A 1.500 mètres d'altitude, Verbier se découvre comme le plus grand domaine skiable de Suisse. Quelque 410 kilomètres de pistes majoritairement exposées plein sud, chalets de rêve ou hébergements 5-étoiles: cette station huppée draine son lot d'aficionados fortunés. Preuve de ce succès, le groupe Marriott a choisi la station helvétique pour y inaugurer, en 2013, son premier hôtel W de montagne. Le concept? Un endroit panachant atmosphère alpine et esthétique urbaine. Le mariage a beau sonner improbable sur papier, cette rencontre entre un refuge chamoniard et un loft new-yorkais fait le plein. Plafonds en bois recyclés, canapés en cuir et fausse fourrure, teintes sombres, débauche de matières, graffitis signés par l'artiste américain Buff Monster... La scénographie séduit une audience branchée. Dopée à l'adrénaline, celle-ci assaille de demandes improbables le "mountain concierge" - une sorte d'homme aux clefs d'or d'altitude qui se démène aux quatre coins de la poudreuse pour que chacun puisse avoir sa dose d'endorphine, entre héliski et vertigineuses sorties hors-piste.
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A 1.500 mètres d'altitude, Verbier se découvre comme le plus grand domaine skiable de Suisse. Quelque 410 kilomètres de pistes majoritairement exposées plein sud, chalets de rêve ou hébergements 5-étoiles: cette station huppée draine son lot d'aficionados fortunés. Preuve de ce succès, le groupe Marriott a choisi la station helvétique pour y inaugurer, en 2013, son premier hôtel W de montagne. Le concept? Un endroit panachant atmosphère alpine et esthétique urbaine. Le mariage a beau sonner improbable sur papier, cette rencontre entre un refuge chamoniard et un loft new-yorkais fait le plein. Plafonds en bois recyclés, canapés en cuir et fausse fourrure, teintes sombres, débauche de matières, graffitis signés par l'artiste américain Buff Monster... La scénographie séduit une audience branchée. Dopée à l'adrénaline, celle-ci assaille de demandes improbables le "mountain concierge" - une sorte d'homme aux clefs d'or d'altitude qui se démène aux quatre coins de la poudreuse pour que chacun puisse avoir sa dose d'endorphine, entre héliski et vertigineuses sorties hors-piste. Air du temps oblige, la clientèle qui débarque ici vit sa semaine de vacances en mode "détox-retox", comprendre "dépassement-apaisement", "excès- retour au calme", qui s'impose comme le nouveau rythme d'un séjour à la neige. Responsable Communication de la station, Gaël Gillioz explique: "S'il y a bien un profil emblématique de Verbier, c'est Richard Branson, qui est à la fois sportif et fou de nature tout en ne reniant pas l'hédonisme." Message reçu 5 sur 5 du côté de l'hôtel W: les clients bénéficient d'un spa de 800 m². Au sein de celui-ci, se loge un petit studio de yoga s'ouvrant le temps de sessions exclusives de six personnes tout au plus. Le yogi aux manettes? Pas n'importe qui, Emilien Badoux (photo d'ouverture), un snowboardeur suisse de 35 ans avec un joli palmarès derrière lui. En 2015, il s'offrait le graal en remportant le titre de champion du monde du Freeride World Tour - une compétition internationale qui se déroule en cinq étapes, à cheval sur la Suisse (Verbier), la France (Chamonix), l'Autriche (Fieberbrunn), Andorre (Vallnord) et l'Alaska (Haines). Doux et affable, le sportif de haut niveau est à la disposition de la clientèle pour des journées associant ski et yoga. Deux possibilités: soit pratiquer le second en amont du premier, soit profiter d'une séquence après une journée sur les lattes. "Si l'on choisit de faire les enchaînements le matin, c'est une séance tonique, plus yang... mais si l'on opte pour la fin de journée, le programme est davantage tourné vers l'étirement, le yin", prévient le freerider, les mains en chin mudra. Tentés par l'option matinale, on choisit de retrouver Emilien Badoux dès 9 heures dans le joli studio de l'hôtel conçu par le cabinet Concrete Architectural. Face à un large miroir, l'athlète invite à enchaîner les salutations au soleil. "Il n'y a rien de mieux, cela fait travailler 500 muscles et cela aide à la digestion", explique-t-il à la façon d'un mantra. Il ne faut pas être un expert pour réaliser que l'homme a tout compris de la tradition millénaire. Loin d'être dans la démonstration ou la performance, il se concentre sur la respiration et invite le disciple d'un jour à en faire autant. Avec fluidité, les mouvements s'agencent en un flux souple. Attentif mais pas obsessionnel, le trentenaire ne dispense que les conseils importants, certain que les petites erreurs se gommeront d'elles-mêmes avec le temps. Très vite, une pure conscience du moment s'installe. "Il n'est pas vraiment question de "pratiquer" le yoga, c'est davantage le yoga qui nous pratique", souffle l'intéressé qui tend à mettre corps et esprit au diapason. Pointant les rigidités anatomiques, Emilien Badoux emmène en douceur vers plus de mobilité. Geste après geste, des espaces intérieurs se créent, l'impression d'une libération qui, si ne subsistait pas un zeste de contrôle, pourrait déboucher sur des