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Un joyeux brouhaha nous accueille à la descente du tram. La partie piétonne de la Via del Pigneto est une succession de restaurants, brasseries et bars à vins. On l'appelle "l'isola". Les étudiants de la Sapienza chahutent à la terrasse du Cargo, les hipsters philosophent dans les fauteuils vintage du Mezzo. Les plus fauchés s'installent au milieu de la rue, sur les grandes banquettes de bois propices aux échanges. Ils partagent une bière, bercés par la musique des bars alentour. Ousmane, un Sénégalais tout sourire, nous confie: "Ici, c'est cool. Les gens ne sont pas racistes." Les gens, ce sont les artistes, les étudiants, les étrangers, toute une faune multiculturelle et arty qui a fait de Pigneto un quartier alternatif, puis, plus récemment, un des hauts lieux de la vie nocturne romaine.Le charme de Pigneto, c'est le mélange des genres. Il faut se perdre en suivant les étudiants pour découvrir les petits restos pas chers, les bars à vins ou cafés littéraires décorés de bric et de broc. Les pintes de bière artisanale et les verres à cocktail dernier cri côtoient les bars historiques, comme le Rosi, une institution de la Via del Pigneto. Ici, la clientèle populaire et bigarrée n'a pas changé depuis les années 1970, "et les prix non plus!", nous précise-t-on avec bonne humeur. De l'autre côté de la voie ferrée, la Via Augusto Dulceri résiste, elle aussi, aux sirènes de la mode. Dans la pizzeria Margari comme dans la trattoria L'Idillio, pas d'eff ets de manche ni de déco vintage, mais une cuisine de qualité qui a su fidéliser une clientèle d'habitués.Notre déambulation au gré des ruelles nous ramène dans le coeur du quartier, autour de la Via Braccio da Montone. Beaucoup d'animation devant le restaurant Na Cosetta, où un concert de rock se tient ce soir. Curieux, nous suivons une bande d'amis qui se fraie un passage dans les petites salles en enfilade, pour s'installer au coude à coude entre le piano droit, la bibliothèque... et la scène. Pas de doute, ce soir, ils dîneront aux premières loges. Une enseigne jaune brille dans la nuit: Necci. Ici, inutile de pousser la porte, elle est toujours ouverte, du matin jusqu'à tard le soir. Relooké au goût du jour, mi-indus, mi-seventies, le bar historique du quartier assume son âge et son rôle social. Sur la terrasse, dans les petites salles ou dans le grand jardin ombragé, on n'est jamais seul ni oppressé. Le bar date de 1924, il est déjà l'âme du quartier quand Pier Paolo Pasolini le découvre presque quarante ans plus tard et s'en inspire pour son premier film, Accattone (1961). Juste retour des choses, le Necci fait aujourd'hui vivre la mémoire du cinéaste à travers des photos et un petit livre qui retrace le tournage du film. La silhouette osseuse de Pasolini se détache sur un mur, rappelant le rôle privilégié du réalisateur dans l'histoire du quartier.Au début du XXe siècle, la zone triangulaire comprise entre la Via Casilina, la Via Prenestina et la Via Aqua di Bullicante entre dans l'ère industrielle. Les pins qui ont donné son nom au quartier sont remplacés par les usines. Un projet de citéjardin voit le jour pour loger les ouvriers. Les villini (petites villas), maisons basses et mitoyennes, donnent encore aujourd'hui un petit côté village au quartier. En 1945, Pigneto est une banlieue prolétaire, pauvre, mais pleine de rage et de vitalité. C'est le décor que choisit Roberto Rossellini pour tourner Rome, ville ouverte, un des premiers films du néoréalisme. Il y règne une liberté de pensée et un non-conformisme qui séduisent à son tour Pasolini. Cette ambiance transparaît aussi dans Accattone: des voyous, des prostituées, des