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Au début de la Via Appia Antica, après la porte de Saint-Sébastien,le bureau d'information du Parc accueille les visiteurs et propose des locations de vélos. "Voici un plan du site. Si vous souhaitez aller jusqu'à l'aqueduc, compter 8 kilomètres, mais n'oubliez pas que nous fermons à 18h30", nous rappelle le loueur. Il est à peine midi. Est-ce de l'humour, ou une subtile mise en garde sur l'âge avancé des vélos qu'il nous tend? Il est vrai que la Via Appia a plus de 2300 ans et qu'on ne vient pas fouler ses pavés pour faire des pointes de vitesse. À vélo, la balade est un peu tout-terrain, pour la plus grande joie des enfants. Une portion de la route a conservé des pavés d'origine, et elle est difficilement carrossable, même pour les deux-roues. ll est conseillé alors d'emprunter les chemins de terre où circulaient à l'époque piétons et cavaliers, de part et d'autre de la chaussée, tout en évitant les racines, les cailloux... et les autres cyclistes. Mais quel spectacle quand on lève le nez du guidon ! Les mots d'Édith, étudiante Erasmus à Rome, la première à nous avoir suggéré d'aller y faire un tour, nous reviennent : "La Via Appia, c'est un moment magique, une promenade hors du temps. " Les cyprès et les pins parasols font une haie d'honneur aux promeneurs. Les rayons de soleil percent entre les branches comme pour mettre en valeur une épitaphe à demi-effacée sur les vestiges d'un tombeau ou le port gracieux d'une statue. De part et d'autre de la route, le paysage est sans doute le même ou presque depuis des siècles: les propriétés privées se cachent derrière de grands portails, les troupeaux de moutons et de chèvres paissent dans les champs.Aujourd'hui, les Romains apprécient la Via Appia pour son cadre champêtre et sa simplicité. Quel contraste avec le destin exceptionnel qui fut le sien pendant plusieurs siècles ! À sa construction, en 312 avant Jésus-Christ, par le consul Appius Claudius, l'Appia est le fleuron de la technologie romaine: son tracé rectiligne défie les obstacles naturels. Elle est légèrement bombée pour faciliter l'évacuation des eaux et la largeur de la chaussée, 4,15 mètres, est calculée pour permettre le croisement de deux chariots. Elle est surtout la première route pavée en blocs de basalte, une roche volcanique provenant de l'éruption du volcan Laziale, au sudest de Rome, il y a 260000 ans. Ces pierres sont choisies pour leur résistance aux intempéries, et elles résistent toujours, 2300 ans plus tard. Les roues de chariots ont imprimé leurs traces encore visibles sur certaines d'entre elles.Grâce à la construction de la via Appia, qui relie Rome au port de Brindisi, au fond de la botte, les échanges commerciaux avec la Grèce et l'Orient s'intensifient. Un système de taxes prélevées chez les paysans qui empruntent la route permet à Rome de s'enrichir au passage. Mais celle que les Romains appellent déjà "la reine des routes" n'est pas vouée à n'être qu'une route commerciale: elle va devenir une voie sacrée. Nous roulons au milieu d'un cimetière géant.Anne-Caroline, la guide à qui nous demandons quelques explications, nous le confirme. "À l'époque romaine, sans doute pour des raisons d'hygiène, les morts étaient enterrés à l'extérieur des villes. C'est ainsi que la reine des routes devint la plus grande nécropole de l'empire. " Comme sur un catalogue d'articles funéraires, on trouve de tout sur l'Appia, de la plus simple des sépultures au plus fastueux des mausolées. Des tombes en briques ou en marbre, avec ou sans option: ornement, colonnes, statues, inscriptions, etc. Les moins fortunés se cotisent pour élever des columbariums, où les urnes funéraires sont réunies dans des centaines de niches. Les plus riches par contre, ne regardent pas à la dépense, comme le rappelle le mausolée circulaire de Cecilia Metella, construit au Ier siècle avant Jésus-Christ, au tout début de la Via Appia et encore debout. Enfin, des kilomètres de galeries souterraines vont accueillir les dépouilles chrétiennes de Rome entre le IIe et le Ve siècle. Les catacombes de San Callisto, Santa Domitilla et de San Sebastiano sont aujourd'hui ouvertes aux visites, en groupe et à heures fixes, et des messes y sont célébrées."Una via, tante storie", nous rappelle le slogan du Parc. Car l'histoire de la Via Appia connaît bien des rebondissements. Après la chute de l'Empire romain, au Ve siècle, malmenée par des pillards et des criminels, elle est jugée trop dangereuse pour le transport de marchandises et peu à peu abandonnée à son sort. La nature reprend ses droits et la reine des routes et ses trésors se couvrent d'herbes folles. Il faut attendre le XIXe siècle et l'arrivée du pape Pie IX pour qu'une restauration soit envisagée en hommage aux premiers chrétiens enterrés là. Il souhaite en faire un musée à ciel ouvert. Pourtant, la création d'une aire protégée demandera encore du temps et de la patience, et ce n'est qu'en 1988 que le Parc régional de l'Appia Antica est enfin créé. Outre la Via Appia, il englobe l'immense parc de la Caffarella, ses vestiges, sa ferme et ses moutons.La Villa des Quintili se dévoile enfin, à environ 6 kilomètres après l'entrée du Parc. Rares sont les marcheurs qui poussent jusque-là, le site est donc quasi désert. La villa, construite au IIe siècle, appartenait à deux frères consuls, les Quintili. Malheureusement, sa magnificence ne leur porta pas bonheur, puisque l'empereur Commode les fit assassiner pour profiter tout à son aise de la vue et des thermes qu'on disait grandioses. On lui trouverait presque des circonstances atténuantes, face à la beauté du paysage et du site, perdu entre ciel et champs.Au moment de réenfourcher les vélos, force est de constater que le loueur avait raison. À trop voyager dans le temps, nous avons oublié l'heure. Nous ne verrons pas l'aqueduc. Mais la déception est de courte durée. Une petite musique familière se fait entendre. Au loin d'abord, puis de plus en plus près. Ce sont les cloches des biquettes et des moutons. Ils grimpent sur les murets et trottinent sur les pavés de l'Appia dans une lumière rasante de fin de journée. Piétons et cyclistes, médusés, assistent à cette scène intemporelle sans savoir vraiment quel dieu remercier pour ce beau cadeau que leur offre l'Appia.TEXTE : BÉNÉDICTE BAZAILLE - PHOTOS : DOMINIQUE CHAUVETExtrait du Hors Série Weekend Spécial Rome