Dans l’antre des nez: trois grands parfumeurs nous ouvrent leur atelier

© photos: SDP / OLIVER PILCHER
Isabelle Willot

Pour créer des fragrances, la neutralité olfactive est peut-être de mise. Mais aucun de nos trois parfumeurs n’est partisan de la table rase pour laisser venir l’inspiration. Objets bien choisis, œuvres d’art et mantras font de leurs ateliers des lieux à leur image.

Jacques Cavallier-Belletrud

Jacques Cavallier-Belletrud (60 ans) est maître parfumeur chez Louis Vuitton depuis dix ans. C’est à Grasse, repaire des secrets les mieux gardés de la parfumerie, qu’il a voulu installer son centre de création dans une bastide chargée d’histoire, au milieu d’un jardin de plus de 400 essences.

«La maison Louis Vuitton a toujours cherché à être au plus près des savoir-faire. Pour le parfum, pour les matières premières, Grasse est une évidence. Nous devions nous installer ici. C’est peu de dire que j’ai participé activement à la rénovation de toute la bastide. Je voulais à tout prix éviter les clichés provençaux tout en respectant l’histoire du lieu. Le paysagiste Jean Mus, qui est lui aussi un enfant de Grasse, a dessiné le jardin. Nous n’avions pas besoin de nous parler pour distribuer les essences. C’est ici lorsqu’il fait beau – et c’est souvent le cas – que je commence ma journée. Je prends quelques minutes pour dire bonjour à tous les sujets que nous avons plantés et que je vois grandir depuis dix ans comme des enfants. N’oublions jamais que le plus grand parfumeur du monde, c’est le vent qui emporte une multitude d’odeurs. Dans le jardin, tout a un parfum singulier qui incarne la saison et nous ramène au rythme immuable de la nature. Je monte ensuite à l’atelier, tout en haut de la bâtisse. Nimbé de lumière, c’est le plus beau laboratoire du monde! Le renouvellement d’air y est exceptionnel. Il n’y a aucune odeur parasite. Enfant déjà, j’étais toujours fourré dans le laboratoire de mon père, le nez dans ses flacons de matières premières qui me faisaient rêver. C’est ici que naissent physiquement mes parfums. Que j’y fais mes «gammes» aussi, mes tests à l’aveugle quotidien. Le reste du temps, je suis dans mon bureau. J’aime m’y sentir chez moi. La table blanche, neutre, lisse, est le réceptacle parfait de mon chaos! J’ai besoin d’un contact physique permanent avec mes flacons, mais aussi mes matières premières, les parfums finis et les essais en cours. Je suis passionné de photographie, j’aime tout particulièrement cette photo des mains de Virgil Abloh qui voisine avec celle de mon père et de son orgue à parfum. Derrière moi, le portrait de Louis me suit depuis mon arrivée dans la maison. Pousser cette porte, c’est vraiment entrer chez moi, dans ma tanière. Impossible de ne pas remarquer la malle à parfum que m’a dessinée Patrick-Louis Vuitton, elle porte le numéro 001. Il y a ici des vibrations particulières: je crois à la sacralité des lieux, à l’énergie née de ce que les hommes et les femmes ont fait avant nous sur cette terre du parfum.»

© photos: SDP / OLIVER PILCHER

Mathilde Laurent

Mathilde Laurent (52 ans) est le nez de la maison Cartier depuis 2005. Pour donner vie à cette parfumerie intime et vibrante qui la caractérise, elle a voulu un lieu immaculé ouvert sur les toits de Paris, en plein cœur du Faubourg Saint-Honoré.

