DECO | La fin des minimalistes?

© Jonathan Borba

Ils nous avaient convaincus de vider nos placards et garder « l’essentiel ». Mais la pandémie a frappé et ces ascètes de la déco ont vite été à court d’arguments face aux plus désordonnés, contents de s’occuper dans leur joli foutoir.

Depuis sa plus tendre enfance, Marine a appris à confectionner des choses de ses mains. Sa mère, une ergothérapeute spécialisée dans la rééducation par le travail manuel, l’a habituée à bricoler toutes sortes d’objets. Aujourd’hui, Marine est styliste-modéliste et continue à créer, dans son petit atelier où bandes de tissus et cônes de laine ont fini par s’empiler. Plusieurs décès familiaux l’ont ensuite amenée à vider de grandes maisons où l’on récupère des souvenirs de famille sous forme de vaisselles poussiéreuses et fauteuils en vieux cuir. « Tout ça fait que j’ai beaucoup de choses chez moi », admet aujourd’hui la quadragénaire. C’est à partir de ce constat qu’elle a commencé à s’intéresser au minimalisme.

On ne présente plus ce mouvement venu du Japon et qui prône un mode de vie dépourvu de tout objet jugé « inutile ». Le principe? Ne posséder que « l’absolu minimum dont vous avez besoin pour vivre », résume Fumio Sasaki, l’un des penseurs principaux du courant. Si ce dernier existait bien avant elle, c’est toutefois Marie Kondo qui l’a popularisé avec son livre, La magie du rangement, paru en 2011. Vendu à plus de dix millions d’exemplaires, le bouquin a même donné naissance à un documentaire Netflix en 2019, L’art du rangement avec Marie Kondo, sorte de téléréalité où la papesse de l’organisation aide des familles américaines à désencombrer leur intérieur. La popularité du minimalisme se traduit également aujourd’hui dans la multitude de blogs, ouvrages, documentaires, groupes Facebook et chaînes YouTube dédiés à ce style de vie. Certains de ses adeptes se sont même reconvertis en « coachs » pour aider d’autres individus à passer le cap, moyennant des honoraires parfois salés.

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Des objets oubliés

Mais si se désencombrer et ne pas céder aux tentations de la société de consommation semble pertinent, les minimalistes n’avaient certainement pas prévu que nous allions être cloisonnés chez nous pendant de nombreux mois. Avec la pandémie, le monde a soudainement redécouvert son home sweet home et ressorti vieux bouquins, DVD, équipements de sport et machines à pain du grenier pour occuper ses journées confinées. Cette période, Marine l’a notamment passée dans son atelier encombré: « J’étais rassurée de savoir que j’avais de l’occupation, car j’avais du matériel pour faire plein de choses différentes. Le minimalisme, c’est compliqué créativement. » Elle s’est ainsi retrouvée à fabriquer des masques, accessoire le plus iconique des derniers mois, ou à tricoter des pulls qu’elle a fini par détricoter « car ils ne me plaisaient pas ».

Le minimalisme, c’est compliqué créativement

Le minimalisme, elle le vit à sa façon: « Je ne vais pas chez Maisons du monde tous les mois, mais je me permets de faire une razzia dans un magasin de seconde main. » Son instinct de « conservatrice » lui a permis de ressortir un robot ménager du placard pendant le confinement, récupéré il y a quatre ans d’une vieille maison de vacances. « Je pensais que je n’en aurais jamais besoin, et puis finalement, je me suis mise à faire des grandes salades de légumes râpés et des tentatives de pâtes fraîches. Aujourd’hui, ça m’embêterait de ne plus l’avoir. » De quoi relativiser l’injonction au minimalisme.