marginaux que l'Italie pudibonde refuse de voir. Récemment, Pigneto a de nouveau servi de décor pour un drame social, Fortunata (2017), de Sergio Castellit o. Sur les murs de Pigneto, affiches et graffitis reprennent souvent les mêmes thèmes: droits des migrants, des homosexuels, de toutes les minorités. Pigneto change de visage au gré des vagues d'immigration: Chiliens et Argentins dans les années 1970, Italiens du sud aussi, fuyant la misère, Bangladais, Africains. L'esprit communautaire et contestataire reste le même. Les comités de quartiers sont très actifs, jusque dans les réseaux sociaux. Ils soutiennent le projet du Parque delle Energie, un parc et centre social ouverts sur l'emplacement de l'ancienne usine de viscose. Ils se battent pour la réouverture du cinéma Alquila, fermé depuis des années pour de sombres histoires de spéculation. Ils veillent même sur la sécurité du quartier.Attablé à la terrasse d'un café, le réalisateur Francesco Barnabei nous parle de son blog, "Pigneto Vivo": "Il y a un an à peine, le quartier payait très cher son succès. Les artistes avaient attiré une clientèle branchée, qui elle-même avait entraîné les trafics et la délinquance. Effrayés, certains habitants ont commencé à partir. Nous, nous nous sommes remonté les manches." Et c'est ainsi qu'à l'aide des réseaux sociaux, en coopérant avec les autorités locales, une poignée de volontaires a réussi à chasser du quartier la centaine de dealers qui sévissait devant leur porte. L'opération a eu un tel succès qu'elle s'étend maintenant à d'autres banlieues réputées difficiles. Grâce à l'initiative de Francesco et de ses amis, Pigneto est redevenu un quartier remuant, mais fréquentable. Et même plus... "Vous avez vu ce que dit de nous La Repubblica?", nous demande-t-il, légitimement fier.Au petit matin, la Via del Pigneto se réveille doucement. Derrière les rideaux de fer tagués, les restaurants et les bars branchés soignent leur gueule de bois. Les cabas et les poussettes se croisent devant les stands des maraîchers et se donnent rendez-vous à la terrasse du Rosi, déjà ouvert. D'autres préfèrent traverser la voie ferrée pour rejoindre une autre institution, le Rosti: un immense jardin, des jeux pour enfants et, à l'intérieur, de longues tables communautaires, "pour que les clients lâchent leur portable et sociabilisent avec leurs voisins", nous confie le serveur. Via Fanfulla da Lodi, l'oeil noir de Pasolini nous observe à nouveau sur une fresque en hauteur, magnifique. Pour l'artiste romain Maupal, "Pasolini était un visionnaire". Il l'a d'ailleurs traduit à sa manière: dans la pupille du réalisateur, en regardant bien, on peut voir l'Italie dessinée. Pasolini, libre penseur et porte-parole des laissés-pour-compte, assassiné pour ses idées en 1975, inspire plus que jamais les artistes actuels. Dans le quartier, les peintures s'inspirent de sa personnalité, de ses films, de ses personnages. On peut choisir de se laisser surprendre, en se perdant dans les rues de Pigneto et de Torpignatarra, tout proche, suivre une visite guidée avec la galerie Wunderkammern ou Rome Street art walking tours, ou télécharger une application, "streetart.com", qui positionne les oeuvres et les expliquent (en italien seulement). Dans tous les cas, la balade est passionnante. Une jeune femme du quartier s'arrête à nos côtés devant une fresque. Elle résume assez bien notre sentiment: "Chacun a un avis diff érent sur Pigneto, inspirant, dégradé, bobo, etc. Il est peut-être tout à la fois. Moi ce que je sais, c'est que ce n'est pas le Bronx, et que je m'y sens bien!"TEXTE : BÉNÉDICTE BAZAILLE - PHOTOS : DOMINIQUE CHAUVETExtrait du Hors Série Weekend Spécial Rome