Nager avec des baleines dans le Pacifique sud (reportage)

© STÉPHANE GRANZOTTO
Philippe Berkenbaum
Philippe Berkenbaum Journaliste

Peu d’endroits dans le monde autorisent l’immersion pour approcher les cétacés qui s’y posent entre deux migrations vers les pôles. Au large de la Polynésie, les baleines à bosse passent trois mois par an dans les eaux chaudes du Pacifique sud. A Maurice ou au Sri Lanka, on peut côtoyer les cachalots. Rencontres exceptionnelles.

On associe volontiers la Polynésie au paradis sur mer, où les lagons turquoise sont baignés toute l’année par un soleil chaleureux. C’est vrai, la plupart du temps. Notre arrivée à Tahiti, en octobre dernier, a pourtant coïncidé avec des pluies diluviennes qui n’ont pas seulement provoqué d’intenses inondations, mais ont aussi charrié vers l’océan des milliers de tonnes de terres détrempées, donnant à la mer par endroits une coloration brunâtre et une opacité inhabituelle.

Pas de chance: nous étions venus tenter d’observer les géants sous-marins qui s’y prélassent en nombre à cette saison, ces majestueuses baleines à bosse connues pour les sauts acrobatiques qu’elles aiment pratiquer en surface. Sauf que notre objectif à nous était de les rencontrer dans leur élément: sous l’eau, pas dans les airs! En immersion dans le bleu, comme disent les plongeurs. Et avec assez de visibilité pour ne pas passer à côté sans les apercevoir… Ce serait un comble, vu leur taille respectable: 13 à 17 mètres pour une trentaine de tonnes, en moyenne.

C’est l’un des plus ardents défenseurs mondiaux de cette espèce toujours menacée par la chasse et les activités humaines (pollution environnementale et sonore) qui nous y emmène pendant une grosse semaine. Fondateur de l’association dédiée à la conservation Un Océan de Vie (unoceandevie.com), René Heuzey compte parmi les réalisateurs de documentaires marins les plus célèbres et diffusés. Habitué d’émissions comme Thalassa, de chaînes nature (Ushuaïa TV) ou thématiques (Arte), il fut aussi le réalisateur sous-marin du film Océans de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud.

La baleine n’est qu’à quelques mètres et nous jauge, paisible et immobile.

Ce Marseillais a plongé partout, filmé quasi tous les grands animaux aquatiques et ses images exceptionnelles ont fait le tour du monde, contribuant à alerter l’opinion internationale sur les dangers qui en guettent beaucoup. Comme celles consacrées aux cachalots de l’île Maurice, popularisés par les récents Clan des cachalots et Une histoire de famille (lire par ailleurs). Avoir le privilège de l’accompagner sous l’eau à la rencontre des mammifères marins dont il connaît si bien les habitudes et les comportements est le gage de rencontres exceptionnelles. Et une petite pierre à l’édifice de la conservation: toutes nos images et observations seront communiquées aux organisations locales qui les suivent et se consacrent à leur sauvegarde.

Les gardiennes des océans

Certains pays comme le Japon pratiquent toujours la chasse à la baleine. Pour sensibiliser les populations concernées à ces massacres, René Heuzey a réalisé un nouveau clip intitulé Les gardiennes des océans, avec la complicité de l’apnéiste bruxelloise Leina Sato et la voix envoûtante de la cantatrice Yukimi Yamamoto-Heuzey.

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Approche respectueuse

Nous séjournons à Moorea, autre île mythique de l’archipel de la Société en Polynésie française, séparée de Tahiti par la mer de Marama, un chenal large d’une vingtaine de kilomètres. Chaque année entre septembre et novembre, des dizaines de baleines y font étape au terme d’un voyage harassant de plusieurs milliers de kilomètres en provenance des pôles, où pullule le plancton dont elles se gavent. Les femelles épuisées viennent mettre bas dans les eaux chaudes du Pacifique sud, en privilégiant les profondeurs réduites où elles sont en relative sécurité, à proximité des lagons translucides – voire à l’intérieur, parfois. Les mâles en rut ne sont pas en reste, jamais très éloignés.

