Anaïs Lecoq et les stéréotypes liées à la bière: « ‘Ce qui est proposé aux femmes n’est autre que du jus de fruit alcoolisé, sucré et écoeurant.’

© MATHILDE GIRON
Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

Boisson liée à l’imaginaire masculin, la bière mérite mieux que de stagner dans les poils de barbe. La journaliste Anaïs Lecoq montre la voie d’une réappropriation élargie.

144 pages, denses à souhait, pour se défaire de nos préjugés sur la bière. Telle est la promesse tenue par Maltriarcat, récent opus qui met « le patriarcat sous pression » que l’on doit à la journaliste française Anaïs Lecoq. En se penchant de près sur l’histoire de ce breuvage, l’ouvrage en déconstruit les mythes forgés par « un milieu essentiellement blanc, masculin et hétéro » entretenant une narration appauvrie et unidimensionnelle qui aurait tout à gagner en inclusion.

Le constat que vous établissez dans votre livre est assez affligeant. Si l’on vous comprend bien, l’histoire de la bière est celle d’une dépossession. On a là une activité originellement liée au féminin qui devient au fil du temps une histoire d’hommes. Des hommes blancs et hétéros soucieux de rester entre eux.

Quand je présente mon ouvrage à propos du sujet « les femmes et la bière », on me dit que ce n’est pas une thématique forcément évidente. Or, si l’on se penche sur l’histoire, on se rend compte que ce breuvage a partie liée avec le féminin dès ses origines.

Nos imaginaires sont pourtant coincés sur la figure du moine qui manipule le malt et le houblon.

Au départ, faire la bière est une tâche domestique. Au fil du temps, la bière devient sanitairement moins risquée que l’eau, les surplus produits par les femmes génèrent des bénéfices et donc un début d’autonomie. Très vite, l’Eglise met fin à cela, dès le XIIIe siècle, en bonne garante d’un ordre social marqué par le patriarcat. L’Inquisition a aussi beaucoup oeuvré en ce sens. Il y a eu des rapprochements entre brasseuses et sorcières. Pour les hommes qui fabriquaient de la bière, il était facile d’éliminer la concurrence féminine en lançant des rumeurs. Dès qu’une activité devient rentable et offre la possibilité aux femmes d’acquérir une indépendance financière, les hommes s’y intéressent.

Cette figure de la sorcière est pourtant aujourd’hui populaire…

Comme l’explique Mona Chollet dans son ouvrage sur le sujet, si les chasses aux sorcières n’avaient pas eu lieu, nous vivrions probablement dans des sociétés très différentes. Actuellement de nombreuses brasseuses se retrouvent dans l’imagerie de la sorcière. Cela devient même un logo pour certaines d’entre elles. Les femmes accaparent cette figure indépendante.

Vous déroulez les siècles et montrez que la rupture entre la bière et les femmes arrive avec la révolution industrielle…

A ce moment-là, la fabrication se mécanise. Pour maîtriser l’outil, il y a des formations auxquelles les femmes n’ont pas accès, elles qui ne peuvent pas entreprendre des études supérieures. A partir de ce virage, elles n’ont ni les moyens, ni le droit d’accéder à ce monde. Les seules qui le font, c’est de manière marginale. Lors du décès d’un mari, par exemple.

‘Ce qui est proposu0026#xE9; aux femmes n’est autre que du jus de fruit alcoolisu0026#xE9;, sucru0026#xE9; et u0026#xE9;coeurant.’

Il est intéressant de noter qu’actuellement beaucoup de femmes s’excluent elles-mêmes de la bière…

Moi-même je n’ai commencé à boire de la bière qu’à 22 ans. J’y suis venue parce que je me suis inscrite à un atelier de dégustation intitulé « bière et mets » avec mon compagnon, qui lui est amateur. Je me souviens lui avoir dit: « Peut-être que tu devras finir mes verres. » Sur place, j’ai découvert le potentiel et la palette gustative élargie de cette boisson. J’ai terminé mes verres et me suis rendu compte qu’en réalité, contrairement à ce que je pensais, j’aimais bien la bière. Pourquoi je ne le savais pas? Parce que le marketing cible essentiellement les hommes et que ce qui est proposé aux femmes n’est autre que du jus de fruits alcoolisé, sucré et écoeurant. La réalité c’est que tout le monde peut aimer la bière, tant il existe de styles différents.

Ce qui est terrible dans votre livre, c’est de constater que ce que l’on appelle la « révolution craft » ne tient pas ses promesses en termes d’inclusion.

Les brasseries artisanales ont un engagement militant privilégiant l’humain, le local et le bio. Mais dès que l’on commence à parler place des femmes et des minorités, c’est compliqué. On pense que l’affaire est faite parce qu’il y a moins de misogynie sur l’étiquette. Mais l’inclusion, c’est d’amener les consommatrices à découvrir le produit, c’est ne pas être accueillies avec condescendance dans les bars, ni être dirigées vers du sirop quand on aime la bière. Il faut qu’il y ait plus de féminin dans les brasseries. Il y a toutefois des femmes, je pense à Pink Boots Society aux USA et désormais en France, qui n’attendent pas qu’on leur fasse une place.

Et encore, le progrès n’est pas aussi évident que cela… Vous évoquez cette néo-brasserie belge qui commercialise deux bières portant respectivement les noms de « Une Bonne Pipe de Mlle Simone » et « Une Bonne Pipe de Mlle Agathe ». On entend d’ici les commandes graveleuses adressées aux serveuses dans les bars.

Ce qui est terrible, c’est que je les ai contactés dans le cadre de l’ouvrage et ils ne voient pas où est le problème. Pour eux, c’est une provocation pour inciter à la vente et ils considèrent l’intitulé comme mûrement réfléchi. Le problème c’est que cela entache la bière tout entière. Celle-ci doit être populaire mais pas misogyne et beauf pour autant.

Que peuvent faire les consommateurs désireux de faire évoluer les choses?

La première chose, c’est de déconstruire les goûts qui nous sont imposés par un marketing découlant tout droit du système. Grâce à cette démarche, on peut découvrir ce que l’on aime vraiment. Cela étant, je pense qu’il est important de ne pas soutenir les brasseries problématiques. Pas seulement celles qui misent sur des étiquettes dégradantes. Je pense à cet exemple concret, BrewDog. Une cinquantaine de salariés a dénoncé le comportement tyrannique de James Watt, le fondateur. Tant que l’entreprise continue à ne pas prendre en considération cette question, du moins autrement qu’en menaçant de procès, il me semble opportun de ne plus leur acheter une bière.

Anaïs Lecoq et les stéréotypes liées à la bière:
© SDP

Maltriarcat, par Anaïs Lecoq, éd. Nouriturfu.

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