Féminisme: Quand les hommes s’en mêlent

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La cause féministe a le vent en poupe auprès des messieurs. Mais peut-on parler de réelle lame de fond ou s’agit-il d’un simple effet de mode ? A moins que ce ne soit le dernier avatar de ce besoin masculin d’occuper les avant-postes…

La Belgique fait figure de pionnière dans l’appui masculin à la cause féministe : en 1892, l’avocat bruxellois Louis Frank s’est illustré aux côtés d’Isabelle Gatti de Gamond ou Marie Popelin avec qui il a fondé la Ligue belge du droit des femmes. Près d’un siècle et demi plus tard, ils sont nombreux à revendiquer leur implication dans ce combat, à braver les quolibets de leurs collègues en masculinité pour prôner plus d’égalité ou mettre au jour les stéréotypes persistants. Ainsi, Stéphane, 41 ans, père de deux enfants, considère que le féminisme est un « prisme de lecture important pour comprendre le monde ». Selon lui, « nous restons dans un schéma très inégalitaire : regardons le rôle et la représentation des femmes dans la société, les salaires aussi. Et plus directement dans la vie familiale et domestique, où j’entends accomplir ma part au quotidien. Trop d’injonctions demeurent quant à la place des uns et des autres ».

campagne de sensibilisation lancée par le collectif Georgette Sand
campagne de sensibilisation lancée par le collectif Georgette Sand© DR

En France, le collectif Georgette Sand s’est distingué cet hiver avec une campagne décalée pour un parfum virtuel intitulé L’homme Féministe. Le but : « Rappeler que ces messieurs sont les bienvenus dans ce cheminement intellectuel qu’est le féminisme », selon les mots d’Estelle Géraud, porte-parole du collectif. Des personnalités comme Riad Sattouf et Joann Sfar, ou l’acteur Mark Ruffalo aux États-Unis, se sont également hissées dans le débat pour dénoncer les inégalités…

« L’avenir de l’Humanité »

Que les mecs s’investissent dans le combat est une excellente chose en soi. Mais de quelle manière ? Dans son livre Bye Bye les machos, Didier Van Bruyssel écrit sans ambages que « l’homme est l’avenir du féminisme ». Mais il prévient : « La femme propose et c’est l’homme qui dispose. Parce qu’il a le pouvoir de le faire. Ce qu’il reste à lui faire comprendre, c’est qu’il a le devoir de le faire. Parce que la parité, c’est l’avenir de l’humanité. »

Écrivain, réalisateur et membre du collectif Zéromacho, Patric Jean entend quant à lui laisser toute la place aux militantes dans ce processus : « Tout discours égalitaire dans la bouche d’un homme est immédiatement rétribué d’un salaire symbolique narcissiquement très nourrissant. »

D’après lui, il faut aller au-delà de ce bénéfice trompeur et soutenir la parole féminine plus que la porter, prendre conscience qu’en tant que mâles, ils font partie d’un groupe dominant. Et qu’ils ont choisi de réaliser un travail d’introspection et de déconstruction personnelle pour abandonner ce pouvoir dont ils sont toujours détenteurs. Pour devenir, finalement, un homme du XXIe siècle.

PATRIC JEAN, ÉCRIVAIN ET CINÉASTE

« Nous restons détenteurs des rênes et des privilèges d’un système qui fait de nous un groupe favorisé. Depuis des milliers d’années, la hiérarchie entre les sexes a structuré notre civilisation. Ces deux groupes n’expérimentent pas le même monde car leur place n’y est clairement pas la même. Dès lors, lorsque l’un de nous prend la parole pour promouvoir l’égalité, il ne le fait pas de nulle part. A partir du moment où nous évoluons dans une société androcentrée, où le pôle masculin est physiquement et symboliquement central et supérieur au pôle féminin, il est important que les femmes puissent s’exprimer en dehors de ce mécanisme et donc de ce regard détenteur du pouvoir – même si celui-ci est bienveillant. Quand on y réfléchit, les débats, les manifestations non mixtes réclamées par nombre de féministes sont nécessaires. C’est à elles de dire quels sont les changements prioritaires à envisager. J’invite plutôt les hommes à accomplir un travail d’introspection et de remise en question de leur place dans la société. D’abord, en observant le monde et en reconnaissant qu’il y a un rapport d’oppression de classe, de genre. Ce n’est pas simple car nous sommes formés à le minimiser, le tourner en dérision. Ensuite, il faut reconnaître sa place au sein du groupe dominant. A partir de là, on doit établir des stratégies pour appliquer cette grille de lecture à son positionnement dans les questions d’égalité. »

CHRISTOS DOULKERIDIS, DÉPUTÉ ÉCOLO À LA RÉGION DE BRUXELLES-CAPITALE

« Trop souvent nous nous permettons de faire la leçon à d’autres alors que nous sommes à des années-lumière d’une vraie égalité : nous connaissons une différence salariale persistante, un usage du temps partiel majoritairement féminin, couplé à cette activité non rémunérée et non valorisée, et le plus souvent prise en charge par nos compagnes, qui est la tenue du ménage, l’éducation des enfants. Il n’est plus possible d’ignorer que la société assigne femmes et hommes à des rôles, favorisant les seconds au détriment des premières. J’ai inscrit cela dans mon poste de ministre en instituant le premier budget genré : il s’agissait de mesurer objectivement la réalité de l’égalité. On peut visualiser par exemple comment le sport féminin est moins visible que le sport masculin, la représentation des uns et des autres dans les médias, la culture. C’est un changement important de paradigme, un combat pour notre société qui ne doit pas dépendre uniquement d’elles, car il a des conséquences beaucoup plus larges et importantes qu’on ne le pense. En tant qu’homme, mari et père, trouver du temps pour l’éducation des enfants, le partage des tâches ménagères, c’est aussi complexe que primordial. Ces choix personnels ne sont pas neutres dans une société qui valorise plutôt la réussite professionnelle comme signe de puissance, de virilité. La difficulté pour tous les groupes dominants est de se rendre compte de leur domination. »

Féminisme: Quand les hommes s'en mêlent
© Anne Lazar

Pour en savoir plus

1. www.georgettesand.org et www.zeromacho.eu

2. DVD La domination masculine, par Patric Jean, Blaq Out.

3. Les hommes veulent-ils l’égalité ?, par Patric Jean, éditions Belin.

4. Bye bye les machos – La virilité sans le virilisme, par Didier Van Bruyssel, La Boîte à Pandore.

5. DVD « Conversations » avec Françoise Héritier, Dorian Films, CNRS.

Féminisme: Quand les hommes s'en mêlent
© Anne Lazar

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