Aux côtés de René Heuzey, notre chef d’expédition est aussi un spécialiste renommé, non seulement des cétacés mais aussi des squales, ce qui nous sera bien utile dans ces eaux où ils abondent. Nicolas Buray a notamment fondé l’Observatoire des requins de Polynésie (ORP), en partenariat avec le très réputé CRIOBE, le Centre de Recherches Insulaires et Observatoire de l’Environnement français. Eux aussi bénéficieront de nos observations. Rares sont les opérateurs locaux qui possèdent les autorisations nécessaires à la mise à l’eau avec les cétacés. Nicolas est l’un des plus respectueux.

« On évite d’approcher si d’autres bateaux sont déjà dans les parages, on avance doucement, on ne coupe jamais la trajectoire d’une baleine et on ne la coince jamais entre le bateau et la barrière de corail, elle doit toujours pouvoir s’éloigner si elle le souhaite. Tout est question de patience. Si on a de la chance et que l’animal ne se sent pas menacé, il peut rester immobile près du fond ou entre deux eaux pour se reposer, entre deux prises d’air. C’est le moment qu’on choisit pour tenter une approche. »

Au large de l'île de Moorea, voisine de Tahiti, les femelles viennent mettre bas entre septembre et novembre, au terme d'un voyage harassant depuis les pôles.
Au large de l’île de Moorea, voisine de Tahiti, les femelles viennent mettre bas entre septembre et novembre, au terme d’un voyage harassant depuis les pôles.

Un corps massif en suspension

Ce premier jour, la chance est avec nous. « Baleine à 14 heures », indique un membre de notre petit groupe – pas plus de dix passagers en même temps, capitaine et accompagnateurs compris. Nous naviguons à peine depuis une heure ou deux, en longeant par l’extérieur la barrière corallienne qui ceinture l’île volcanique. Le premier signe est un jet d’eau, que la baleine expulse lorsqu’elle remonte à la surface pour respirer avant de sonder (plonger) à nouveau. Le second est envoyé par sa nageoire caudale (sa queue). « Si celle-ci est en position oblique lorsqu’elle sonde, ça signifie qu’elle avance et ce n’est pas la peine d’essayer de la suivre, elle n’a pas envie de nous croiser et elle nage beaucoup plus vite que nous. Mais si la caudale est verticale, il est probable que la baleine aille se poser au fond. » Bingo! C’est le moment d’aller voir…

On enfile nos palmes, masques et tubas – pas besoin de bouteilles, on reste en snorkeling -, on se glisse à l’eau le plus doucement possible, on nage lentement dans la direction indiquée par Nicolas, l’oeil aux aguets… et on manque de boire la tasse, tant on réprime un cri de stupeur et de joie. C’est d’abord un éclair blanc, reflet du soleil dans un objet clair remontant des profondeurs. Ses contours se précisent, dessinant l’intérieur d’une nageoire pectorale, puis une deuxième et enfin la masse immense d’un corps en suspension. La baleine n’est qu’à quelques mètres et nous jauge, paisible et immobile en position verticale.

Elle n’est pas seule. Surgit soudain derrière elle, bien plus agité, le baleineau qu’elle a dû mettre au monde il y a quelques semaines ou quelques jours. Lui est d’humeur jouette, il va et vient entre sa mère et la surface, se blottit entre ses nageoires puis fait mine de s’approcher des curieux que nous sommes… Nicolas a enfilé des chaussettes blanches en guise de gants qu’il agite pour attirer son attention. Et ça fonctionne. L’interaction est longue, le temps suspendu, l’expérience fantastique.

