La dame, qui doit avoir quatre ou cinq ans en moins que moi, dit à son fils, qui doit avoir quatre ou cinq ans en moins que ma fille, que s'il continue à faire le mariole comme ça, sa Saint-Nicolas va lui passer sous le nez. Je ne juge pas. Moi aussi, il m'est arrivé d'activer le petit levier de la menace lorsque mes enfants croyaient encore que le Père Fouettard pouvait venir leur demander des comptes. Les mots de cette dame me remuent, pourtant. On dirait que, parfois, il nous faut entendre nos propres propos sortir de la bouche d'une autre personne pour prendre conscience de leur portée et de leur charge. J'ai envie de me métamorphoser en Grinch pour que son fils cesse de se rouler au sol. Envie de lui dire, à ce môme, que ça ne sert à rien de se mettre dans cet état. Lui dire que tout ça, c'est du pipeau, la petite souris, les cloches de Pâque...

La dame, qui doit avoir quatre ou cinq ans en moins que moi, dit à son fils, qui doit avoir quatre ou cinq ans en moins que ma fille, que s'il continue à faire le mariole comme ça, sa Saint-Nicolas va lui passer sous le nez. Je ne juge pas. Moi aussi, il m'est arrivé d'activer le petit levier de la menace lorsque mes enfants croyaient encore que le Père Fouettard pouvait venir leur demander des comptes. Les mots de cette dame me remuent, pourtant. On dirait que, parfois, il nous faut entendre nos propres propos sortir de la bouche d'une autre personne pour prendre conscience de leur portée et de leur charge. J'ai envie de me métamorphoser en Grinch pour que son fils cesse de se rouler au sol. Envie de lui dire, à ce môme, que ça ne sert à rien de se mettre dans cet état. Lui dire que tout ça, c'est du pipeau, la petite souris, les cloches de Pâques, le Père Noël. Lui dire que les cadeaux, ça ne tombe pas du ciel, ni des cheminées. Lui dire que les adultes sont les rois et les reines de la mascarade. Mais je ne dis rien et je presse le pas. Le piétonnier est presque désert. Ambiance triste et morbide. Volets fermés. Restez chez vous! Le mois d'octobre semble déjà appartenir à un autre temps. Je revois ces deux hommes qui s'affairaient à monter un sapin translucide dans la vitrine d'un marchand de machines à café. Je revois ce bijoutier qui disposait, à l'aide d'une pincette, de minuscules boules rouges et dorées entre ses montres. Tout ça pour ça! Si ces travailleurs avaient su que trois jours plus tard, tout allait fermer! En les observant, je me faisais la réflexion que dès que les décorations de Noël se remettaient à fleurir dans le centre-ville, une sensation trouble me saisissait. D'abord, il y avait cette impression de rendez-vous forcé. Comme si je recevais un carton d'invitation pour une fête qui aurait lieu aux calendes grecques, qu'on me sommait de donner une réponse positive sur le champ et que, d'année en année, l'invitation m'était envoyée de plus en plus tôt. Puis, dans un second temps, l'enfant que je fus sortait de sa cachette et l'émerveillement reprenait le dessus. Je n'étais plus une contribuable qui songeait aux milliers d'euros que coûte l'illumination tapageuse de rues commerçantes. Je n'étais plus une consommatrice mouton qu'on hypnotise à grand renfort de playlists sirupeuses tournant en boucle. Je n'étais plus qu'impatience et réjouissance. Et chaque année, c'est pareil! Je m'entends répéter que la famille, c'est sacré et que la santé, c'est ce qui compte le plus. On frise la méthode Coué. On ne pense pas au débat politique qui va partir en vrille avant d'attaquer la bûche. On ne pense pas au cadeau complètement à côté de la plaque et aux sourires de façade. C'est mieux de ne pas trop penser avant de manger... Mais faut bien avouer qu'aujourd'hui, un peu comme en décembre 2014, juste avant mon diagnostic de burn-out, le coeur n'y est vraiment pas! Même si les marchés de Noël, ce n'est pas mon truc et que je m'y sens vite oppressée entre la bawette à tartiflette et le chalet des couteaux suisses made in China, je ne peux m'empêcher de penser, avec un noeud dans le ventre, aux conséquences économiques de leur fermeture pour toutes les personnes qui avaient réservé un emplacement. Je ne peux m'empêcher de penser à tout un secteur exsangue, à toutes ces boutiques au bord de la faillite, aux catastrophes personnelles et aux conséquences désastreuses pour les familles. 2020, annus horribilis, comme dirait la reine Elisabeth II. Je vais récupérer ma voiture dans le parking. Avant de démarrer, je prends soin de noter les mots de la dame à son fils. Peur d'oublier, peur de perdre le fil, comme lorsqu'on se réveille avec une idée en or, que notre attention est détournée par une broutille et que l'image se désagrège. Je sais que j'en ferai quelque chose de beau de cette phrase, quelque chose qui me fera avancer dans mes réflexions, quelque chose que je pourrai partager avec des lecteurs et des lectrices qui prendront le temps de faire une halte sur ces trottoirs philosophes. Je le sens. Faire confiance à son intuition. Toujours faire confiance à son intuition.