Lisette Lombé

Troittoirs philosophes: qu’est-ce qui a plus de prix que notre santé?

Les rues sont pavées d’humeurs, de rencontres, de silences ou d’aveux. Lisette Lombé s’y abandonne et s’y émerveille, humant l’air du temps de sa prose nomade.

Il y a quelques semaines, une amie m’a demandé si je préférais aller boire un verre en terrasse à Liège ou aller marcher à Banneux, à une trentaine de kilomètres de chez nous. L’appel du recueillement s’est imposé. Comme un besoin de célébrer la vie en sa compagnie, un besoin de me tenir debout à ses côtés, de voir se mouvoir son corps, diminué par plusieurs semaines de coma, des suites du Covid.

Ma mémoire de môme m’a fait confondre ce lieu de pèlerinage marial avec celui de Beauraing. Je me souvenais que j’avais été très impressionnée par la manière dont un professeur de religion nous avait raconté les apparitions de la Vierge Marie à des enfants d’à peu près notre âge. Je me revois, priant le soir, en espérant devenir, à mon tour, l’héroïne d’une histoire fabuleuse.

Ce jeudi d’août, je me laisse guider par mon amie qui connaît très bien les lieux. Nous nous arrêtons dans une chapelle. Au sol, une indication de l’endroit exact où Mariette Beco a aperçu la Vierge. Que l’on soit croyant ou pas, le lieu force le respect. Les murs sont recouverts de petits carrés de carrelage sur lesquels sont inscrits, en plusieurs langues, des remerciements pour des guérisons miraculeuses. Il y en a des milliers sur le site. Des fleurs et des plantes sont exposées. Des béquilles sont alignées. L’une d’elles est bleu électrique, à paillettes. Pensées particulières pour la personne propriétaire que j’imagine originale et pétillante.

Comment rester insensible à ces existences qui ont basculé de la souffrance à la lumière? Je n’ai pas envie, là, de me poser la question du «comment» ou du «pourquoi». Je mets mon incrédulité et ma rationalité sur pause. Je me concentre sur la spiritualité, dimension essentielle de notre humanité. Je me concentre sur les forces qui nous rassemblent, qui nous grandissent, qui nous élèvent, sans tenter de leur trouver un nom ou une explication. Je savoure la simplicité de l’instant présent.

Je me concentre sur les forces qui nous rassemblent, qui nous grandissent, qui nous élèvent, sans tenter de leur trouver un nom ou une explication.

Mon amie est devenue une survivante. La maladie a abîmé sa santé de manière irréversible mais se dégage d’elle, désormais, une aura, un calme, la puissance de ces personnes qui n’ont plus de compte à rendre qu’à elles-mêmes. Elle me parle d’un temps où les églises étaient pleines à craquer. Aujourd’hui, sur le panneau des messes, certaines heures sont barrées. Les brasseries et les magasins de souvenirs nous rappellent à la trivialité du quotidien. Mon amie me dit qu’elle me voit revenir sur place très bientôt, sans elle. J’accueille sa vision en savourant la fraîcheur d’une bière à la cerise.

Quatre jours plus tard, la veille de mon anniversaire, je reviens effectivement à Banneux, seule. Je suis à la recherche de sérénité pour affronter la reprise des obligations professionnelles, les répétitions, les trajets vers Bruxelles, les journées à rallonge, l’exigence de la scène. Le confinement est passé par là. J’ai l’impression d’avoir laissé la version la plus déjantée et excessive de moi-même sur la rive d’avant-crise. Je ne pensais pas devoir écrire cela un jour: la fête sera raisonnable.

J’observe les personnes qui viennent se recueillir au pied de la source miraculeuse. Certaines se contentent de tremper leurs mains dans l’eau, d’autres se mouillent le visage ou le cou puis se signent, d’autres encore remplissent des bidons aux robinets qui se trouvent sur le côté. Un homme en vareuse de sport jaune fluo s’avance. Dans son dos, en très grand, le nombre quarante-quatre. C’est l’âge que je m’apprête à fêter le lendemain. J’y vois un signe, forcément. Que je ne suis pas là par hasard, que cette année est décisive pour moi, que je dois cesser de douter de la justesse de mes choix récents, que je suis entrée en période de mue. Tout est signe pour les poètes, tout est message à décrypter, synchronicité, sous-couches de sens.

Une statue de la vierge, dorée, offerte par la communauté congolaise. Le dernier vitrail du chemin de croix qui se met à clignoter à mon passage. Un groupe de sœurs qui se prennent en selfie. Un distributeur de grandes bougies, en panne. Des moules en plat du jour dans tous les restaurants. Un écriteau: «Merci de ne pas jeter des pièces de monnaie dans la source!» Une enfant en fauteuil roulant. Et ce silence majestueux.

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