Les cailloux roulent sous les pieds. Le sentier monotrace sinue dans la végétation méridionale qui griffe les jambes. Bientôt, les buissons cèdent la place à un univers minéral. Le regard s'élève et rencontre les rochers, ces dames dressées vers le ciel depuis des millions d'années. Dans les lueurs du soleil couchant, les Dentelles de Montmirail ont fière allure: drapées dans une lumière orangée, elles exhibent leurs faces verticales comme un défi lancé aux grimpeurs. Ils sont d'ailleurs une poignée, minuscules dans la fissure de la falaise. " L'originalité des Dentelles, bien connue des grimpeurs, c'est qu'elles permettent de mener une vraie vie du Sud: pas besoin de se lever tôt! " confie Régis Leroy, l'unique guide de montagne local. " Mieux vaut attendre que les faces soient à l'ombre ou que le soir tombe pour profiter de la fraîcheur. "
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Les cailloux roulent sous les pieds. Le sentier monotrace sinue dans la végétation méridionale qui griffe les jambes. Bientôt, les buissons cèdent la place à un univers minéral. Le regard s'élève et rencontre les rochers, ces dames dressées vers le ciel depuis des millions d'années. Dans les lueurs du soleil couchant, les Dentelles de Montmirail ont fière allure: drapées dans une lumière orangée, elles exhibent leurs faces verticales comme un défi lancé aux grimpeurs. Ils sont d'ailleurs une poignée, minuscules dans la fissure de la falaise. " L'originalité des Dentelles, bien connue des grimpeurs, c'est qu'elles permettent de mener une vraie vie du Sud: pas besoin de se lever tôt! " confie Régis Leroy, l'unique guide de montagne local. " Mieux vaut attendre que les faces soient à l'ombre ou que le soir tombe pour profiter de la fraîcheur. "Ancien alpiniste de haut vol, Régis Leroy arpente les sentiers et les rochers de la région de Gigondas depuis vingt-cinq ans. Ce montagnard passionné est venu chercher ici l'apaisement, lui qui a grandi dans les banlieues difficiles de Paris et découvert par hasard l'escalade sur les blocs de Fontainebleau. Il a longtemps avalé les courses en haute montagne, drogué à l'air des cimes. Mais des problèmes de santé l'éloignent bientôt de son métier de guide à Chamonix. Pour ne plus lutter contre la tentation de monter encore et toujours, il décide de s'exiler. " Ma femme a été embauchée à Gigondas pour gérer le gîte communal, tandis que j'ai créé mon activité indépendante ", raconte-t-il. À 54 ans, l'homme connaît le secteur comme sa poche. Il a équipé plus de 200 voies et publié des topos d'escalade tout en proposant aux visiteurs des excursions dans les Dentelles?: simples balades à pied, courses sur les crêtes, jeux aériens pour les enfants... " J'aime les rencontres et le partage. Les Dentelles sont un lieu extraordinaire pour les visiteurs: en seulement vingt minutes de marche, on est sur le rocher, mais on a l'impression d'être isolé en pleine montagne. " Alors que nous discutons à bâtons rompus, nos pas nous conduisent au sommet des Dentelles d'où le panorama est somptueux: tout proche, le mont Ventoux se dresse telle une sentinelle, tandis que l'horizon laisse deviner le pic Saint-Loup, les Baux de Provence, les Alpilles et les Baronnies. En bas, dans la vallée du Rhône, un chapelet de bourgs s'égrène. Parmi eux, Sablet, village rond où s'est installé Lionel Demichelis. Natif de Marseille, Lionel a étudié les sciences économiques avant de tout quitter pour exercer le métier de fleuriste. Mais sa vocation est ailleurs. " Je suis entré ici dans une association d'insertion professionnelle et j'ai commencé à travailler la pierre, notamment pour réaliser des calades à Vaison ou des bassins à Séguret. Je suis rapidement devenu addict ", évoque ce fils de maçon. D'abord chef d'équipe dans le milieu de l'insertion, puis fonctionnaire à la ville de Gigondas, Lionel tourne longtemps autour de son rêve sans oser franchir le pas. Jusqu'à ce jour de 2016 où il décide enfin de consacrer sa vie à la sculpture. " Je passe énormément de temps avec la pierre, c'est un besoin quotidien. J'en taille de toutes sortes, aussi bien des morceaux des Dentelles que du calcaire de Vaison, de la pierre de Crillon ou du marbre. " Humble et un peu sauvage, Lionel Demichelis sculpte des formes figuratives, souvent inspirées des oeuvres de Botticelli, Modigliani, Petrus ou Faraut. S'il est difficile de trouver une place dans l'univers artistique, Lionel ne baisse pas les bras et a déjà exposé dans