Le pouvoir émancipateur de l’orgasme

© Getty images
Aurélie Wehrlin Journaliste

Elle a joui pour la première fois à 35 ans et sa vie a basculé. Depuis, Adeline Fleury, « entrée en écriture », loue le désir, le plaisir et la liberté, indissociable. Conversation autour de son Petit éloge de la jouissance féminine.

La jouissance féminine est une grande fête, une extase, une apothéose. Et un sujet encore tabou, « alors que le plaisir féminin ne devrait plus se cacher, mais au contraire se revendiquer ». Voilà pourquoi la Française Adeline Fleury a couché sur papier un récit érotique entremêlé de citations puisées chez ses autrices préférées, d’Anaïs Nin et son Journal de l’amour ou sa Vénus Erotica à Simone De Beauvoir et son Deuxième sexe, qui prévenait: « de l’émancipation des femmes naîtront des relations charnelles et affectives dont nous n’avons même pas idée. »

Dans son Petit éloge, elle se met donc à nu, de manière autofictionnelle, « tout en éprouvant le besoin d’intégrer ce journal intime dans un corpus plus intellectualisé, éclairé par des lectures, des films aussi, des discussions avec d’autres femmes ». Elle n’y dissocie pas l’histoire de sa découverte de la jouissance, qu’elle appelle une renaissance, et le partage de ses réflexions nourries par son panthéon littéraire. Publié en 2015, l’ouvrage paraît à nouveau dans une version revue et augmentée. Parce qu’Adeline Fleury veut « continuer à louer auprès des femmes de tous âges le pouvoir émancipateur de l’orgasme » – ce qu’elle fait aussi par ailleurs de manière plus romanesque, puisqu’elle vient de sortir chez Julliard Les Frénétiques, « qui parle du désir féminin ». En guise d’avant-propos, précision de l’autrice: « S’il y a des lectures pour s’aider, tant mieux, s’il y a des films pour s’inspirer ou s’il y a même cette pluie d’infos, cette somme de publications actuelles sur les réseaux sociaux qui donne accès à un panel pour aider à jouir, à s’épanouir dans la sexualité, tant mieux. J’apporte ma petite pierre à l’édifice. Evidemment au moment de l’écriture, on ne sait pas si cela va toucher le plus grand nombre, si cela va faire écho chez d’autres femmes et même si cela va interroger des hommes, plus largement. Lors des dédicaces en librairie et dans les salons de livres, beaucoup se sont confiées à moi. Je me suis sentie un peu moins seule en les rencontrant. Le texte, qui était à la base autocentré, est devenu universel. »

‘C’est une rencontre avec soi-même, qui passe par l’autre évidemment mais dont l’aboutissement est la rencontre avec soi. ‘

Pourquoi republier ce Petit éloge ?

Le sujet me semble intemporel et même infini. La jouissance féminine et le corps féminin en général méritent d’être célébrés. Et puis, personnellement, mon rapport au corps et au féminin a évolué. #Metoo a été un bouleversement. Il me semblait nécessaire d’écrire une nouvelle introduction et une nouvelle conclusion pour éclairer ce texte à l’aune de ce mouvement de libération de la parole. La notion de consentement est désormais au coeur des débats. Elle s’est invitée partout, dans les médias, la littérature et même dans la chanson. Cela dit, je ne sais pas si les rapports hommes-femmes ont vraiment changé, je me pose la question au quotidien. Je pense que certains hommes éclairés se sont remis en question et se sont interrogé sur leur façon de se comporter avec les femmes et sur leur curseur de la drague poussé trop loin. Mais d’autres, ceux qui sont plus mûrs, ont peut-être un peu de mal à effectuer ce travail, ils semblent le vivre comme un effondrement de leur virilité et du patriarcat. De ce côté-là, il y a donc encore du boulot.

« L’érotisme est une base de la connaissance de soi aussi indispensable que la poésie. » Vous citez l’écrivaine Anaïs Nin en exergue. Faut-il tout relire d’elle pour mieux découvrir la jouissance?

J’ai toujours sur ma table de chevet des extraits de son journal, ses textes éclairent sur le côté émancipateur et émancipatoire de la jouissance, du désir que l’on s’autorise à prendre, à vivre pleinement son corps, sa chair, à ne rien s’interdire dès l’instant que le consentement est éclairé. Anaïs Nin ne parle pas explicitement de consentement, mais elle est consentante puisque c’est elle qui prend à bras-le-corps sa sexualité, elle incite à vivre l’intime dans la fluidité.

Le pouvoir émancipateur de l'orgasme
© unsplash / Alexander Krivitskiy

Quels sont les autres livres que vous conseillez?

J’aime beaucoup Belinda Cannone, son Eloge du désir est éclairant, ses romans aussi, la sensualité y est très présente et décrite de façon à la fois cérébrale et poétique. Je relis également Marguerite Duras en ce moment. L’amant, tout simplement, mais dans sa version scénaristique L’amant de la Chine du Nord, qui correspond au scénario du film que Duras aurait aimé réaliser à la place de celui de Jean-Jacques Annaud. On y trouve cette notion d’éclosion du désir et d’émancipation par le corps. Et toute l’oeuvre d’Annie Ernaux. Notamment Une passion simple, un texte qui parle du côté plus douloureux de la jouissance, avec cette femme qui attend tout un été un homme qui ne vient pas. Elle nous décrit ce qu’elle ressent dans la chair, la jouissance du passé avec lui et la souffrance de l’attente et l’état de folie dans lequel elle nous plonge.

Quelle est votre définition de la jouissance?

