En images: une maison en perpétuelle mutation

Gino n’avait pas besoin d’une cuisine ouverte, il a donc construit un mur paravent autour d’elle. Grâce à une ouverture, il garde le contact avec ses invités. Sur le buffet Pastoe, on trouve des lampes Joe Colombo et Holmegaard. L’œuvre au-dessus est de Dirk Zoete. © Mr. Frank

La plupart des gens décomptent les jours jusqu’à la fin de leurs travaux. Gino Pecqueux, lui, prend plaisir à vivre dans un chantier perpétuel. «Quand il n’y a plus rien à changer, il n’y a plus d’avenir», dit-il. La preuve en images.

Pendant vingt-cinq ans, Gino Pecqueux, sculpteur de formation, a pris en charge les finitions intérieures de projets pour toute une série d’architectes. Mais une opération au pied et un diagnostic de début de maladie de Parkinson ont changé le cours de sa vie, le concepteur sentant sa créativité diminuer. «Je devais faire quelque chose qui me permettrait de garder les deux pieds sur terre. C’est comme ça que, de manière très empirique, j’ai commencé à fabriquer des meubles», raconte-t-il. Ses bancs d’extérieur, tables et chandeliers épurés en acier et béton se trouvent aujourd’hui dans son jardin d’hiver, qui sert aussi de showroom. Mais notre homme ne se considère pas comme un designer, plutôt comme quelqu’un qui réfléchit et observe. «J’ai aussi construit ma maison. Brique par brique, poursuit-il. J’ai porté un nouveau regard sur les choses et pris un peu de distance pour ensuite les modifier. Je n’arrête pas de modeler en quelque sorte. L’architecte m’a fourni le plan d’un volume vide, avec des fenêtres. Il devait réaliser une construction résistant au vent et à la pluie. Le reste, je voulais le faire moi-même.»

Un exemple de son jusqu’au-boutisme personnel: le sol du hall d’entrée de son habitation se compose de 800 carreaux de béton, tous uniques, qu’il a lui-même coulés et qu’il a arbitrairement disposés. «Je suis assez passionné par l’aspect tactile. C’est pour ça que le côté brut du béton que je coule – et qui sèche donc à l’air libre –, je l’utilise comme face supérieure. De cette manière, les carreaux, et par extension tout ce que je fais, prend une autre sorte de «peau» que le béton classiquement retourné. Par boutade, je me suis moi-même qualifié autrefois de «dermatologue de la décoration intérieure», plaisante-t-il.

L’atelier du rez-de-chaussée est maintenant un jardin d’hiver que Gino utilise comme salle d’exposition pour ses meubles.
L’atelier du rez-de-chaussée est maintenant un jardin d’hiver que Gino utilise comme salle d’exposition pour ses meubles. © Mr. Frank

CHAISES MUSICALES

Chez lui, Gino Pecqueux joue aussi avec ses meubles, qui changent régulièrement de place ou de propriétaire. Au fil des années, il a collectionné tellement de chaises et de lampes qu’il les prête à ses deux filles, qui les échangent régulièrement avec un autre modèle. Mais pourquoi avoir autant de sièges? «C’est pathologique, répond-il. J’ai contracté cette maladie en cinquième année à l’école. Quand j’ai dû déménagé de mon banc à gauche près de la fenêtre pour m’asseoir du côté droit, j’ai été frappé par la façon radicalement différente que j’avais d’appréhender l’espace. Cette vision ne m’a jamais quitté depuis. L’architecture n’est jamais statique. Depuis, je veux pouvoir m’asseoir dans chaque coin. Parce qu’un intérieur est comme un paysage dans lequel on peut se promener et se poser, chaque fois avec une nouvelle perspective.»

