Urbanisme participatif: quand les habitants dessinent eux-mêmes leur ville

Le LUMA, à Arles © Iwan Baan
Kathleen Wuyard

Fini, le temps où édiles et architectes stars imposaient leur vision aux masses. Aujourd’hui, l’heure est à l’urbanisme participatif, un processus qui rend aux usagers la place qu’ils méritent dans l’espace public, mais qui n’est pas sans défis pour autant.

Dès que la météo le permet, l’endroit rassemble un joyeux melting-pot culturel et générationnel. C’est que tant son emplacement que sa conception répondent à une demande pressante des riverains. Le nouveau hotspot incontournable de la capitale? Le square MolenWest, un espace public aménagé en plein Molenbeek-Saint-Jean par la Société d’Aménagement Urbain, avec l’objectif d’en faire un lieu imaginé par et pour le quartier. Un défi relevé par Bert Gellynck et Nadia Casabella, du cabinet 1010 Architecture Urbanism, qui ont non seulement remporté le concours mis en place pour développer l’espace, mais aussi, plus récemment, le Brussels Architecture Prize dans la catégorie «Espace Public». Une jolie reconnaissance pour un projet qui devait jongler avec plusieurs défis, à commencer par le caractère temporaire de l’occupation des lieux, une friche appartenant à Infrabel et à la SNCB et vouée, à terme, à accueillir 90 000 m2 de nouvelles constructions entre logements, commerces et parc aquatique. Outre l’aspect temporaire, il s’agissait également de répondre aux attentes des habitants du quartier. Lesquels peuvent non seulement bénéficier des différents espaces pour accueillir des activités associatives, mais aussi être partie prenante de l’évolution de MolenWest, dont les petits aménagements sont réalisés lors de chantiers participatifs où celles et ceux qui le désirent peuvent manier pinceaux et pelles pour apporter leur pierre à l’édifice. Une vision résolument moderne et fédératrice de l’aménagement public, à mille lieues de celle qui a longtemps primé et qui voulait que les autorités décident des aménagements urbanistiques et les annoncent à des utilisateurs dont on n’attendait en guise d’avis qu’une gratitude effusive. Sortie de l’ETSAB de Barcelone en 1997, Nadia Casabella parle d’un «monde de différence» pour décrire la manière dont l’approche de l’urbanisme a changé depuis qu’elle a obtenu son diplôme. «Quand j’étais étudiante, l’urbanisme n’était pas vu comme appartenant aux architectes, c’était plutôt une tâche de technocrates que de créatifs, mais au tournant du millénaire, un changement de mentalités a été amorcé. On a commencé à penser l’espace public comme une manière de donner naissance à des concepts spatiaux et à des visions pour le développement urbain plutôt que comme une simple manière d’allouer des parcelles. Depuis l’accord de Kyoto en 2010, cette approche est complétée par la nécessité d’imaginer des villes à la fois adaptées au changement climatique et à la justice sociale. On ne voit plus la ville comme un objet mais comme un système.» Et celui-ci est résolument participatif.

‘Les riverains sont des experts locaux, personne ne peut mieux qu’eux exprimer les besoins et les défis que représente un endroit donné.’ – Bert Gellynck

UN POUR TOUS, TOUS POUR UN

«L’époque où des parcelles de ville pouvaient être réaffectées sans consultation préalable avec les riverains est révolue, assure Bert Gellynck. L’information ne s’est jamais propagée plus rapidement qu’aujourd’hui, et les réseaux sociaux offrent la possibilité de mobiliser un grand nombre de personnes en un temps record. Pour nous, c’est une belle opportunité de solliciter l’avis des principaux concernés à chaque fois qu’on aborde un nouveau projet. Les riverains sont des experts locaux, personne ne peut mieux qu’eux exprimer les besoins et les défis que représente un endroit donné. Ceci étant, l’approche participative ne peut jamais être synonyme de populisme: pour chaque projet qu’on entreprend, on prend les attentes des utilisateurs en compte, mais on les combine aussi avec les contraintes nécessaires pour assurer la durabilité du projet.»