Apprendre à être soi, toutes les dimensions de soi, de la plus charnelle, animale, à la plus cérébrale et spirituelle. On y accède en acceptant d’être son propre sujet d’étude. Il s’agit d’apprendre à se connaître, à la fois à s’abandonner dans le plaisir mais à aller à la rencontre de soi. Je parle de jouissance plus que d’orgasme – qui est physique. La jouissance au sens plein du terme est à la fois physique, cérébrale et presque de l’ordre du spirituel. Je parle même d’une entrée en religion, celle du désir. C’est une rencontre avec soi-même, qui passe par l’autre évidemment mais dont l’aboutissement est la rencontre avec soi, ce qui rend fort. J’y vois une différence avec celle des hommes qui ne doivent pas aller à la conquête de leur jouissance, nous, les femmes nous avons conscience de la difficulté de se libérer sur tous les plans, il y a donc plus de barrières à faire sauter.

‘Il ne faut surtout pas jouir à tout prix, n’importe comment et avec n’importe qui. ‘

N’y aurait-il pas finalement autant de définitions que d’êtres jouissant?

Exactement. L’identité se forge aussi sur un parcours… Mon identité dans la jouissance s’est construite sur un traumatisme – et c’est le cas de pas mal de femmes -, sur cette première fois qui s’appelle un viol. Dans la toute première édition, je n’employais pas ce terme et je ne faisais qu’effleurer la scène. Dans cette édition-ci, je la décris et je la qualifie de viol, parce que #Metoo, pour le coup, m’a aidée. De même les lectures de textes comme La consolation de Flavie Flament ou Le consentement de Vanessa Springora, ainsi que des discussions que j’ai eues avec d’autres autrices qui ont écrit sur le sujet comme Loulou Robert dans son Zone grise. Je me suis dit que ce que j’avais vécu, il y a un mot qui existe dans la langue française pour en parler, c’est « viol », même si c’était avec quelqu’un que je connaissais. Mais le consentement n’était pas là, je suis sortie de mon corps à ce moment-là, j’étais dans cette zone grise.

Vous écrivez que vous souffriez d’une excision psychique, selon les termes de la gynécologue et exploratrice du plaisir féminin Odile Buisson, qui fut la seule dès 2009 à se pencher sur l’anatomie du clitoris.

Je n’en avais pas vraiment conscience, je vivais cela un peu comme une fatalité, je n’arrivais pas à m’abandonner pleinement. Et puis un jour, et je décris cette scène, je suis sous la douche et prends conscience qu’il y a quelque chose qui ne va pas en moi, que ma féminité est mutilée. Je trouve que ce terme d’excision psychique est puissant, le parallèle entre une mutilation du clitoris et de l’esprit est très fort, et c’est intimement lié. Je me suis dit qu’il fallait agir, réparer cette mutilation psychique et m’autoriser à m’abandonner, à lâcher prise… C’est le lâcher-prise qui est le plus difficile et qui m’était totalement impossible, et dans mon corps et dans ma façon d’être dans mon quotidien, dans mes rapports avec les autres… Et je ne dis pas que je suis guérie!

Le pouvoir émancipateur de l'orgasme
© unsplash / Alexander Krivitskiy

La jouissance et le désir, résumez-vous, sont la meilleure des psychanalyses…

Disons que c’est un complément à la psychanalyse. J’ai fait une analyse et je n’ai pas trouvé toutes les réponses à ce que j’y cherchais. Dans la jouissance, dans cette histoire de corps un peu folle, cette passion de quelques mois, c’était comme un accéléré, un condensé de sept ans d’analyse. Cela a fait sauter tellement de verrous, dans mon corps qui était muselé, empêché. C’est plus immédiat et cela m’a aidée à aller en profondeur dans ces questions que je me posais. C’est un accès direct à l’émancipation.

Contrairement à Virginie Despentes qui affirme que « le plaisir sexuel est une mécanique guère compliquée à mettre en branle », vous pensez qu’elle est en réalité complexe.

Oui, j’en suis l’exemple, il m’a fallu quand même presque vingt ans pour enclencher cette mécanique, c’est donc que ce n’est pas immédiat, malheureusement. J’aime les écrits de Virginie Despentes, King Kong Théorie et Baise-moi, son premier texte qui m’avait bouleversée, c’est très radical et l’on a besoin de cette radicalité pour déclencher les choses. Mais personnellement, j’ai besoin de plus de nuances.

Le pouvoir émancipateur de l'orgasme
© Getty images

L’injonction à jouir est partout, autour de nous. N’est-ce pas encore une de plus à rajouter à la liste déjà longue des injonctions faites aux femmes?

Il ne faut pas être entravée, même si je me suis sentie prisonnière et d’autres femmes aussi. Il ne faut surtout pas jouir à tout prix, n’importe comment et avec n’importe qui. C’est le sens de mon épilogue. Et il ne faut pas se conformer aux désirs des hommes mais à son propre désir à soi. Si je me sens secouée, violentée, gênée, embarrassée dans mon désir, il faut s’en ouvrir à l’autre et ne pas se soumettre. Après, une fois que le consentement est établi, il est clair que la sexualité peut être ludique car mon Dieu, il faut que cela reste beau, léger, spontané et d’une grande liberté. Mon livre aurait pu s’appeler J-oui-r, pour mettre en exergue la puissance du oui.

Adeline Fleury
Adeline Fleury© Astrid Di Crollalanza

Petit éloge de la jouissance féminine, par Adeline Fleury, éditions Les Pérégrines, 163 pages.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content