La flemme, « on en a besoin et que ça nous fait du bien »

Ne rien faire, une non-activité salvatrice © DREW COFFMAN / UNSPLASH

Pas envie de bosser son CV, ni de faire la vaisselle, et encore moins d’accompagner les enfants à leur cours de théâtre. Quand la flemme s’empare de nous, il est parfois difficile de la contrer. Richesse ou fardeau? Décryptage.

Le 16 octobre prochain, Thomas Baumgartner, journaliste, producteur et auteur, verra son nouveau livre Ne rien faire: une méthode approximative et contradictoire pour devenir paresseux sans trop se donner de mal (*) s’ajouter à la pile des ouvrages faisant l’éloge de la paresse et de l’oisiveté déjà en librairie. Le français est en effet loin d’être le seul à théoriser sur les bienfaits du repos et à prôner un mode de vie plus slow. Après le célèbre « hygge » danois, c’est aujourd’hui le tour du « niksen » de faire le buzz. Tout droit venu des Pays-Bas, ce terme recouvrant l’art et la philosophie de ne rien faire traduit-il un ras-le-bol général face à un système constamment à mille à l’heure? A cette question, Laetitia Sandri, psychologue et carrière-coach de 29 ans, basée à Bruxelles, nous répond avec conviction: « Evidemment que oui. »

On l’appelle la flemme, la fainéantise ou encore la procrastination. Cette tendance à toujours remettre au lendemain est d’ordinaire qualifiée de « paresse » ce qui lui confère l’étiquette de mauvaise habitude. Selon Laetitia Sandri, ces mots à connotations négatives se rapprochent pourtant de ces nouvelles tendances libérant l’idée d’en faire moins pour être plus heureux. « Le niksen, c’est le même phénomène que la flemme, c’est juste une façon non-péjorative de la nommer dans le but de la rendre plus acceptable au sein de la société, explique la jeune femme. C’est aussi une manière de nous faire réaliser qu’on en a besoin et que ça nous fait du bien. Ça ne sert à rien de s’épuiser, on ne peut pas être à 120% tout le temps. Il faut pouvoir garder un équilibre. » Une observation partagée par Isabelle Roudard, 57 ans, psychothérapeute et coach en cabinet privé dans la capitale: « C’est une réaction qui est saine à l’activisme ambiant et qui encourage à vivre sans devoir constamment maximiser la valeur ajoutée de chaque instant. Saine tant que, comme toute chose, elle ne se transforme pas en autre diktat. »

Ce qui opprime aujourd’hui, c’est le principe que l’homme a tout à sa disposition pour donner le meilleur de lui-même et que s’il ne le fait pas, c’est qu’il est fainéant.

Un symptôme contemporain

L’homme moderne se doit d’avoir un job épanouissant qui rapporte de l’argent, des enfants auxquels on offre d’innombrables opportunités, un couple heureux et, pour couronner le tout, un corps au top. C’est qu’à la pression sociétale ancienne, animée par la religion et la morale, a succédé une pression contemporaine, plus subtile. « Notre mentalité européenne reste très imprégnée de cette pensée que la vie n’est pas une partie de plaisir, qu’il faut se forcer et faire des efforts. Ce qui opprime aujourd’hui, c’est le principe que l’homme a tout à sa disposition pour donner le meilleur de lui-même et que s’il ne le fait pas, c’est qu’il est fainéant » ajoute Isabelle Roudard. Or, en thérapie, les professionnels constatent que les personnes paresseuses ont en effet du mal à faire des choses car elles activent chez elles des émotions difficiles. Par exemple, on peut ne pas avoir envie de faire la vaisselle car, plus jeune, c’était une corvée obligatoire. La peur de ne pas y arriver, la colère découlant d’une tâche ressentie comme imposée et la tristesse de s’y retrouver confronté sont les raisons principales de leur inactivité. Et si la procrastination a toujours existé puisqu’elle est inhérente à l’humain, la rupture avec les périodes antérieures est due à l’inflation de l’offre de loisirs et d’activités, qui laisse plus de place à la flemme. Via cet éventail d’alternatives qui n’existaient pas autrefois, « on peut faire plein de choses comme regarder la télévision, traîner devant Netflix, jouer ou encore pratiquer une multitude de sports différents. Avant, c’était plus compliqué d’avoir la flemme », complète Laetitia Sandri.