Le studio du jardin qui sert de maison d’hôtes. Le bureau a été créé par Gino. Il l’a combiné avec une lampe industrielle trouvée dans une brocante et une chaise jaune des années 40 de Gispen. Les œuvres d’art sur le mur sont les siennes. © Mr. Frank

Le créateur ne recherche pas de modèles en particulier. Il préfère se laisser surprendre sur Internet, lors de ventes aux enchères ou dans les brocantes. «Je ne lis pas d’ouvrage sur le design. Tout ne doit pas porter un nom, mais plutôt être authentique. Sur la patine, par contre, je suis très exigeant», avoue-t-il. Parmi les pièces non signées et les réalisations de Fritz Hansen, Habitat ou Akerblom, sa préférence va toutefois à une chaise à bascule d’Hans Olsen et une chaise longue du XIXe siècle. Il s’est par contre lassé du fauteuil lounge d’Eames. «C’est devenu une pièce trop reconnaissable et trop bourgeoise. J’aime davantage les objets un peu décalés, un peu nonchalants, où il y a du mouvement.»

Gino Pecqueux aime pouvoir s’asseoir partout et a de multiples sièges. Son préféré: un fauteuil à bascule de Hans Olsen dans le salon. Il a aussi craqué pour la chaise blanche des années 50 en raison de ses pieds arrière plus courts. Elle se trouve à côté de la chaise Bachelor de Verner Panton. Au premier plan, une chaise Eames rouge éditée par Herman Miller. © Mr. Frank

TOUT PEUT PARTIR

De la chambre d’hôtes située dans le jardin à la cuisine, les murs sont, eux, ornés d’œuvres d’art: des dessins de Maaike Leyn ou Dirk Zoete, un tableau de Rik Soenen, un crayonné de Johan De Wilde… Gino Pecqueux lui-même ne rechigne pas à expérimenter dans ce domaine. Surtout avec d’anciennes photos de famille: il a retravaillé de sept façons différentes le portrait de lui, enfant. Une série qu’il a intitulée Sept façons de pleurer. Dans le salon, on remarque aussi une mystérieuse photo d’une table soudainement abandonnée – «Un tirage en petit format des archives familiales de ma compagne, Katrien, que j’ai fait agrandir pour lui offrir.» Elle date des années 30 et est étrangement cadrée. «Je me pose tellement de questions sur cette image, confie le propriétaire… Se pencher dessus est un pur plaisir. Malgré ma maladie et les limitations qu’elle entraîne, je me suis vraiment épanoui ici.»

Gino Pecqueux aime également les modernistes – Walter Gropius, Rietveld, Le Corbusier… L’architecture de son bâtiment rappelle dès lors leurs principes: le parallélépipède de béton se compose d’un squelette de métal soutenu par six pilotis. L’ensemble n’a nécessité que deux semaines pour être construit. L’enveloppe, avec ses baies montant du sol au plafond, s’inspire librement de la Maison Wittgenstein à Vienne, et l’intérieur du «plan libre» de Le Corbusier. Tout ce qui y est là peut être enlevé. Ainsi, le mur de la cuisine a été édifié comme une sorte de paravent isolant cette pièce. Et même l’escalier en acier de récup, dans le hall, est amovible. «Si je devais perdre de ma mobilité, je pourrais facilement l’enlever et le remplacer par un monte-charge.»

L’idée de pouvoir en une demi-journée transformer deux de ses chambres en un grand espace avec une autre fonction lui donne un sentiment de liberté. La sensation que le cercle n’est pas fermé, que la porte reste entrouverte, qu’il y a encore une issue de secours. «Il se peut aussi que je ne le fasse pas, évidemment. Mais la seule pensée que ce soit possible m’apaise. C’est psychologique… Ou peut-être aussi pathologique», s’amuse-t-il.

A la place d’un hangar, Gino a aménagé un jardin urbain sur les anciens parkings.
A la place d’un hangar, Gino a aménagé un jardin urbain sur les anciens parkings. © Mr. Frank
Gino Pecqueux (57 ans)
– Il est sculpteur de formation mais s’est occupé pendant vingt-cinq ans des finitions intérieures pour des particuliers et des architectes, notamment Jan De Vylder et Paul Robbrecht.

– Ses bancs et ses tables (pour l’intérieur et pour le jardin), chandeliers et plateaux en béton et acier frappent par leur asymétrie et leur côté tactile, deux de ses obsessions.

– Son travail est visible dans son propre showroom et à la boutique La Femme Garniture, tous deux à Gand, et est distribué par Julie et Elise Van Craen, Les Sœurs Design.

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