Moscou redécouvre son architecture moderne avec la restauration du Narkomfin

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Alexeï Ginzbourg se couvre les yeux pour se protéger d’une traînée de poussière soulevée par le vent: les rafales printanières de Moscou n’ont pas entravé les travaux de restauration du Narkomfin, un chef-d’oeuvre de l’Architecture moderne des premières années de l’URSS.

Depuis plusieurs mois, cet architecte supervise la vaste restauration de cet immeuble d’habitation de cinq étages du centre de la capitale russe. Et depuis avril, pour la première fois depuis les années 1940, le Narkomfin ressemble à ce que son architecte Moïsseï Ginzbourg, le grand-père d’Alexeï, avait envisagé.

Vissé sur une colonnade d’élégants piliers noirs, le bâtiment, achevé en 1932, a été construit à une époque où les architectes soviétiques influençaient leurs collègues à l’étranger avec leur style radical mais fonctionnel, connu sous le nom de constructivisme.

Le bâtiment du Narkomfin, acronyme russe pour Commissariat du peuple (ministère) aux Finances, a été conçu pour paraître léger, presque flottant au dessus d’un jardin. Mais les autorités soviétiques avaient finalement préféré la brique aux plantes vertes et placé des bureaux sous le bâtiment.

Pour Alexeï Ginzbourg, briser ces murs et voir le bâtiment enfin soutenu par ses piliers a été une « journée historique » d’un projet familial vieux de plusieurs dizaines d’années. Et pour les amateurs de ce style architectural iconique, à l’héritage longtemps délaissé par les pouvoirs publics, la restauration du Narkomfin fait office de projet pilote.

« C’est ce que tout le monde attendait », résume Natalia Melikova, une photographe russo-américaine qui a documenté sur internet l’histoire turbulente du Narkomfin.

La restauration supervisée par Alexeï Ginzbourg, financée par des entrepreneurs privés mais approuvée par les autorités municipales, offre une « lueur d’espoir » à d’autres bâtiments du même genre, affirme-t-elle.

Moscou redécouvre son architecture moderne avec la restauration du Narkomfin
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Toujours habité malgré son délabrement avancé, le Narkomfin avait à l’origine été construit pour les employés du ministère des Finances. Il reflétait les nouvelles idées de l’époque sur la vie en communauté: les balcons étaient partagés, comme le jardin situé sur le toit, la cafétéria ou le jardin d’enfants qui étaient accessibles via une passerelle.

Les petits appartements étaient construits en duplex, avec des salons très lumineux et des chambres à coucher à bas plafond. « Ce bâtiment a été construit avec ce qui était une technologie de pointe à l’époque », explique M. Ginzbourg.

Décrépitude

Le modernisme a fini par déplaire aux autorités soviétiques et le Narkomfin est tombé peu à peu en décrépitude. Encore récemment, du plâtre s’effritait de sa façade et des graffitis étaient visibles sur les murs.

Un studio de yoga, des cafés et un magasin de vêtements vintage ont ouvert à l’intérieur il y a quelques années et une modernisation intensive a fait disparaître les éléments originels. Ont été installées « des fenêtres en PVC, des plaques en céramique, des poutres en bois… oh mon Dieu! », s’étrangle Alexeï Ginzbourg.

Cet architecte de 48 ans, qui travaille à Moscou et à Londres, a aidé son père à faire campagne pour la restauration du bâtiment dans les années 1990, en vain, et a poursuivi cet effort après sa mort.

En 2016, la société d’investissement Liga Prav a racheté le bâtiment et chargé M. Ginzbourg de le restaurer, avec des fonds en partie prêtés par la banque publique russe Sberbank. La restauration pourrait coûter jusqu’à deux milliards de roubles (environ 26 millions d’euros).

« Il a fallu 30 ans pour en arriver là. Je remplis une mission, un devoir. Plus en l’honneur de mon père que de mon grand-père », affirme M. Ginzbourg.

Les plans de restauration montrent un élégant bloc d’habitation avec des jardins paysagers. Selon l’architecte, la restauration du Narkomfin devrait aider d’autres bâtiments constructivistes à être rénovés.

Le climat « a radicalement changé », explique-t-il, en en voulant pour preuve la visite l’été dernier du maire de Moscou Sergueï Sobianine sur le toit du Narkomfin.

En vogue

Jusqu’à récemment, les autorités municipales assuraient que les bâtiments constructivistes n’avaient aucune valeur historique, allant jusqu’à estimer qu’il devraient être conservés comme exemple de « ce qu’il ne faut pas faire » en termes d’architecture.

Mais les formes géométriques de l’avant-garde russe sont aujourd’hui en vogue, et même utilisées pour l’affiche de la Coupe du monde de football.

Alexandra Selivanova, la directrice du Centre de l’Avant-garde russe, spécialisé dans l’architecture soviétique des années 1920 et 30, reste toutefois prudente.

« La position de +sauveurs+ du Narkomfin ne garantit pas que les responsables publics ont changé leur attitude par rapport à l’héritage architectural du 20e siècle », explique-t-elle. Un programme de relogement massif mené par le maire de Moscou dans la capitale prévoit ainsi la démolition de plusieurs bâtiments constructivistes.

Mais le public russe semble s’intéresser de plus en plus à cet héritage, comme le montre la mise en place de visites guidées du Narkomfin.

L’ingénieur Arseni Aredov, qui les organise, admet lui-même qu’il n’avait jamais entendu parler du bâtiment jusqu’à récemment. « Je suis toujours effaré de l’état dans lequel un bâtiment doit se retrouver avant que les gens commencent à s’en soucier », lance-t-il.

« C’est génial que le bâtiment ait été préservé. Je pense que nos enfants et petits-enfants vont l’admirer ».

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