© photos: SDP / Jean-Francois Jaussaud

«Le grand parfumeur Edmond Roudnitska le disait déjà: le lieu de création d’un parfumeur doit être le plus neutre possible… olfactivement. C’est essentiel de pouvoir tout le temps en extraire l’air. Parfois, mon nez sature, il me suffit alors de sortir sur la terrasse de bois sur laquelle donne aussi mon laboratoire. J’y ai fait installer des massifs de plantes que l’on utilise en parfumerie mais aussi un vaste escalier de méditation sur lequel je me pose tous les matins, si le temps le permet. J’y passe une demi-heure les bons jours, dix minutes si je suis trop pressée, cela me permet de prendre du recul, de m’élever avant de commencer mon travail. S’il pleut, je m’allonge sur une méridienne signée Stéphanie Marin, c’est aussi à elle que l’on doit les poufs en forme de galets qui se trouve dans la «salle des shoots» où sont diffusés nos films olfactifs qui racontent nos parfums. Ici, tout est blanc: les bureaux de Jean Nouvel qui m’accompagnaient déjà dans nos anciens espaces au sommet de la Fondation Cartier, un banc aussi que j’ai même fait repeindre. Ce côté cellule monacale agit sur moi comme une caisse de résonance à idées. C’est comme si les pensées pouvaient s’y épanouir sans aucun obstacle. Les seules touches de couleurs – rouges ou fuchsia fluo – proviennent de mantras que j’inscris où je le peux, des boîtes Cartier que j’ai customisées – pour y mettre des lunettes, des Post-it, des gros marqueurs Stabilo… Un peu partout, on tombe sur le mot «Fragile», sur une caisse notamment que j’ai avec moi depuis mes débuts, une manière de me rappeler l’attention que nous devrions davantage porter aux humains plutôt qu’aux objets que l’on prend souvent soin de protéger. Autre pièce centrale: le laboratoire, que j’ai pensé en collaboration avec l’agence allemande Graft. Au milieu, une vaste table faite sur mesure qui peut accueillir jusqu’à 12 convives et où j’organise des dîners, des rencontres. L’orgue à parfums est aussi unique, je voulais qu’il épouse la forme du lieu de manière organique, surtout pas qu’il ressemble à un meuble de pharmacie. Tout y est bien rangé sans susciter l’ennui. Mais ce n’est pas auprès de lui que je cherche l’inspiration car il n’y a pas de hasard en parfumerie. Je crée loin des odeurs, seule, dans mon bureau. C’est un exercice purement mental, je convoque les ingrédients qui se retrouveront dans la formule et que ma préparatrice Laetitia pèsera plus tard pour moi. Elle m’apporte un essai, je l’affine, le processus peut durer quelques semaines, quelques mois, des années même, parfois.»

Aurélien Guichard

Aurélien Guichard (44 ans) est issu d’une lignée de parfumeurs grassois. Il y a quatre ans, il a posé ses mouillettes à Tourrettes, au milieu des champs de roses dont il a relancé la culture sur le domaine de ses grands-parents. C’est là qu’il crée les sillages de Matière Première (*), la marque qu’il a lancée il y a deux ans.

© photos: SDP / alexis Jacquin

«Je suis né à Grasse et j’ai été élevé à Paris. C’est sans doute pourquoi j’ai besoin aujourd’hui de partager mon temps entre un environnement urbain et cette terre à parfums à laquelle je suis très attaché. En 2014, j’ai décidé de planter des roses ici, je suis le seul parfumeur qui utilise ses propres fleurs dans ses compositions, c’était une manière pour moi de rendre hommage à mes grands-parents et de revenir à l’essence même de ce métier. J’ai grandi entouré d’artistes – les amis parfumeurs de mon père, les amis plasticiens de ma mère Béatrice Guichard qui est elle-même sculptrice – et dans ces deux mondes la matière a son importance. C’est probablement ce qui explique ma fascination pour les ateliers. Pendant mon passage aux Etats-Unis, j’ai vécu dans celui de Pollock. Ce sont des lieux qui acquièrent une patine et une âme lorsque l’on y travaille. Le métier de parfumeur, ce n’est pas seulement griffonner des formules, c’est une façon de vivre. Ici, je partage l’espace avec ma mère. L’endroit est rempli de ses pinceaux, de ses burins, de ses marteaux et de ses ponceuses. Sur le sol taché de couleurs flotte de la poudre de marbre et depuis que je suis là, des gouttes d’essences et d’absolus y ont laissé des traces. Ma mère, qui crée également des meubles, a fabriqué ma table de travail à partir du bois d’un arbre tombé. Ses œuvres aussi nous entourent, comme ces tiges de métal semblables à la sculpture Hautes herbes que l’on peut voir sur le parvis du Louvre. C’est moi qui me suis greffé à son environnement. De Paris, j’ai apporté l’essentiel du métier de parfumeur: les accessoires de laboratoire que je trouve beaux dans leur simplicité. Une plaque chauffante pour liquéfier les résines, un mélangeur, des pipettes et surtout les flacons épurés de mon orgue à parfum. Sans oublier bien sûr la balance, car à Tourrettes, j’effectue moi-même mes pesées. C’est un retour à la base de la création, car je redécouvre ainsi les matières quand je les pèse et que je les sens. Dans la gestuelle, dans le temps, les essais prennent plus de temps, demandent plus d’effort, c’est donc une manière de travailler différente qu’à Paris mais qui est devenue nécessaire à mon équilibre. Ici, je peux traduire mes sensations en odeurs.»

© photos: SDP / alexis Jacquin

(*) En vente chez Beauty by Kroonen, 67, rue Lebeau, à 1000 Bruxelles.

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