Car penser les projets d’aménagement public en synergie avec leurs demandes ne veut pas dire qu’elles seront toutes contentées pour autant. Ainsi que le souligne l’échevine bruxelloise de l’Urbanisme Ans Persoons: «Par définition, l’espace public suscite beaucoup de débats, avec d’un côté des gens qui défendent leur place de parking et de l’autre, des piétons et cyclistes qui veulent pouvoir se déplacer en toute sécurité. A ce conflit d’intérêts s’ajoutent les aspects patrimoniaux et historiques de certains endroits, mais aussi les contraintes de coût et de durabilité ainsi que l’aspect environnemental, sans compter que la plupart des gens ne savent pas lire un plan technique. Pour avoir une transition apaisée, c’est primordial de prendre le temps d’expliquer les enjeux et les contraintes aux riverains, et de leur faire part de la vision de la Ville pour l’espace concerné.» Et l’échevine de prendre l’exemple du réaménagement du boulevard Stalingrad, ouvert à la participation citoyenne et source de frustration chez ces derniers qui ne comprenaient pas pourquoi certaines de leurs demandes avaient été ignorées. «La Ville n’a peut-être pas été assez explicite dans sa vision du projet, regrette Ans Persoons. La transparence est primordiale.» Une leçon retenue pour le projet de la nouvelle place du Marché aux Grains, dont l’arrière, qui sert actuellement de grand parking à ciel ouvert, est appelé à être réaménagé. «On a organisé des workshops dans les écoles avoisinantes pour réfléchir ensemble au futur de la place, mais en spécifiant certains incompressibles de notre côté: pas question d’enlever le terrain de basket ou de couper les arbres plantés sur la place par exemple. Une fois ces limites posées, on peut se lancer dans un processus de co-création, car ce qui compte pour nous, c’est que les citoyens soient inspirés et ne se sentent pas exclus.»

L’espace public de MolenWest, à Molenbeek.
L’espace public de MolenWest, à Molenbeek. © Danny Gys

AVEC EUX ET ENTRE EUX

Mais aussi qu’ils jouissent du plein usage de l’espace, qui ne doit plus seulement être beau ni même purement fonctionnel mais bien répondre à des demandes concrètes qui dépassent de loin les exigences qui ont longtemps pesé sur les projets d’aménagement public. C’est ainsi qu’au départ d’un paysage stérile, l’architecte paysagiste belge Bas Smets a relevé le défi de faire sortir de terre un étang et un parc verdoyant en plein cœur du complexe artistique LUMA, à Arles. «La population veut savoir ce qui se passe mais veut aussi avoir quelque chose à dire et c’est nécessaire de le prendre en compte, parce que l’espace public est construit pour ceux qui l’utilisent. L’approche participative est un atout pour ceux qui vont utiliser l’espace plus tard, mais aussi pour le maître d’œuvre. Les habitants seuls ne peuvent pas dessiner l’espace public, parce qu’ils ont le nez en plein dessus et qu’ils ont besoin d’un regard objectif pour orienter le projet, mais si on se contente de ce regard extérieur, c’est là qu’on fait des erreurs.» Pour transformer les anciens ateliers de la SNCF, où la pierre reflétait une chaleur écrasante, en parc pour les Arlésiens, Bas Smets a littéralement dû changer le climat des lieux à l’aide d’interventions aquatiques et végétales. Et si le rendu final est un succès, tant du point de vue de la fonctionnalité que de l’esthétisme, l’architecte qui a signé des projets dans 13 pays différents depuis la création de son agence en 2007 assure que ce dernier aspect lui importe peu. «Ce qui est important pour moi, c’est le processus qui permet de créer un nouveau paysage. Contrairement aux projets architecturaux, les paysages sont en évolution constante, et c’est important de les imaginer de concert avec les riverains.» Quitte à sacrifier le beau sur l’autel du fonctionnel?

