Qu’est-ce qui fait « un livre de l’été »?

Quel sera le livre de l'été 2022? © Unsplash - Kostiantyn Li
Kathleen Wuyard

De la vitrine offerte par les réseaux sociaux à celle de votre librairie préférée, les appellations “livre de l’été” se multiplient dès le retour des beaux jours. Stratégie marketing, effet de groupe ou catégorie littéraire en soi? Des experts nous ont mis à la page.

Été 2004. En bord de piscine, à la plage ou en terrasse, un sourire énigmatique s’étirait partout. Celui de la Joconde, immortalisée en couverture du Da Vinci Code et qui semblait tout à la fois faire preuve de connivence avec celles et ceux qui avaient pris le roman dans leurs valises, et narguer les autres, les pauvres, réduits à se demander ce que ce livre omniprésent pouvait bien avoir de si spécial à une ère pré-smartphones et moteurs de recherche en poche.
Près de vingt ans après son fulgurant succès, la question mérite toutefois encore d’être posée: pourquoi tant d’engouement? Comment un roman paru en mars est-il devenu incontournable des mois plus tard? Quel élément de sa trame, pourtant à mille lieues des préoccupations estivales (et par juxtaposition, de celles des romans dit “de plage”) en a fait le livre de l’été? Un bouche à oreille particulièrement convaincant ou une stratégie marketing de génie?

Quels sont les ingrédients qui font passer du statut de roman à celui de compagnon de voyage?

En 2022, entre l’avènement des liseuses électroniques, la concurrence faite aux livres par les smartphones et le rythme effréné auquel les tendances s’enchaînent, difficile d’imaginer une ubiquité semblable à celle du Da Vinci Code. Et pourtant, le concept de livre de l’été persiste, et signe même, pour les libraires, le renouveau de leurs étalages. Entre ceux qui suivent les recommandations des maisons d’édition, ceux qui misent sur les auteurs bankables, Dicker, Musso et Grimaldi en tête, ou bien ceux qui y vont de leurs propres coups de cœur, les mentions “livre de l’été” se multiplient. Mais si, ainsi que l’a démontré Dan Brown, en être n’est pas forcément une question de publication opportune, ni de trame qui sent bon le sable, quels sont les ingrédients qui font passer du statut de roman à celui de compagnon de voyage?

Une déferlante de romans-fleuves

Pour Marie Leroy, directrice de La Martinière Littérature, de prime abord, “quand on parle de «livre d’été» viennent des images de divertissement, de détente, d’évasion. On pense à des romans plutôt qu’aux livres de sciences humaines et le choix le plus naturel pour les programmations juste avant l’été est celui de romans-fleuves, de livres tenus par une histoire et des personnages forts (comme le fabuleux Un long, si long après-midi d’Inga Vesper), au suspense bien ficelé ou à l’intrigue prenante, des livres qui se dévorent facilement. On réserve les romans plus exigeants pour les rentrées littéraires de septembre ou de janvier”.
Mais gare à ne pas généraliser: pour l’éditrice, “en réalité, l’été est un temps de prédilection pour la lecture en général : certains cherchent à rattraper le temps perdu en lisant des classiques (Anna Karénine ou Le Comte de Monte-Christo, que je recommande !), d’autres à s’instruire avec des livres qu’ils n’ont pas eu le temps ou le courage de lire le reste de l’année”.
Reste que certains ouvrages correspondent plus que d’autres aux envies de saison. “Les romans policiers se prêtent formidablement à la saison estivale, car ce sont des livres efficacement construits, qui nous tiennent en haleine et permettent aux lecteurs de se laisser porter. Plus d’efforts à faire : celui qui prend les choses en mains (et nous manipule délicieusement), c’est l’auteur ! Si par ailleurs ces romans incroyablement ficelés nous permettent de partir à la découverte de pays qu’on a toujours rêvé de visiter, c’est idéal. Ainsi de l’Islande avec l’incontournable Ragnar Jónasson. Les sagas, les épopées romanesques sont aussi évidemment recherchées : quoi de mieux que d’avoir trois semaines devant soi pour découvrir Les Piliers de la terre de Ken Follett !” s’enthousiasme Marie Leroy. Et Anthony Darquey, co-fondateur de la box littéraire Kube, de renchérir.

Forcément feel good, une lecture estivale?
Forcément feel good, une lecture estivale? © Unsplash – Dimitris Chapsoulas