DECO | La fin des minimalistes?
© getty images

Souvent citée comme un modèle par les minimalistes, l’écrivaine Dominique Loreau est pourtant très critique par rapport au mouvement. « Tout ce qui se termine en « isme », ce n’est pas bon, ce sont des doctrines qui sont vides », nous confie-t-elle depuis le Japon où elle habite depuis quarante ans. Autrice de nombreux livres de développement personnel tels que L’art de la simplicité, elle préconise plutôt de trouver le juste milieu: « Vivre simplement, ça existe depuis la nuit des temps et c’est le secret du bonheur. Il s’agit de posséder ce dont on a besoin, ni trop, ni trop peu. Tout supprimer et habiter dans une maison vide, ce n’est ni bon pour la santé, ni sain; c’est un extrême. »

Chez Dominique, on trouve pourtant peu de choses. « Un canapé, une grande table et deux chaises, nous décrit-elle au téléphone. Dans ma chambre, il y a juste un lit et une commode. Je n’ai pas de tableaux au mur et je suis heureuse comme une reine. » Pour elle, l’erreur est d’être « obnubilé » par l’image du minimalisme, prenant l’exemple de la YouTubeuse Jenny Mustard et ses 440.000 abonnés: « C’est du divertissement, elle fait rêver les gens, c’est tout. »

Tout supprimer et habiter dans une maison vide, ce n’est pas bon pour la santé; c’est un extrême.

Dominique Loreau

DECO | La fin des minimalistes?

Les critiques sont également tombées sur la star Marie Kondo, notamment lors de l’ouverture de son Webshop en 2019 mais aussi lors de la sortie de son nouveau livre, La magie du rangement au travail, en septembre dernier. Celle qui vantait les vertus d’un mode de vie débarrassé de tout objet « ne suscitant aucune joie » détient désormais une boutique en ligne où l’on trouve parmi une centaine d’articles un couteau à fromage à 180 dollars, une bougie à 84 dollars ou un diapason accompagné de cristal de quartz rose à 75 dollars – qui finira dans un tiroir à côté de cette vis IKEA que vous gardez « au cas où ». L’empire Marie Kondo délivre également des certifications officielles via la KonMari Media Inc. Un séminaire de quelques jours vous coûtera la modique somme de 2.200 dollars (billet et hébergement non compris). Une fois certifié, chaque consultant doit débourser 500 dollars par an pour garder son adhésion. Devenue une marque – malgré elle? -, la Japonaise est à la tête d’un business très rentable, finalement bien conforme au système capitaliste qu’elle semblait contrecarrer.

Modèles artificiels

Il suffit de taper « minimalisme » dans la barre de recherche de n’importe quel réseau social pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène… et de ses dérives. Dans des groupes Facebook dédiés, certains partagent leur déchirement à se séparer de leurs bouquins. D’autres listent méticuleusement tous les objets qu’ils possèdent avec des objectifs chiffrés – « En 2021, je veux arriver à 1.450 objets. J’ai d’ailleurs un calepin qui me sert à noter ce qui va rentrer et ce qui va sortir afin de gérer mon année. » Sur Instagram et YouTube, les photos d’appartements presque vides et impersonnels défilent, provoquant soit un sentiment d’apaisement, soit une sensation d’angoisse. Pout Dominique Loreau, cet étalage de son intimité est simplement « ridicule ». L’autrice n’y va pas de main morte: « C’est du voyeurisme pur et simple, de la bêtise. Cela reflète un ego surdimensionné. » Des dérives, Elodie Wéry en voit elle aussi souvent. Home organizer depuis dix ans, elle a vu nombre de gens se prétendre expert du rangement: « Il y a un effet de mode. Beaucoup de personnes ont sauté sur l’occasion mais ne respectent pas les codes du milieu. C’est la même chose avec le minimalisme. Je me fiche de savoir si j’ai 101 ou 106 objets. Le but, c’est de se questionner sur son mode de vie. »

Je me fiche de savoir si j’ai 101 ou 106 objets. Le but, c’est de se questionner sur son mode de vie.

Elodie Wéry

Pour Augustin, apprenti minimaliste depuis quelques mois, ces « appartements instagrammables » ne sont pas non plus un objectif. « Ce n’est pas tout à fait ce vers quoi je veux tendre, car je veux que mon espace de vie reste un endroit personnalisé », dit-il. Inspiré par le duo Joshua Fields Millburn et Ryan Nicodemus (auto-surnommé The Minimalists), cet étudiant de 26 ans reste critique: « Il y a certains points sur lesquels il ne faut pas se perdre. Je n’aspire pas à habiter avec 50 objets ou à vivre nu dans les bois. » Cependant, le confinement a pour lui été synonyme de désencombrement: « Comme je suis plus souvent chez moi, je constate quelles sont les choses dont j’ai réellement besoin. »

