasiment à la verticale, en équilibre au-dessus du vide. Tout au bout de la vallée, on atteint les alpages de Cheggio, coiffés par des sommets dépassant les 4 000 mètres. Les cols de haute montagne sont en vue et le paysage gagne encore en majesté. En plein soleil, la terrasse du refuge tenu par Mariano bénéficie des derniers rayons de la journée, face aux prairies à peine libérées par la neige. Le bâtiment qu'il occupe hébergeait les ouvriers du barrage en terre et en pierre construit dans les années 20 pour retenir définitivement les eaux du Lago dei Cavalli. Ce plan d'eau caché derrière un virage au-dessus du village doit son nom aux montures utilisées pour parcourir la route entre Suisse et Italie, et mises à paître ici entre deux liaisons. Autre vallée, autre ambiance. Terminus d'une petite route sinueuse taillée dans la falaise, le hameau d'Alpe Devero est l'une des portes d'entrée du parc naturel de Veglia-Devero, accolé à la frontière suisse. Ici, seuls quelques pics dépassent les 3 000 mètres, dont le point culminant du parc, le Monte Leone (3 553 m). Pour autant, le coeur du massif du Devero abrite des montagnes aux allures alpines, offrant de nombreuses possibilités de randonnées aux dénivelés très variés. Les statuts du parc n'autorisent aucun engin motorisé, à quelques rares exceptions près, pour certains travaux. Les vieilles bâtisses en pierre et le torrent qui coule au milieu du hameau dessinent un décor bucolique et paisible. En dépassant Alpe Devero, on traverse la forêt de mélèzes, avec son sous-bois de myrtilles et de rhododendrons. Le sentier grimpe ensuite jusqu'à Crampiolo et, de là, la randonnée se poursuit autour du lac des Streghe (Sorcières) également appelé Lago Azzurro pour ses eaux translucides dans lesquelles se reflète le ciel d'altitude. En redescendant le Val di Devero, on rejoint la Valle Antigorio, qui donne elle-même sur le Val Formazza, où le fleuve Toce prend sa source. On atteint ce qui fut longtemps le domaine des Walser, des habitants du Valais ayant émigré à la recherche de nouvelles terres. Là-haut, si on ne parle plus trop allemand, on vit encore comme autrefois, d'élevage surtout. Le lait des vaches sert à fabriquer le Bettelmatt, un fromage très gras mais recherché. Au goût, il révèle de savoureux arômes parfumés d'herbes et de fleurs dont les ruminants se nourrissent. L'autre richesse de la vallée Antigorio est en sous-sol : ses eaux thermales sont issues de la même nappe aquifère qui alimente de l'autre côté du massif les thermes suisses de Loèche-les-Bains. On vient donc prendre les eaux à Crodo et y boire du crodino, cette célèbre boisson non alcoolisée et orangée fabriquée au village. Ensuite, place à la glace, près du hameau d'Uriezzo, où des fleuves glaciaires ont creusé il y a très longtemps des gorges atteignant jusqu'à 20 mètres de profondeur, sculptant des formations rocheuses uniques. Le cours d'eau est aujourd'hui asséché, permettant la découverte à pied des " Orridi di Uriezzo ". Le silence, les mousses et les fougères rares plongent le visiteur dans un monde à part. Filippo, notre guide, raconte que son père qui partait pêcher dans la Toce préférait faire d'énormes détours plutôt que de passer par les gorges tout seul, un endroit mystérieux et sombre qui, il n'y a pas si longtemps encore, effrayait les gens du coin. Au nord-ouest, le Val Divedro reste toujours la principale voie d'accès depuis la Suisse, via le col du Simplon, oeuvre de Napoléon. S'en échappe une toute petite vallée parallèle, le Val Cairasca, qui grimpe vers des villages oubliés, à deux pas de la frontière. Pour s'y rendre, il faut passer le bien nommé Pont du Diable, un édifice improbable, vertigineux, tout en pierre, qui semble sorti d'un conte. La route finit quelques kilomètres plus loin dans un alpage de toute beauté semé de quelques chalets : Bugliaga. Ici, une fois encore, la vie ne suit pas le même rythme qu'ailleurs. Et c'est tant mieux.