larmes de joie. Une douche chaude, libératrice elle aussi, termine la parenthèse enchantée. L'occasion de théoriser un peu plus sur le rapprochement opéré entre ski et yoga: "Cela prend tout son sens. Quand on skie, on gaine à mort. Du coup, le bassin se rigidifie, ce qui entraîne des problèmes aux genoux, voire dans le bas du dos. Les postures yogiques permettent de faire circuler le sang, de détendre les muscles et les articulations. C'est d'autant plus vrai chez les citadins qui débarquent ici une semaine, leur corps subit un véritable choc. Dans ce contexte, le yoga permet de se rééquilibrer." Vient ensuite le volet plein air de cette inoubliable journée. Désormais, c'est chaussé de skis que l'on suivra celui qui a été deux fois champion national d'halfpipe freestyle en catégorie junior. Au fil de sa trace, se découpe le domaine skiable à la façon d'un vaste amphithéâtre offert au soleil. Le paysage enchante qui se place sous le patronage de plusieurs sommets frôlant les 4.000 mètres, du Grand Combin au Mont-Blanc, en passant par le Cervin. La magie des Alpes opère ici à plein régime. Gentianes, La Chaux, Lacs, Fontanet... Dans la neige, la planche du snowboardeur dessine des courbes parfaites. Sur un télésiège, on apprend que, dans le cas d'Emilien Badoux, le yoga n'a rien d'une reconversion opportuniste opérée par un sportif tombé de son piédestal. Il est ici davantage question d'une bifurcation majeure sur un cheminement de longue haleine: l'homme a été initié aux spiritualités orientales dès ses 16 ans. En cause, une maman éclairée qui a eu la bonne idée de lui glisser entre les mains le fameux Livre tibétain de la vie et de la mort de Sogyal Rinpoché. "J'ai croché avec cet ouvrage, se rappelle-t-il en convoquant une expression typiquement suisse. Je l'ai relu trois fois. Cela a été marquant pour moi, car à cette époque, j'avais de grandes attentes en matière de compétition. J'étais terrifié à l'idée que je puisse me blesser. Tous mes rêves dépendaient de l'état de mon corps. Sogyal Rinpoché m'a permis d'entrevoir autre chose, une dimension spirituelle, une sorte de bouée sur une mer agitée." Dans la foulée, Emilien se met à la méditation, fixant son attention sur une bougie pendant de longues plages temporelles. A 18 ans, un autre opus le bouleverse, Sport et yoga, un traité paru chez un petit éditeur de la Confédération et corédigé par le tandem Selvarajan Yesudian-Elisabeth Haich. Là aussi, une révélation. L'ouvrage lui permet de réaliser les manques inhérents au sport tel qu'il est pratiqué en Occident. Ce vadémécum en main, Badoux pratique l'hatha yoga en autodidacte pendant douze ans. "A Bali, j'ai fait une rencontre qui m'a bouleversé, avec un parapentiste brésilien déclassé par la médecine traditionnelle après une terrible chute. Grâce au yoga ashtanga, il a pu renouer avec le sport, faisant du surf et devenant même un expert en arts martiaux." L'édifiante histoire incite le fou de poudreuse à marcher sur les traces du ressuscité. Il se rend alors à Mysore pour suivre une formation de 500 heures dans un ashram, où il est officiellement intronisé professeur de yoga après deux mois d'un séjour végétarien. "Un vrai ressourcement", confie-t-il. Arrivé au Col des Gentianes, Emilien Badoux désigne du doigt le mythique Bec des Rosses, un sommet culminant à 3 222 mètres. Sa légende, le géant de pierre la doit au fait que sa face nord accueille l'Xtreme de Verbier, la manche suisse du Freeride World Tour. La contemplation de cette descente, qu'il ne fait pas bon pratiquer sans emporter une sonde de détection pour les avalanches, laisse le Suisse rêveur, le ramenant vers une période douloureuse de son existence. Il s'en explique: "En 2015, j'ai eu un accident... mais quelques mois plus tard, je suis quand même arrivé à me placer sur le podium de l'Xtreme. J'étais happé par le besoin de réaliser des performances. Un an après, Estelle Balet, une championne dont j'étais très proche, a été emportée par une avalanche le 19 avril. Cela m'a effondré. Je partageais beaucoup de choses avec elle. Du haut de ses 21 ans, elle avait mis une graine de maturité en moi. C'est sa disparition qui m'a convaincu d'arrêter la compétition. En un certain sens, elle m'a montré le chemin. Le yoga s'est alors avéré une voie royale vers la sagesse." Serein, Emilien Badoux l'est aujourd'hui, lui qui fait entrevoir quelque chose de plus grand aux vacanciers pris au quotidien dans la tourmente des diktats. Ce chemin vers l'éveil ne s'accomplit pas seulement l'hiver. En été, le jeune professeur initie les amateurs à la faveur de ce qui constitue probablement la session de yoga la plus haute d'Europe. Ce scénario à l'air libre, proche des éléments, fait rêver: lever à 4 heures du matin, montée au sommet du Mont Fort (3.330 m), chuchotement des ruisseaux en guise de bande-son et, une fois que le lever du soleil a dissipé ses faisceaux rouges au-dessus des cimes, flux tonique de postures suivi d'une relaxation bien méritée sous une couverture. Au bout de l'aventure? Cette impression unique d'effleurer le nirvana du bout des doigts.