1 GIO PONTI

Rien qu'en citant le nom de Gio Ponti (1891-1979) (lire par ailleurs), on est tout de suite pris au sérieux par les férus de design et d'archi. Parmi les nombreux faits d'armes de l'architecte : la construction de tours et le lancement de la célèbre revue Domus en 1928. Dans les années 50, il crée, avec Piero Fornasetti, des meubles et des intérieurs dans un style décalé et plein de fantaisie. En tant que moderniste, il est nettement moins ennuyeux que ses confrères de l'école du Bauhaus. A la même époque, il conçoit la Superleggera, une élégante chaise qui se soulève d'un seul doigt, toujours en production chez Cassina aujourd'hui. Gio Ponti, qu'un peu de décoration n'effrayait pas, a même fait peindre la chaise en noir et blanc, lui conférant ainsi une touche de surréalisme. Le concept de chaise ultralégère est d'ailleurs tout à fait italien, puisque, dès le XIXe siècle, les artisans de la Péninsule fabriquaient des sièges Charivari tout en légèreté pour les théâtres, les hôtels et les casinos. Gracile mais néanmoins très solide : une qualité italienne !
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Rien qu'en citant le nom de Gio Ponti (1891-1979) (lire par ailleurs), on est tout de suite pris au sérieux par les férus de design et d'archi. Parmi les nombreux faits d'armes de l'architecte : la construction de tours et le lancement de la célèbre revue Domus en 1928. Dans les années 50, il crée, avec Piero Fornasetti, des meubles et des intérieurs dans un style décalé et plein de fantaisie. En tant que moderniste, il est nettement moins ennuyeux que ses confrères de l'école du Bauhaus. A la même époque, il conçoit la Superleggera, une élégante chaise qui se soulève d'un seul doigt, toujours en production chez Cassina aujourd'hui. Gio Ponti, qu'un peu de décoration n'effrayait pas, a même fait peindre la chaise en noir et blanc, lui conférant ainsi une touche de surréalisme. Le concept de chaise ultralégère est d'ailleurs tout à fait italien, puisque, dès le XIXe siècle, les artisans de la Péninsule fabriquaient des sièges Charivari tout en légèreté pour les théâtres, les hôtels et les casinos. Gracile mais néanmoins très solide : une qualité italienne !Gaetana " Gae " Aulenti (1927-2012) est, elle aussi, diplômée de la fameuse École polytechnique de Milan. Active dès les années 50, l'architecte était liée à une revue, tout comme Ponti et bon nombre de designers italiens. Elle a ainsi longtemps été la directrice artistique de Casabella Continuità. Nourrissant un grand intérêt pour les intérieurs, elle a notamment conçu des meubles pour Zanotta. En 1981, elle fut chargée d'aménager le Musée d'Orsay à Paris, puis le Musée d'art moderne au Centre Pompidou. Cette double commande consacrera sa percée sur la scène internationale. Sa création la plus emblématique est la Pipistrello, une lampe de table robuste qui, très vite, deviendra le symbole de l'intérieur design des sixties et seventies. L'objet a la silhouette d'un champignon mais a été baptisé " chauve-souris ", en référence à la forme de l'abat-jour. Il est toujours en production chez Martinelli Luce et connaît actuellement un regain d'intérêt.Les concepteurs italiens ont resserré les liens avec l'art d'avant-garde et libéré le design de l'ébénisterie traditionnelle. Dans ce contexte, les frères Achille (photo), Livio et Pier Giacomo Castiglioni ont joué un rôle prépondérant : on pense notamment au tabouret Mezzadro, composé d'un siège de tracteur, et à l'assise Sella (1957), fabriquée à partir d'une selle de vélo : un bel hommage à Marcel Duchamp ! Ces deux opus sont toujours produits par Zanotta. Le Mezzadro n'était pas tout à fait original, puisqu'en 1953, le designer Benjamin Baldwin avait déjà eu l'idée d'utiliser un siège de ce genre. Mais les frères Castiglioni ont bien davantage à leur palmarès. Ils ont par exemple conçu des postes de radio pour la célèbre entreprise Brionvega et réalisé des commandes architecturales et urbanistiques. Ils ont également eu un impact considérable aux expositions de la Triennale de Milan et reçu, comme beaucoup d'autres, le prestigieux prix Compasso d'Oro. Dans l'intervalle, ils continuaient à imaginer