Nager avec des baleines dans le Pacifique sud (reportage)

Le clan des cachalots

Depuis 2011, René Heuzey part chaque année filmer un clan de cachalots sédentarisés au large de l’île Maurice. « C’est comme si je venais saluer des amis. Je vois leurs enfants grandir. Ils me reconnaissent à chaque fois. La première que j’ai rencontrée, c’est Irène Gueule Tordue. Je me suis mis à l’eau, j’ai vu cette masse arriver vers moi, on aurait dit un sous-marin, je me suis dit « Elle va te bouffer! » Elle est venue, s’est lentement retournée et est repartie. Je n’oublierai jamais son regard. Les yeux dans les yeux. Dès que j’y retourne, elle revient me voir. Elle est devenue ma copine. » Cette relation particulière, René Heuzey l’a tissée avec la plupart des membres du clan. Il est le premier à avoir filmé une femelle allaitant son petit… à moins d’un mètre de distance, sans qu’elle manifeste la moindre animosité. Un spectacle exceptionnel auquel il est possible d’assister: avec son association, René Heuzey dispose des autorisations pour emmener quelques passagers avec lui, pour autant que leurs observations puissent servir la communauté scientifique. De telles rencontres exceptionnelles sont également possibles à l’est du Sri Lanka, au large de Trincomalee, où les cachalots viennent en nombre au printemps. Le Français Jean-Luc Tulliez y organise chaque printemps des stages dédiés à l’approche de ces mammifères d’une rare intelligence. Dans ces eaux dont les fonds peuvent atteindre 2 000 mètres à quelques kilomètres seulement des côtes, il n’est pas rare de côtoyer aussi une baleine bleue, le plus grand mammifère du globe (jusqu’à 25 mètres). On en revient transformé.

Nager avec des baleines dans le Pacifique sud (reportage)

Une faune inouïe

Instants magiques qui se méritent. Des journées entières à naviguer en scrutant l’horizon pour parfois rentrer bredouilles ou essuyer un grain à décrocher l’estomac. Des heures passées dans l’eau pour ne parfois rien voir alors qu’on les sait si proches… Ou à n’apercevoir qu’une ombre, fugitive, noyée dans l’eau chargée de sédiments. Parfois, le silence abyssal est troublé d’une mélopée puissante, qui prend aux tripes mais dont la source reste invisible… « Un chanteur », se réjouit René dont le micro n’en perd pas une miette. Le chant d’un mâle isolé qui appelle une femelle. Envoûtant comme celui d’une sirène, dont il a peut-être inspiré la légende…

D’autres rencontres exceptionnelles nous sont parfois offertes. Celles de bancs de dauphins surfant la vague, de requins citron ou pointe noire furetant sur le fond, de tortues ou de raies, abondantes dans le lagon… La plus impressionnante fut celle d’un banc de globicéphales, ces dauphins océaniques au front proéminent, rarement observés si près des côtes. Eux aussi nous ont autorisé la mise à l’eau pour se laisser observer dans leur élément, en couples ou en famille. Bien encadrés par notre guide muni d’un débordoir à requins. Certains squales opportunistes comme les longimanes suivent volontiers les globis pour se nourrir de leurs restes. Mieux vaut pouvoir les éviter…

En pratique

Y aller

L’excellente compagnie Air Tahiti Nui relie Bruxelles (via Paris) à Tahiti (via Los Angeles) dès 1 500 euros A/R. En Polynésie, les vols intérieurs sont opérés par Air Tahiti. Certaines îles comme Moorea sont reliées quotidiennement par bateau. Pas de visa pour les ressortissants européens mais le transit à L.A. impose de disposer d’un ESTA. airtahitinui.com/fr-fr

Nager avec les baleines

En partenariat avec Tahiti Shark Expéditions, Océania et Label Bleu Aventures, René Heuzey emmène de petits groupes de sept participants maximum par semaine entre le 24 septembre et le 7 novembre 2022 à la rencontre des baleines à bosse du Pacifique, au large de Moorea. L’approche des cétacés se fait sans bouteille, mais les plongeurs ont le loisir d’explorer les plus beaux sites de l’archipel quand ils ne sont pas avec les baleines. labelbleuproduction.com

oceanbluex.com/fr

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