La flemme,
© Netflix

Une question d’objectifs

Si les experts en bien-être s’accordent tant sur les justifications que sur les vertus de la paresse, il ne faudrait pas oublier pour autant qu’elle a ses limites. Pour Nicolas Van Peteghem, informaticien de 34 ans, c’est un handicap au quotidien. Au moindre challenge ou inconfort, la petite voix dans sa tête ne manque jamais de lui dire: « Non, il vaut mieux ne rien faire. » Ses comportements sont sources de railleries au boulot et lui portent préjudice jusque dans sa vie sentimentale. « Le retard, c’est mon point faible. Un jour, je suis arrivé à la bourre à l’enterrement d’une arrière grand-tante et mon père ne m’a toujours pas complètement pardonné. » Une anecdote qui pourrait prêter à sourire, mais Nicolas vit pourtant très mal la situation. Cette flemme chronique entraîne une sorte d’apathie et de déprime latente qu’il tente de maîtriser… à la manière de quelqu’un qui gère ses addictions. « Chaque fois que je succombe à la paresse, je le vis comme un échec personnel. C’est quelque chose qui arrive quasiment tous les jours donc ça a inévitablement un impact sur mon moral et sur l’image que j’ai de moi-même », confie-t-il. Quand le pénible dépasse l’agréable, il devient nécessaire de traiter le manque d’envie. Pour Véronique Durieu, 45 ans, thérapeute et coach de vie, il est essentiel de travailler sur des petits objectifs clairs et définis, à atteindre rapidement; pour accéder à l’ultime, il faut savoir être patient et avancer pas à pas. Procéder de la sorte permet d’être content de soi à chaque étape et de créer des expériences positives. Une façon de faire resurgir les motivations enfouies.

Au revoir solitude

Lorsqu’on évoque les pistes pour venir à bout de ce pesant penchant, on notera que la flemme peut également être… son propre remède. « Nous sommes constamment stimulés et il est vital de prendre du temps pour soi pour éviter le burn-out, justifie Laetitia Sandri. Ces moments de lâcher-prise, où l’on ne « produit » rien, sont très importants car ils permettent ensuite une plus grande efficacité au travail comme dans la vie de famille. Finalement, on est capable de faire mieux en beaucoup moins de temps. » Cependant, pour éviter la culpabilité, les buts doivent avoir été définis avant de s’octroyer des moments de calme. Notre flemmard invétéré de 34 ans a testé de nombreuses astuces pour surmonter son fardeau, mais une seule réussit à le remotiver. « La meilleure technique, c’est d’éviter d’être seul. Les périodes où je suis avec des amis sont celles où ma flemme est mise de côté. Elle ne disparaît jamais vraiment, mais dans la dynamique de groupe ou de couple, ses pires aspects sont adoucis », avoue-t-il. Dans le même sens, Véronique Durieu conseille de prendre des engagements vis-à-vis d’autres personnes. Il sera plus difficile de laisser tomber sa tâche, d’autres parties étant impliquées. Pour la coach, un autre aspect fondamental est celui de l’ultimatum. « Se mettre une date butoir est absolument nécessaire lorsqu’on veut accomplir quelque chose. Bien qu’une deadline soit plus facile à renégocier quand on est face à soi-même… »

(*) Ne rien faire: une méthode approximative et contradictoire pour devenir paresseux sans trop se donner de mal, par Thomas Baumgartner, Calmann-Lévy, 100 pages, parution le 16 octobre prochain.

Les réseaux sociaux, meilleurs ennemis

Facebook, Instagram, Twitter… Tant de plate-formes à notre disposition dans lesquelles nous plongeons parfois durant des heures sans même nous en rendre compte, au point de laisser de côté toutes nos tâches et obligations. Ils sont, de ce fait, considérés comme anti-productifs. En outre, « les réseaux sociaux contribuent à entretenir la pression à la perfection et la réussite, tout autant que la satisfaction immédiate », affirme Isabelle Roudard. Alors qu’ils peuvent être désignés comme addictifs, Laetitia Sandri, elle, estime qu’ils sont pourtant intéressants dans la sphère du travail, pour l’échange d’informations, et qu’ils peuvent ainsi contribuer à l’aboutissement de certaines ambitions. « Instagram peut être également positif d’un point de vue de l’établissement des objectifs. C’est le but des influenceurs. Ils nous poussent à construire et tendre vers nos propres objectifs. Ça remplace un peu les livres et les journaux qui étaient sources d’inspirations avant la naissance des réseaux », argumente-t-elle.

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