des projets hors normes pour de célèbres fabricants de design, tels que Kartell, Bernini, Siemens, Knoll, Poggi, Zanotta, Lancia, Artemide, Ideal Standard et Bonacina.Bien malin celui qui pourrait dresser la liste des dix meilleures créations d'Ettore Sottsass (1917-2007) tant ce designer fut prolifique. Après avoir terminé ses études à Turin, la rivale éternelle de Milan, il se rend en 1956 aux Etats-Unis pour y collaborer avec rien moins que George Nelson. A la fin des années 50, il devient conseiller en design pour Olivetti et dessine notamment une machine à écrire et un ordinateur. Sottsass fait le tour du monde, enseigne à Londres, lance des projets à New York et crée aussi bien des céramiques qu'une cuisinière, une douche ou des toilettes. Dès la fin des années 70, il fonde Global Tools et commence à collaborer pour le Studio Alchimia. Il n'acquiert réellement sa renommée qu'au début des années 80, après avoir rejoint le groupe Memphis. Grand tenant de l'Antidesign, il conçoit des meubles et des objets particulièrement originaux, qui opèrent une rupture formelle avec la tradition du design froid. C'est l'époque de la bibliothèque Carlton en forme d'arbre, qui ressemble à un accessoire de théâtre. En 1981, il inaugure son bureau Sottsass Associati à Milan et collabore avec Aldo Cibic, Matteo Thun, Marco Zanini et Michele De Lucchi. Il aménage des habitations tant en Europe qu'en Asie et imagine des meubles ou des oeuvres en métal et en verre pour Memphis et Alessi. Sottsass est aussi l'un des ténors du design postmoderne des années 80.Sans les créateurs italiens, le design serait nettement plus ennuyeux. Jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des théoriciens pensaient que les créations se devaient d'être épurées, solides et fonctionnelles, conformément aux principes de sobriété du Bauhaus - voyez par exemple les fauteuils de Mies van der Rohe ou de Breuer. Une vision qui finit par lasser les jeunes concepteurs italiens. Dans les années 60, un mouvement d'" Antidesign " se développe dès lors sous l'influence de l'école baroque de Turin et l'inspiration de designers excentriques tels que Carlo Mollino. Les membres de ces différents groupes - Antidesign, Studio Alchimia et Memphis - ont pour point commun d'exalter le design irrationnel. Le siège-poire, perçu comme une insulte par les créateurs sérieux tels que Breuer ou Le Corbusier, s'inscrit dans ce contexte. Le Sacco, conçu en 1968 par Piero Gatti, Cesare Paolini et Franco Teodoro, est donc une prise de position. Une autre icône qui ne figure pas dans cette short list mais mérite néanmoins toute l'attention : le Cactus, un porte-manteau en plastique vert de Guido Drocco et Franco Mello (1972). Le designer turinois Carlo Mollino (1905-1973) est l'une des figures inclassables de l'histoire du design. Issu d'un milieu aisé, il a d'emblée eu la possibilité de suivre sa propre voie. Ce créateur polyvalent a dessiné et décoré ses résidences personnelles, réalisé des photographies érotiques et a même écrit un livre dans lequel il explique ses techniques de ski. Il était aussi passionné d'aéronautique et a conçu une voiture de course. Il se sentait en effet attiré par le futurisme, un courant artistique italien qui idolâtrait la vitesse. Il fut l'un des maîtres de ce qu'il est convenu d'appeler le baroque turinois, une école de design et d'architecture teintée de surréalisme. Féru de formes organiques et insolites, il a développé un style tout à fait particulier, que l'on retrouve dans les tables Arabesque et Reale (Zanotta). La première évoque une vague tandis que la seconde rappelle un squelette. Si Mollino a conçu peu d'objets et en a produit encore moins, son design reste pourtant une source d'inspiration considérable. Son appartement remarquable peut se visiter à Turin.En 1981, le groupe Memphis a été fondé à Milan dans le but d'imprimer une toute nouvelle orientation au design. Déjà à la fin des années 70, le studio Alchimia accueillait les projets expérimentaux de grands noms comme Ettore Sottsass, Andrea Branzi et Alessandro Mendini. Ce dernier (1931) a commencé sa carrière comme dessinateur industriel ; de 1970 à 1981, il est rédacteur