On pourrait l'imaginer austère et ennuyeuse. Et puis surprise, c'est le contraire. D'abord parce que la capitale fédérale ne ressemble à aucune autre ville américaine. Peut-être parce qu'elle a été dessinée par un architecte européen, Pierre Charles L'Enfant. Et parce qu'elle est aérée : DC est surnommée "la ville aux arbres", tant les espaces verts pénètrent jusqu'au centre urbain.
...

On pourrait l'imaginer austère et ennuyeuse. Et puis surprise, c'est le contraire. D'abord parce que la capitale fédérale ne ressemble à aucune autre ville américaine. Peut-être parce qu'elle a été dessinée par un architecte européen, Pierre Charles L'Enfant. Et parce qu'elle est aérée : DC est surnommée "la ville aux arbres", tant les espaces verts pénètrent jusqu'au centre urbain. Mais un autre élément joue sans doute également : aucune construction ne peut dépasser les huit étages. Pas de gratte-ciel à l'horizon, juste les frontons grecs de style dit "fédéral" qui ceinturent le Mall. Cette immense allée verte - plus de 3 km - traverse le centre de Washington de part en part, du fleuve Potomac au Capitole. De chaque côté, s'élèvent la plupart des bâtiments fédéraux, mais aussi les célèbres musées de la Smithsonian Institution, gérés par l'Etat. Côté Potomac, la balade mène notamment au Lincoln Memorial en forme de temple classique. Du haut des marches, la perspective donne sur la Reflecting Pool (inspirée, paraît-il, du Taj Mahal !) et, tout au bout, sur le Capitole. Avant celui-ci, l'obélisque monumental du Washington Monument domine la ville de ses 170 m de hauteur. Entre les deux, dans les jardins, c'est un véritable circuit des mémoriaux à toutes les guerres. D'autres perpétuent le souvenir de présidents et de grands hommes. Le dernier en date est dédié à Martin Luther King. Le pasteur noir écrivit son célèbre discours dans l'une des chambres de l'hôtel Willard, sur Pennsylvania Avenue. Longtemps seule adresse de luxe de la capitale, il a accueilli un nombre incroyable de personnalités... et tous ceux qui gravitaient autour, en quête de faveurs ou pour exercer des pressions décisionnelles. On raconte que c'est ici que serait né le terme "lobby". Une chose est sûre, derrière les vitres des bureaux de la K Street, à un jet du Capitole, officie une véritable armée de 11 000 lobbyistes ! NID D'ESPIONS En rue, on croise des nuées de fonctionnaires fédéraux en costume ou tailleur, le badge autour du cou. DC abrite aussi la plus grande concentration de journalistes au monde ! Sans oublier les militaires et les avocats. C'est palpable, on est dans l'antichambre du pouvoir de la première puissance mondiale. Avec un corollaire pas si surprenant : Washington serait, à l'instar de Bruxelles, la ville la plus fréquentée par les espions. A deux pas du célèbre Hoover Building, de style brutaliste, s'est ouvert le Spy Museum. Unique au monde, il est ultradocumenté et magnifiquement agencé. La chaussure-radio, le parapluie bulgare, la chiffreuse allemande Enigma, les boutons de manteau caméra, le rouge à lèvres revolver... On déambule parmi les gadgets, les reconstitutions et les vidéos. Avant de pénétrer dans l'univers de James Bond, pas si éloigné de la vérité. Revenons sur le Mall, où la majorité des musées de la Smithsonian Institution sont gratuits. Il y a celui sur l'histoire américaine - une merveille -, celui dédié aux Indiens ou encore le célèbre musée d'histoire naturelle. Mais celui qui fascine petits et grands, c'est le National Air and Space Museum, ouvert en 1976 pour célébrer le bicentenaire des Etats-Unis. On y découvre tout ce qui fit l'aventure de la conquête du ciel et de l'espace, des premiers aéronefs aux fusées : le Spirit of Saint Louis de Lindbergh, l'avion des frères Wright, un V2 allemand, des capsules Apollo, des avions-fusées, un Spitfire ou un Me 262, premier avion à réaction... Bref, que des légendes ! L'insolite se poursuit jusqu'à la boutique où l'on peut se procurer de la nourriture... pour astronautes. Pour plus de tranquillité, on recommande les musées d'art (National Gallery of Art et Smithsonian American Art Museum, par exemple), tout aussi fascinants et