Intéressée par le mouvement depuis 2015, Ashley a vécu son confinement moins sereinement. « J’ai parfois remis tout ça en question. Je voyais beaucoup de gens qui redécouvraient de vieux objets comme une Nintendo. Ça m’a rappelé des souvenirs de choses que j’avais vendues et que j’ai regrettées sur le moment », explique la jeune femme de 26 ans, qui confie aussi avoir « acheté des bêtises pour m’occuper, comme des Lego ». Passée par un « tri frénétique » de ses affaires il y a six ans, Ashley a depuis pris du recul par rapport au mouvement et le voit aujourd’hui comme « un mode de pensée, pas un mode de vie »: « Pour certains, c’est avoir 40 objets dans un sac à dos, pour d’autres une grande maison à la déco épurée. Pour moi, c’est une aide au quotidien pour vivre en pleine conscience. »

J’achète donc je suis

Pendant cette crise sanitaire, nombreux sont ceux qui se sont mis à rêver d’une société meilleure, plus douce, respectueuse de l’environnement et moins centrée sur la consommation. Mais si l’on en croit les chiffres de la Banque nationale de Belgique (BNB), la tendance ne serait pas au minimalisme. La consommation des services non alimentaires (comme les vêtements) a bel et bien diminué à partir de février jusqu’en avril 2020, mais est ensuite repartie à la hausse, formant une courbe « V ». Avec la fermeture des bars et restaurants et la décrépitude de notre vie sociale, consommer serait-il un moyen de nous rassurer? « Clairement, d’après Elodie Wéry. Certaines personnes ont voulu compenser leur frustration en se ruant dans les magasins », explique l’experte. Pour elle, la Covid-19 n’a toutefois fait que renforcer des comportements préexistants. « Ceux qui étaient déjà dans une démarche minimaliste l’ont renforcée, tandis que les autres ont continué, voire augmenté, leur consommation. Ce sont deux mondes parallèles qui ne se comprennent pas », estime celle qui a officialisé l’achat d’un habitat léger pendant la pandémie et mis en place l’école à la maison pour ses enfants.

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Il y aurait finalement autant de minimalismes que de personnes qui le pratiquent. Des plus modérés comme Marine qui sert encore l’apéro sur une assiette peinte à 8 ans, aux plus extrêmes ayant offert à l’humoriste Bertrand Usclat sa meilleure parodie (voir en ligne sa capsule Broute: minimalisme, pour Canal +), tous ces adeptes ont le même objectif: être heureux. Que vous trouviez le bonheur sous une montagne de bibelots ou entre deux piles d’assiettes parfaitement alignées, peu importe finalement.

Les techniques à adopter (ou pas)

Un qui rentre, un qui sort

Si vous êtes plutôt bordélique et que vous souhaitez limiter les dégâts, cette méthode est pour vous. Elle consiste à simplement garder votre nombre de possessions stable. Chaque fois qu’un nouvel objet fait son entrée chez vous, un autre doit partir. Une fois ce réflexe acquis, vous êtes prêt pour la suite.

La méthode KonMari

Pour respecter la fameuse technique de rangement de Marie Kondo, il faut suivre un rituel bien précis. Triez d’abord vos vêtements, ensuite les livres, les papiers, la cuisine, la salle de bains, le garage et le reste. Et puis enfin les objets sentimentaux. Pour ranger, l’idée est de faire un tas de toutes vos possessions par catégorie et de ne garder que les objets qui vous procurent « une étincelle de bonheur ». Plus qu’à espérer que votre brosse à dents vous mette en joie.

Le défi des 30 jours

Préparez-vous au grand chambardement. Ce défi consiste à se débarrasser d’objets au fur et à mesure du mois. Le premier jour, dites adieu à une seule chose, le deuxième à deux objets, et ainsi de suite jusqu’au 30 fatidique où vous devrez vous séparer de trente objets d’un seul coup. Déchirant, mais efficace.

La Packing Party

Technique radicale théorisée par The Minimalists, la Packing Party consiste à emballer TOUTES ses affaires dans des cartons labellisés (salon, chambre, salle de bains, vaisselle, etc.). Pendant un laps de temps défini (un mois, six mois, un an), vous vivez parmi vos boîtes en n’en sortant que ce dont vous avez besoin. Lorsque le temps est écoulé, vous donnez tout ce qui est resté emballé.

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