‘Une ville esthétiquement harmonieuse et sereine est très agréable à vivre, mais elle n’est pas représentative de la société dans laquelle on vit.’ – Kristiaan Borret

«Pour nous, l’architecture ne peut résulter de la simple somme d’exigences fonctionnelles, avance-t-on du côté de 1010 Architecture Urbanism. Dans le processus de conception, il faut laisser de la place à l’imagination, de sorte que 1+1 puisse aussi donner 3.» Même si, ainsi que le concède Nadia Casabella, «la beauté n’est pas la considération première dans l’élaboration de projets publics. Si un projet remporte un concours, c’est parce qu’il répond à une longue liste de critères». Et de confier que certains de leurs confrères architectes, s’ils saluent le caractère social de MolenWest, «le trouvent plutôt laid». Pas de quoi faire dérailler les plans de l’architecte ibère pour autant: «Auparavant, les canons culturels imposés rendaient plus simple le fait de décider si quelque chose était beau ou non. Aujourd’hui, cette notion est plus controversée.»

INTELLIGENCE COLLECTIVE

Raison pour laquelle de plus en plus de villes belges optent pour les services d’un Bouwmeester, un maître architecte faisant office de gardien indépendant de la qualité des projets mis en place dans son agglomération d’expertise. Originaire des Pays-Bas, le poste fait son apparition en Flandre en 1999, et il échoit aujourd’hui pour Bruxelles à Kristiaan Borret, qui a d’abord fait ses armes en tant que Bouwmeester d’Anvers. Une ville qu’il décrit comme «assez harmonieuse», ce qui offre au maître architecte l’ambition de «tout gérer de manière esthétiquement fluide», tandis que Bruxelles, elle, est une autre paire de manches. «Elle est plus grande, mais aussi et surtout beaucoup plus diverse, niveau architecture bien sûr, mais aussi niveau langue et composition sociale et démographique. Cela y rend l’élaboration de projets architecturaux très complexe, mais cette complexité est le reflet de notre époque: peut-être qu’en théorie, une ville esthétiquement harmonieuse et sereine est très agréable à vivre, mais elle n’est pas représentative de la société dans laquelle on vit.» Et celui qui a quitté Gand pour se former à l’architecture à Louvain et à Louvain-la-Neuve de citer deux évolutions successives de l’approche de l’espace public en Belgique. «Jusqu’à la fin du XXe siècle, l’aménagement de l’espace public a été dominé par l’espace alloué aux voitures, puis il y a eu une première prise de conscience de la nécessité d’avoir des espaces publics dédiés à autre chose qu’à la mobilité. A l’heure actuelle, on est dans un second shift de paradigme, parce qu’au besoin de reconquérir l’espace pour les piétons et les cyclistes s’ajoute l’urgence d’utiliser l’espace public pour lutter contre le réchauffement climatique en ramenant la nature en ville.» Et le Bouwmeester de citer la place Flagey, «l’exemple parfait de la réaffection d’un espace mobilisé par les voitures pour répondre aux besoins des riverains, mais qu’il faut aujourd’hui réimaginer pour amener plus de verdure sur ce qui est un espace mobilisé par les habitants mais entièrement minéralisé». Le plus grand défi pour Kristiaan Borret? «Parvenir à associer les riverains de manière intelligente au développement de la ville, en respectant leur point de vue mais aussi l’expertise des architectes et des urbanistes ainsi que la prise de décision politique.» Un jeu d’équilibre qui peut s’avérer périlleux, mais que Bas Smets considère comme une nécessité: «On vit à une époque où tout le monde a accès à l’information et veut avoir son mot à dire. Il ne s’agit plus de produire arbitrairement quelque chose et de dire «tenez, c’est pour vous». L’heure est à l’intelligence collective.» Pour bâtir ensemble un espace public qui rassemble.

Le projet de la place Flagey, à Ixelles.
Le projet de la place Sainte-Croix, à côté de Flagey, à Ixelles. © Kollektief Landscape

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