Opinion

Edgar Kosma

Tinder surprise: « Ne serait-ce pas là la simple prolongation digitalisée de nos jeux de séduction ancestraux? »

Edgar Kosma linktr.ee/edgarkosma

Au royaume des réseaux sociaux, les jours passent et ne se ressemblent pas. Entre les buzz et les likes, le vrai et le fake, Edgar Kosma scrolle le fil d’actu d’un siècle décidément étrange. Hashtag sans filtre.

Dix ans, ce n’est rien, ou pas grand-chose, mais dans le monde des applis, c’est une éternité, ou presque. Et rares sont celles qui franchissent ce cap avant d’avoir dû mettre la clé USB sous la carte-son. Tinder, qui fête ses 10 ans en 2022, fait partie de cette caste privilégiée. La marque a passé le crash-test pour s’installer dans la durée et devenir un fidèle adjuvant qui nous accompagne dans nos vies, de génération en génération. En moins de 3 600 jours, Tinder a réussi à rentrer dans nos moeurs et nos esprits comme si elle avait toujours fait partie de nos quotidiens et qu’il n’y avait jamais eu d’autre manière de rencontrer notre âme soeur d’un soir ou de plusieurs jours. Un destin à la Facebook, quelque part: la doyenne, depuis 2007, nous voit vieillir, devenir parents puis grands-parents, et acte à présent les décès de ses membres comme un service de moins en moins fun et de plus en plus funéraire.

Quelques chiffres pour se rendre compte de l’impact sur la société: Tinder a été téléchargé plus de 500 millions de fois dans 190 pays et compte à ce jour plus de 75 millions d’utilisateurs actifs. Imaginez à présent le nombre de « dates », de baisers volés, de coups d’un soir, de réveils sans lendemain, de deuxièmes chances, de troisièmes rendez-vous, d’accouplements maladroits, de ghosting abrupts, de fiançailles, de ruptures, de retrouvailles ou de mariages en tous genres… Ça doit faire un max, même si personne ne connaît ces chiffres et que Tinder préfère collecter en silence toutes les data de ses utilisateurs géolocalisés.

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Une simple décennie, c’est donc ce qu’il aura fallu à la plate-forme de rencontres pour nous faire passer du « Je peux vous offrir un verre? » au « swipe left or swipe right? ». Effleurements digitaux d’écran qui, confortablement installés dans le canapé, nous donnent l’impression d’avoir une emprise sur les autres. Kathy, swipe gauche: « Sorry, t’es pas assez bien pour moi! » Rudi, swipe droit: « Allez, un petit match et l’espoir repart! » Fort de son impact sociétal, Tinder est souvent critiqué, notamment pour son côté superficiel, où le jeu de l’amour et de la séduction ne tournerait qu’autour de photos retouchées ou carrément trompeuses. Mais, si l’on veut être de bon compte, ne serait-ce pas là la simple prolongation digitalisée de nos jeux de séduction ancestraux? Dans une soirée, n’a-t-on pas toujours décidé de diriger nos recherches vers des corps qui nous attirent, apprêtés, maquillés et qui masquent bien leurs failles?

‘Ici, au moins, tout le monde a le mu0026#xE9;rite de connau0026#xEE;tre les conditions gu0026#xE9;nu0026#xE9;rales.’

Selon moi, une des grandes qualités de Tinder serait son aspect démocratique. J’entends par là que tout le monde y brasse dans le même bain et qu’en théorie, sur la base de simples et objectifs critères géographiques, d’âge et d’orientation sexuelle, tout le monde a la chance d’être affiché sur l’écran de tout le monde. Ce qui est loin d’être le cas des lieux de rencontres réels comme les entreprises ou les bars, qui sont très souvent segmentés sociologiquement et où l’on baigne toujours dans une sorte d’entre-soi visqueux.

Revient aussi souvent cette critique du « supermarché de l’amour » où l’on draguerait comme d’autres font leurs courses. Il est vrai que Tinder a rendu la rencontre si accessible que dès qu’un petit quelque chose ne convient pas chez l’autre, la tentation est grande de swiper pour voir si le next match ne sera pas mieux. En même temps, l’avocat du diable plaiderait qu’ici, au moins, tout le monde a le mérite de connaître les conditions générales, en tant qu’adulte, consentant et averti, à l’inverse du monde d’avant où les règles n’étaient pas toujours bien connues de toutes et tous.

Alors, dans ce nouveau paradigme amoureux, le geste le plus romantique pour un nouveau couple, plutôt qu’un voyage émetteur de CO2, ne serait-il pas de désinstaller l’appli synchroniquement, tel un gage de fidélité 2.0? Sur cette réflexion, je vous laisse, car c’est fini entre nous, du moins jusqu’à la prochaine fois. Vous pouvez à présent swiper la page de ce magazine à droite ou à gauche, c’est encore vous qui décidez.

Edgar Kosma: linktr.ee/edgarkosma

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