bien moins fréquentés par les familles américaines. CHOCOLATE CITY EN MUTATION La ville du célèbre Washington Post, créé en 1877, possède désormais un autre chef-d'oeuvre relatif à la presse : le Newseum. Imaginé par le fondateur du quotidien USA Today, cet espace entièrement consacré au journalisme est un bonheur. Après avoir retracé l'histoire des médias depuis l'invention de l'imprimerie à coups d'ouvrages précieux, il met en évidence la fragilité de la liberté de la presse dans le monde, rappelant notamment qu'une personne sur sept seulement vit dans un pays où la presse est libre. Les expos, elles aussi, sont de haut vol, consacrées entre autres au mur de Berlin - dont un long pan est exposé -, aux attentats du 11 septembre, aux photos des prix Pulitzer ou au journalisme de guerre... Et pour ne rien gâcher, du grand balcon, la vue embrasse une vaste partie de la ville. Le quartier des musées s'enrichira bientôt d'une nouvelle adresse, inaugurée d'ici la fin de l'année par Barack Obama himself. Le NMAAHC (National Museum of African American History and Culture) sera le premier musée national des Etats-Unis dédié à la vie, à l'histoire et à la culture des Afro-Américains. Dix étages regrouperont des objets historiques, du livre de prières de Harriet Tubman, militante anti-esclavagisme, à un wagon de chemin de fer datant des lois ségrégationnistes Jim Crow, en passant par des images des récentes manifestations Black Lives Matter. Tout un symbole dans une ville que l'on surnomme parfois "Chocolate city", jusqu'il y a peu majoritairement noire. Il y a quinze ans encore, certains quartiers de Downtown n'inspiraient pas confiance au promeneur et la criminalité gangrénait une vaste partie de la ville. Aujourd'hui, on assiste à une gentrification quasi complète du centre. DC attire de plus en plus d'Américains, mais aussi d'expatriés. On y a croisé Joëlle et son compagnon, deux Montois installés sur la côte est. Plusieurs fois par semaine, ils vendent des gaufres de Liège et des quiches sur le marché des petits producteurs. Le jeune homme fut même "clandestin" au début. Mais il explique : "S'ils devaient extrader tous les illégaux, il n'y aurait plus d'horeca ni d'agriculture aux Etats-Unis ! Je me suis d'abord méfié un peu, mais la facilité de réussir un business permet de rapidement sortir la tête de l'eau et de s'intégrer dans la société américaine." En quelques années, toute la ville a repris de sa superbe. On ne compte plus les nouvelles adresses de restaurants et de bars, dont une bonne dizaine de microbrasseries d'où sortent d'excellentes bières. Les bâtiments fédéraux, eux, sont minutieusement entretenus. Et si le Capitole est en travaux, on ne peut que tomber en admiration devant l'élégance et la blancheur étincelante des façades néoclassiques. WATCH YOUR STEPS ! Pour changer de dimension, direction Georgetown. Fondée en 1751, à une époque où Washington n'existait pas, celle qui était à l'origine une petite ville indépendante est aujourd'hui englobée dans la capitale. Georgetown nous ramène presque en Europe. Jolies maisons de brique rouge, sentiers le long d'un vieux canal bucolique, boutiques branchées... L'endroit est tellement agréable que locaux et touristes s'y mélangent en journée comme en soirée. Son intérêt est double : plein de bonnes adresses, mais aussi de sites historiques ou célèbres pour les personnages qui les ont fréquentés. Comme la plus ancienne maison de Washington, toute de pierre brute. C'est également dans ce quartier que fut tournée une bonne partie du film L'Exorciste. On peut encore voir la fameuse maison, au 3600 Prospect Street, que le réalisateur William Friedkin, inspiré paraît-il de L'Empire des lumières de Magritte, avait choisie pour son éclairage nocturne similaire. Dans une autre scène, le père Karras, possédé, dévale mortellement les 75 marches de la 36th Street, surnommées depuis les "escaliers de l'enfer". Dans un registre plus glamour, au Ben's Chili Bowl de U Street, Obama est un jour venu s'attabler. Et sur la même artère, à la Martin's Tavern, un certain JFK fit sa demande en mariage à Jackie... PAR ERIC VANCLEYNENBREUGEL