quelques caves locales. " La vigne et la sculpture sont complémentaires. Elles résultent toutes les deux d'un travail d'artiste ", estime le sculpteur en caressant un bloc de pierre, impatient de retrouver sa massette et son ciseau.Les cailloux, Georges Truc les connaît lui aussi comme sa poche. Le géologue de 76 ans, dont le père et le grand-père étaient viticulteurs, a enseigné durant quarante-cinq ans à l'université de Lyon avant de revenir s'installer dans la maison familiale, dans la vallée du Rhône. " Je me consacre pleinement à ce terroir pendant ma retraite ", confie Georges Truc. Tandis que nous prenons place autour d'une table sur la petite esplanade ombragée de Gigondas, ses yeux se lèvent vers les Dentelles. " Imaginez, il y a 230 millions d'années, au Trias... Nous sommes ici au fond d'un golfe situé sur la marge d'un unique océan mondial. Le climat est très aride, provoquant l'évaporation et la concentration de l'eau de mer. Calcaire, gypse et sel cristallisent jusqu'à -200 millions d'années ", raconte le géologue, comme s'il lisait un conte pour enfants." Un mille-feuille de 600 à 700 mètres d'épaisseur se forme, composé de calcaire, d'argile et de végétaux, poursuit-il. Puis un climat tropical humide s'installe, le plancher du golfe s'effondre. Les rivières charrient énormément de matériaux fins. Le bassin enregistre sans répit toute la sédimentation. Près de 7 kilomètres de dépôts s'entassent avant que les mouvements tectoniques se manifestent. Il y a 45 millions d'années, les Pyrénées se mettent en place, ce qui provoque ici des plissements et des fractures. Plus tard, les Alpes surgissent à leur tour à l'est de la vallée du Rhône. La grande faille de Nîmes passe alors au coeur du massif des Dentelles et tranche toutes les strates de matériaux. Les calcaires du Jurassique, très épais, se redressent jusqu'à devenir verticaux: les Dentelles sont nées. " Le récit s'interrompt. Les crêtes ciselées qui dominent Gigondas se parent d'une nouvelle dimension. L'oeil tente de deviner les transformations extraordinaires que vient de décrire le géologue. Tout cela paraît si irréel... " Quasiment tous les spécialistes connaissent les Dentelles car ce relief ce relief est tout à fait exceptionnel! s'exclame Georges Truc. Du fait de ce passé géologique, les vignerons de Beaumes-de-Venise et Gigondas disposent de toutes les formations pouvant servir de terroir, de moins 230 millions d'années jusqu'à aujourd'hui. " Une telle diversité sert avec bonheur la culture de la vigne. Les terres du Trias apportent tous les éléments minéraux nécessaires, notamment les composants métalliques qui favorisent la fabrication des enzymes impliquées dans le développement aromatique. Un peu plus loin, sur les marnes du Jurassique, s'épanouit la syrah, tandis que l'on trouve, sur les calcaires du Crétacé, la cuvée de Bel Air à Beaumes ou encore, autour des Dentelles, sur la mollasse, le muscat petits grains. " La région est une mosaïque de terroirs et de vins ", conclut Georges Truc. " Le vigneron peut composer une symphonie et choisir: il peut assembler, ou faire une sélection parcellaire pour obtenir un effet plus minéral sur le vin. "Sur le versant méridional des Dentelles, le domaine de Coyeux s'étire au pied des falaises. Ici, la vigne s'épanouit sur une terre du Trias composée de sédiments, veine exceptionnelle qui n'existe que sur une petite dizaine de kilomètres le long des Dentelles. Ce sol rare est le miracle du domaine. Grâce à lui, la vigne ne subit pas le moindre stress hydrique, l'eau restant emprisonnée dans le sol. " Nos vins sont ainsi très aromatiques. Nous vendangeons nos muscats petits grains très précocement, à juste maturité, pour obtenir des vins qui se caractérisent par leur fraîcheur ", indique Jean de Feraudy, le frère du propriétaire. " La nature nous gâte: les Dentelles protègent de la grêle et du gel, tandis que les courants d'air naturels qui animent les vallons sèchent les feuilles des vignes et éloignent les maladies. " À la clé, un tiers, voire moitié moins de traitements qu'en plaine. Avec ses 160 000 bouteilles produites chaque année, le domaine de Coyeux, qui connut une époque dorée dans les années 1990 grâce à un accord avec LVMH, est racheté en 2013 par Hugues de Feraudy, industriel à la retraite qui connaît les lieux depuis son adolescence. Aujourd'hui, épaulé par son frère Jean et toute l'équipe originelle, Hugues s'attache à transformer le domaine en réduisant la production