Plus de pages, moins de tracas

“L’été, on a davantage envie de livres un peu longs (type saga), de couvertures joyeuses, pétillantes et colorées, de bandeaux attirants et de livres dans lesquels on rentre très facilement” avance celui dont le coffret livre Feel Good est un best-seller de saison. Sans surprise: “les romans feel-good, les comédies romantiques et les thrillers remportent un joli succès l’été auprès de nos lecteurs” confie Anthony Darquey, même si “les grands classiques de la littérature qui sont également très appréciés à cette période de l’année”.
Des genres opposés, qui confirment le ressenti de la maison d’édition 10/18, pour laquelle il n’y a “pas vraiment d’ingrédient miracle. On peut par contre dire que l’été est propice à la lecture de plus « gros » livres, car certains lecteurs ont plus de temps et de disponibilité d’esprit”. Leur stratégie pour l’approche des congés, anticipée dans le monde de l’édition dès le mois de mai? “C’est une alliance entre nos coups de cœur, qu’on profite de cette période propice aux ventes pour pousser particulièrement, et une certaine idée de ce qu’on pense que les lecteurs peuvent avoir envie de lire en vacances, en prenant en compte les différents types de lecteurs que nous pouvons toucher. On a donc une offre très variée, qui va des classiques (deux Alexandre Dumas cette année : Le sphinx rouge et La fille du régent), aux comédies familiales entraînantes comme Tout le bonheur du monde de Claire Lombardo, en passant par des livres plus contemplatifs et poétiques, comme L’octopus et moi, de Erin Hortle, et des polars historiques très prenants comme Blood & Sugar, de Laura Shepherd-Robinson”.
Reçu dans un coffret presse aux couleurs estivales, évoquant le plaisir de la lecture au soleil, le roman de Claire Lombardo a été disséqué avec enthousiasme avec une consoeur qui l’avait entamé quelque peu par hasard, et tant apprécié qu’elle avait pensé l’inclure dans la compilation des coups de coeur estivaux de la rédaction.

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La preuve que le concept de “livre de l’été” a encore de beaux jours devant lui, ou bien peut-être simplement que qui s’assemble a des lectures qui se ressemblent? À moins que ce ne soit un testament à la qualité des efforts de saison entrepris par les maisons d’édition.

Pas d’ingrédient magique

“C’est en général vers le mois de mai que les « festivités » commencent : campagnes d’affichage dans les gares, publicités à la radio ou dans les magazines, sponsoring sur les réseaux sociaux. On glisse ainsi des conseils de lecture aux lecteurs qui commencent à préparer leurs vacances. Il peut arriver qu’on profite des grands week-end de départ en vacances pour afficher nos publicités dans les gares : les librairies se trouvent aussi sur les lieux de vacances ! Et rien n’est meilleur que de se laisser séduire par un roman qu’on n’avait pas prévu de lire… (même si cinq autres nous attendent dans notre valise)” sourit Marie Leroy. Qui a dû apprendre à composer avec cet élément de surprise. “Ce métier apprend la modestie : on peut avoir en mains tous les ingrédients supposés du succès et que le livre soit un échec, et inversement être surpris par les ventes d’un livre que l’on n’attendait pas. Mais essayons tout de même de décrire ce qui serait la recette du livre d’été : un livre bien construit, bien écrit mais qui se lit aisément, plutôt long car on a souvent envie de se plonger durablement dans un nouvel univers. Les couvertures seraient plutôt colorées (le roman dont je parlais plus haut, Un long si long après-midi, a une couverture d’un jaune soleil qui appelle les vacances). Des livres qui sont des promesses de bons moments à passer”. Et tant pis si certains critiques (au propre comme au figuré) voient dans ce postulat un dessein en deça de ce qu’on doit attendre d’un “grand roman”.

Et la critique, dans tout ça?
Et la critique, dans tout ça? © Unsplash – Olha Tatdot

Succès surprise

Le succès rend généralement suspect aux yeux de la critique les auteurs et les livres qui en sont auréolés. C’est dommage mais c’est ainsi. Il m’est arrivé de voir un auteur salué pour ses écrits gracieux et intelligents qui, plus tard, une fois rencontré un succès phénoménal, voyait se retourner contre lui des critiques qui l’avaient tout d’abord encensé. Ce n’est pas systématique, mais cela peut arriver, hélas” regrette Marie Leroy. Qui se veut néanmoins charitable: “une des raisons est peut-être qu’une des missions que se donne la critique littéraire, au-delà de sanctionner la qualité littéraire des ouvrages publiés, est de découvrir de nouveaux talents. Pas de parler des auteurs dont les livres sont déjà en pile dans les librairies. Conseiller des ouvrages vers lesquels les lecteurs ne se tourneraient pas d’eux-mêmes. Et c’est tout à fait salutaire en ce sens”.

Il m’est arrivé de voir un auteur salué pour ses écrits gracieux et intelligents qui, plus tard, une fois rencontré un succès phénoménal, voyait se retourner contre lui des critiques qui l’avaient tout d’abord encensé.


D’autant qu’ainsi que le confie Vanessa Gennari, éditrice littérature de 10/18, “un de nos plus grands succès récents est L’Arbre-Monde, de Richard Powers, qui combine très clairement les deux (succès populaire et qualité littéraire), et il n’est pas le seul”. Nul doute parce qu’ainsi que l’affirme Anthony Darquey, “les lecteurs apprécient de moins en moins les critiques hargneuses et élitistes qui s’en prennent à leurs écrivains préférés, notamment les auteurs de feel good”. “L’édition fait partie de ces métiers où plus on avance en expérience moins on a de certitudes. C’est une leçon philosophique passionnante – celle de Socrate : « Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien. »
Les exemples de succès inattendus ne sont pas rares dans le milieu, on en rêve même comme d’un Graal” confie encore Marie Leroy. Autrement dit: bien que les ouvrages qualifiés de “livre de l’été” pullulent depuis le printemps, il faudra attendre la rentrée pour déterminer lesquels se sont vraiment distingués du lot. Heureux les compagnons de papier qui, sous l’impulsion de leur auteur, de leurs éditeurs et du succès rencontré, auront passé l’été à voyager d’une destination à l’autre. Mais même sans rencontrer de succès saisonnier, il s’agit de ne pas oublier que chaque livre est un voyage en soi.

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