en chef de la revue Casabella puis de Modo. Fasciné par l'Antidesign, il fait partie des principaux ténors du Studio Alchimia. En véritable provocateur, il décide de recouvrir la chaise Wassily de Breuer aux formes austères d'un dripping à la Pollock pour ce studio. Ses interventions humoristiques avaient pour but de prouver qu'un design réellement novateur n'était plus possible. Le siège le plus kitsch du design italien s'inscrit dans ce contexte : créé en 1978, le Proust est un fauteuil de style Louis XV recouvert de mouchetures de couleur. On peut admirer l'original au Musée du design de Gand.Le verre est parfois le grand oublié des tours d'horizon de l'histoire du design. A tort, estime l'expert et antiquaire bruxellois Marc Heiremans, dont la compétence est internationalement reconnue dans le domaine de la verrerie de Murano, objet de nombre de ses publications. Après la Seconde Guerre mondiale, l'industrie verrière de Murano a connu un renouveau grâce notamment au regain d'intérêt pour le verre scandinave. L'interaction entre les deux y a été pour beaucoup. Ce matériau a occupé une place prépondérante dans tous les intérieurs modernes des années 50 à 70. De nombreux ateliers étaient en activité à Murano, dont Venini & Co. Créée en 1921, l'entreprise s'est rapidement adjoint des designers aussi talentueux que Giovanni Seguso ou Napoléon Barovier. La fin des années 40 et 50 a vu l'apparition d'un véritable style Venini, très avant-gardiste et parfois teinté de surréalisme, avec des créateurs tels que Fulvio Bianconi, Tapio Wirkkala, etc. Parmi les autres ateliers verriers établis à Murano : Barovier & Toso et la Vetreria Archimede Seguso.Tout comme Fornasetti, Joe Colombo (1930-1971) a étudié à la célèbre académie de Brera, à Milan. Il commence sa carrière comme artiste-peintre et sculpteur. Son style particulier témoigne incontestablement de son enthousiasme pour les arts. En 1958, il cesse de peindre pour se consacrer au design. Ce revirement coïncide avec la mort de son père, qui l'amène à hériter de l'entreprise familiale d'appareils électriques. Colombo s'essaie au plastique et à de nouvelles méthodes de production. Dans le même temps, il aménage des hôtels. Tout cela débouche sur des projets innovants, comme la fameuse lampe Spider de 1965 (Oluce) et le fauteuil Elda de 1963. Mais il conçoit encore de nombreux luminaires, des réveils, des oeuvres en verre, des meubles et même des pipes, ainsi qu'un appareil photo professionnel - le Trisystem - et un module de climatisation. Colombo a toujours manifesté un grand intérêt pour les articles ménagers pratiques et élégants, comme ses chaises empilables. Son inventivité ne se limitait pas aux simples objets, puisqu'il dessina une habitation complète, The New Domestic Landscape, exposée au Musée d'art moderne de New York. Colombo a travaillé pour Oluce, Kartell, Bieffe et Alessi. Malheureusement, ce créateur polyvalent est décédé bien trop tôt ; il continue cependant à vivre à travers son design, qui reste une source d'inspiration.Quoique contemporain de Mollino, le Milanais Piero Fornasetti (1913-1988) n'a pas travaillé avec ce dernier. En revanche, sa collaboration avec Gio Ponti a été fructueuse. Récemment, le design surréaliste de Fornasetti a repris du galon après avoir été " oublié " tout un temps par les historiens du design, lassés de sa prédilection pour la décoration. Ce dessinateur particulièrement doué se passionnait pour les gravures antiques, les styles architecturaux classiques et l'oeuvre de l'artiste peintre Giorgio De Chirico. Fornasetti a synthétisé toutes ces influences en un style métaphysique faisant la part belle au trompe-l'oeil, dont il ornait aussi bien des foulards et des cravates que des carreaux de salle de bains, des cendriers et des meubles. Il a également conçu des couvertures pour les revues Domus et Graphis. Avec Ponti, il a mis au point la splendide ligne de meubles Architettura, présentée pour la première fois au Salon du meuble de Milan en 1951. Au sein de cette collection, un secrétaire monumental (photo), toujours en production. Fornasetti a été considéré un temps comme le père du postmodernisme.PAR PIET SWIMBERGHE