de muscat et en accroissant celle des rouges et des rosés. " Nous ne nous inscrivons pas dans le business du vin, mais dans la tradition du vin. Nous voulons que Coyeux soit synonyme d'élégance discrète et naturelle ", poursuit Jean en levant son verre de rouge pour mieux observer le breuvage. " Le vin est un catalyseur de rencontres. On crée des liens en quelques instants autour d'un verre."Cette convivialité née de la bonne chère, Christophe Bonzi la cultive dans son restaurant gastronomique niché au coeur du village de Séguret. L'oreillette Bluetooth vissée à l'oreille et les mains humides, le maître restaurateur s'interrompt quelques instants, comme à regret. Il mitonne avec passion et énergie le poisson qu'il servira au dîner. Sa cuisine aux saveurs provençales et méditerranéennes s'appuie principalement sur des produits locaux. " J'utilise du poisson sauvage, de la viande de la région, les herbes du jardin, les fruits et légumes du potager. Nous fabriquons tout ce que nous pouvons: les glaces, le pain... " explique Christophe Bonzi qui a repris l'établissement il y a dix-sept ans. L'enfant de Caromb a toujours rêvé de cuisine, lui qui a grandi dans les brumes de la farine soulevée par un papa et un tonton boulangers. Diplômé d'une école hôtelière, le jeune chef s'exile deux ans à l'ambassade de France à Tunis. Mais sa femme, Lucie Frézière, souhaite renouer avec ses racines vauclusiennes. Alors le jeune couple saute sur l'occasion lorsque paraît une annonce pour le restaurant de Séguret. " Nous avons complètement transformé l'établissement, à la fois dans la démarche, la cuisine proposée et le décor ", poursuit Christophe Bonzi. Grâce à une équipe soudée, où chacun est membre à part entière de la famille, qu'il soit chef pâtissier, serveur ou stagiaire, le menu affiche finesse, audace et bonne humeur: le " velouté de cèpes servi juste tiédi " côtoie la " mousse de fromage de chèvre de Saint-Ferréol-Trente-Pas à l'huile de pays et olives noires de M'dame Paulette " et le " shooter à boire, crème plus que glacée, et pavé aux éclats Z-Karamel ".Du haut des Dentelles, les réminiscences de ces rencontres se font plus vives, plus fortes. Tandis que le paysage se nimbe lentement des lueurs crépusculaires, le regard se tourne vers le mont Ventoux. On le croirait si près... Pourtant, entre lui et nous s'étirent collines et vallées où se nichent d'autres domaines viticoles, d'autres artistes, d'autres amoureux du goût. Non loin du Barroux, au coeur d'une vaste propriété, Marie et François Pillet vivent ici depuis près de vingt ans. " J'étais architecte à Paris et Marie était décoratrice. Nous avons tout abandonné pour suivre une formation viticole puis d'agriculture bio. Un jour, en nous baladant, nous avons vu un terrain en friche à vendre ici... Nous avons eu un tel coup de coeur que nous l'avons acheté! " raconte François. À l'époque, la propriété se résume à deux hectares de terre vierge et une bicoque en ruine. Le couple se lance alors dans un projet que beaucoup jugent complètement dingue: cultiver du safran. " Nos recherches nous ont permis d'apprendre qu'entre le XIVe et le XIXe siècle, la région était la troisième en France en matière de production de safran ", poursuit l'architecte. Mais la tâche est phénoménale: défricher, aplanir, construire une maison, puis planter à la main 60 000 bulbes pour récolter à l'automne 200 000 fleurs, une à une. " Des amis viennent nous épauler chaque année car la rentabilité est difficile à atteindre. Il faut cueillir les fleurs dès trois heures du matin, à la frontale, car elles ne sortent que la nuit ", évoque François. Le travail de patience ne s'arrête pas là: il faut ensuite émonder, ce qui prend cinq fois plus de temps que la cueillette! Or 200 000 fleurs permettent d'obtenir seulement 1 000 à 1 200 grammes de safran, vendu 30 ? le gramme. Leur production d'épice ne suffit pas, alors le couple développe un projet agritouristique. Dans la vaste demeure, où l'architecture et la décoration s'inspirent des dix années vécues par François au Sahel et de l'amour de Marie pour l'art et les teintes naturelles, cinq chambres d'hôtes ont été aménagées et rencontrent un franc succès. Il émane de ces lieux une sérénité qui pousse à la contemplation et au repos. Et l'on imagine la magie de ces terres qui, l'automne venu, se couvre de fleurs violettes aux pistils si précieux...TEXTE : MARIE PATUREL - PHOTOS : LIONEL MONTICOExtrait du Hors Série Weekend Spécial Provence