Stef De Greef, escrimeur: « Je ne serais pas un bon escrimeur si je n’avais pas des relations épanouies »

© Aaron Lapeirre
Kathleen Wuyard

En décidant de porter un brassard aux couleurs de l’Ukraine aux Championnats du monde d’escrime, Stef De Greef a fait mouche – et piqué certains membres de la délégation russe au vif. Mais celui qui vient d’être couronné champion de Belgique de fleuret ne regrette pas son geste, au contraire.

Dans la vie, il y a des choses plus importantes que le sport, et défendre ses valeurs en fait partie. Je suis arrivé au Caire pour les Championnats du monde le jour où la Russie envahissait l’Ukraine. C’était bouleversant parce qu’au même moment, les délégations russe et ukrainienne étaient dans le même hôtel que nous, et personne, ni les athlètes ni la fédération, n’en parlait. Pour moi, c’était inconcevable de rester sans rien faire alors que des gens étaient en train de mourir aux frontières de l’Europe. Je savais que porter un brassard bleu et jaune susciterait des réactions, mais j’étais prêt à prendre le risque pour défendre mes valeurs. On m’a appris en plein match qu’un coach russe s’était plaint de mon brassard, et je l’ai enlevé en concertation avec mon entraîneur pour ne pas être éliminé, mais finalement, je me demande si je n’aurais pas dû le garder et déclarer forfait, pour aller jusqu’au bout de ma démarche. Gagner, c’est bien, mais le plus important, c’est de pouvoir se regarder dans le miroir le soir.

J’ai dû batailler avec mes parents pour commencer l’escrime. Et pourtant, je viens d’une famille très sportive, mais ils étaient persuadés que ce n’était qu’une phase. Quand j’avais 6 ans, j’avais vu les escrimeurs aux JO, ça m’a donné envie de faire comme eux, mais mes parents pensaient que je n’étais pas sérieux. Il a fallu attendre la quatrième primaire et une journée d’initiation au sport où j’ai enchaîné toutes les séances proposées par le Brussels Fencing Club pour qu’ils réalisent à quel point j’étais motivé. Je n’ai plus jamais quitté le club, et ça fait huit ans maintenant que je suis membre de l’équipe nationale d’escrime.

Etre athlète de haut niveau est une question d’équilibre. Je m’entraîne 16 heures par semaine, j’ai plusieurs compétitions par mois, parfois à l’étranger, mais je ne vois pas ça comme des sacrifices. Simplement, ça demande une bonne organisation pour être épanoui. J’adore l’escrime, mais mes études en Intégration Européenne (NDLR: à la VUB) sont extrêmement importantes pour moi aussi, tout comme le fait de pouvoir passer du temps avec les gens que j’aime. C’est un tout: je ne serais pas un bon escrimeur si je n’avais pas des relations épanouies ou si j’échouais dans mes études, et vice versa.

‘Gagner, c’est bien, mais le plus important, c’est de pouvoir se regarder dans le miroir le soir.’

La périphérie bruxelloise est un véritable havre de paix. J’ai grandi à Dworp, en plein Pajottenland, et j’habite toujours chez mes parents pour le moment. Parce que je suis très bien chez eux, mais aussi parce que j’adore la périphérie: même si je fais mes études à Bruxelles, je ne me verrais pas y habiter. La périphérie est proche de tout, mais elle est plus verte, plus calme… Surtout là où j’habite, près du bois de Hal, en plein milieu des champs.

Le bilinguisme est une évidence pour moi. Mon père nous a toujours parlé français à la maison, et c’est impossible de dire s’il est francophone ou néerlandophone, c’est un vrai « parfait bilingue ». La langue, c’est la culture, donc quand on parle la langue de l’autre, on peut mieux le comprendre, et pas seulement d’un point de vue linguistique. Je ne dis pas que la maîtrise du néerlandais est la seule cause des problèmes communautaires, mais je suis convaincu qu’il y aurait une bien meilleure entente au niveau national si tout le monde était bilingue. Ceci étant, je ne pointe personne du doigt: quand je vois mes amis escrimeurs francophones qui me disent qu’ils ne sont pas obligés d’apprendre le néerlandais en humanités, est-ce de leur faute s’ils ne le parlent pas ou est-ce un problème institutionnel?

Je ne pense pas que ma génération soit une « génération sacrifiée ». Bien sûr, entre la pandémie, la guerre, la hausse des prix de l’énergie et de l’immobilier ou encore l’état de l’environnement, on a pas mal de défis devant nous, mais je suis certain que les choses vont s’améliorer. Je trouve ça un peu facile de blâmer la génération d’avant, surtout que ce n’est pas comme s’ils avaient pris des décisions pour nous rendre volontairement la vie plus difficile. Pour l’étudiant en sciences politiques que je suis, la période actuelle, bien que tragique à plusieurs aspects, est aussi incroyablement fascinante.

La lecture est une excellente manière de décompresser, mais aussi de s’émerveiller. Quand je ne m’entraîne pas, je suis un boulimique de lecture, plus précisément de BD et de romans graphiques. C’est incroyable qu’on puisse si bien communiquer des émotions ou une histoire à l’aide du dessin. Quand je vois que Maus d’Art Spiegelman est boycotté aux Etats-Unis en 2022, c’est absolument incompréhensible pour moi. Poutine parle de la « dénazification » de l’Ukraine, et c’est justement pour pouvoir exposer ce type de mensonges qu’on a besoin de livres comme Maus. La lecture offre la possibilité de s’immerger dans un monde différent à chaque nouvel ouvrage, c’est extrêmement précieux.

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