Dans le monde irréel des défilés, les open spaces, les heures de récup et les attachés-cases n'existent plus. Lors des présentations des collections de prêt-à-porter masculin pour l'été 2012 qui se tenaient à Milan et Paris fin juin dernier, les créateurs ont sommé le banquier pâle, exténué par trois ans de marasme économique, de remiser définitivement son costume trois-pièces au vestiaire et de prendre des vacances. Du rappeur en muscles et pantalon large revisité par Calvin Klein Collection aux nomades africanophiles imaginés par Kim Jones chez Louis Vuitton, l'homme de l'été prochain préfère en effet causer sport et voyage que stratégie et résultat.
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Dans le monde irréel des défilés, les open spaces, les heures de récup et les attachés-cases n'existent plus. Lors des présentations des collections de prêt-à-porter masculin pour l'été 2012 qui se tenaient à Milan et Paris fin juin dernier, les créateurs ont sommé le banquier pâle, exténué par trois ans de marasme économique, de remiser définitivement son costume trois-pièces au vestiaire et de prendre des vacances. Du rappeur en muscles et pantalon large revisité par Calvin Klein Collection aux nomades africanophiles imaginés par Kim Jones chez Louis Vuitton, l'homme de l'été prochain préfère en effet causer sport et voyage que stratégie et résultat. Chez Prada qui, détail piquant, entrait à la Bourse de Hongkong en pleine Fashion Week, l'ambiance était ainsi à milles lieues du déjeuner d'affaires. Au son du Summertime de Gershwin version pop foraine, des jeunes garçons en bras de chemises fifties rehaussées d'imprimés fleurs et cartoons foulaient une pelouse synthétique sous les yeux des acheteurs et des journalistes assis sur un petit pouf en frigolite bleu acidulé. Une ode à la joie carrément régressive qui, à la suite de ce qu'on avait déjà pu entrevoir dans les collections de l'hiver 11-12, tranche avec l'humeur très prudente et parfois dépressive de la fin des années 2000. Pas radicalement, mais assez clairement pour détecter un changement de ton illustré par la disparition de tout formalisme au profit d'un emprunt massif aux codes du sportswear. Chez Salvatore Ferragamo, Massimiliano Giornetti saupoudre l'ADN grande classe de la maison toscane de touches bohèmes : chapeaux en raphia et espadrilles très Picasso années 30. Un faux laisser- aller alluré que l'on retrouve dans la garde-robe sport du sémillant tailleur Ermenegildo Zegna et même chez les Dolce & Gabbana qui depuis quelques saisons font mentir leur réputation bling grâce une approche anti-logo, beaucoup plus proche de la Sicile des pêcheurs que de l'Italie des Bunga Bunga. À Paris, la volonté de tourner le dos à la crise était également palpable. Quitte à faire l'autruche et à rêver, comme Antonio Marras pour Kenzo, aux années 60 du plein emploi et des vacances insouciantes au Club, quand Cloclo les trouvaient toutes belles belles belles. Dans une version à la fois plus classique et raffinée, Hermès célébrait aussi la belle vie en envoyant, sur les paroles de Sacha Distel, une tribu de bourgeois beaux gosses arborant une luxueuse simplicité doublée d'un sex-appeal ravageur. Imprimés Hawaii chez Gaultier, looks de surfeurs libérés des contraintes chez Adam Kimmel, colorimètre à plein régime chez Walter Van Beirendonck, garde-robe légère comme une après-midi de plage, bleue comme un ciel sans nuages chez Issey Miyake Men, on pourrait croire qu'on passera l'été 2012 à fredonner du Charles Trenet. Certes, les imprimés hibiscus de Riccardo Tisci ressemblent plus à des insectes géants qu'à de jolies fleurs tropicales, certes Raf Simons pousse l'ironie jusqu'à organiser au siège d'une grande banque un défilé robotique comme un track d'électro froide. Mais même ces deux esprits ténébreux n'ont pas hésité à tremper généreusement leur crayon dans le pot de couleurs. Et si Kris Van Assche ne dessinera jamais une chemise jaune soleil, il redéfinit pour de bon la silhouette Dior Homme, plus souple, beaucoup moins étriquée. À l'image de toute la saison. Inspiration du monde de la natation chez Dirk Bikkembergs qui collabore avec la marque Arena, clin d'£il aux jeux Olympiques londoniens de 2012 chez Vivienne Westwood, chaussures et sacs de golfeurs chez Prada, toiles de parachutes chez Dries Van Noten, jogging pour rappeurs athlétiques chez Calvin Klein Collection, nonchalance de surfeurs chez Adam Kimmel, capes K-Way chez Maison Martin Margiela. Motifs baroques années 80 sortis des archives de la maison chez Versace, couleurs passées comme une vieille photo des seventies chez Viktor & Rolf, petites chemises à imprimés d'esprit fifties chez Prada et ZZegna, Paul & Joe qui fantasme le Capri doré, Swinging London sur Carnaby Street chez Alexander McQueen, même époque version Savile Row chez Gucci, le passéisme a parfois du bon, parfois moins, à l'image des ringardises ritalo-night de Roberto Cavalli. C'est la tendance de la saison : hibiscus chez Givenchy, géométriques chez Giorgio Armani et ZZegna, papier peint seventies chez Burberry Prorsum, imprimés foulard de grand-mère chez D&G, hawaïens chez Jean-Paul Gaultier et Kenzo. Chez Missoni, dont c'est le fond de commerce, forcément. Mais aussi chez Dolce & Gabbana, Jil Sander, Burberry, Gucci, Dries Van Noten. Le slim de jeune rocker de Manchester est mort et enterré : le pantalon se porte plus ou moins souple et large comme chez ZZegna, Salvatore Ferragamo, Issey Miyake Men, Damir Doma, Yohji Yamamoto, Dior Homme ou encore Giorgio Armani. N'oublions pas qu'avant l'été, il y a le printemps, potentiellement pluvieux : la parka est là pour nous rappeler cette évidence crasse. Chez Burberry, Jil Sander, Lanvin, Gucci, Dries Van Noten, Moncler Gamme Bleu. L'Afrique par petites touches dans un collier Lanvin, un imprimé Burberry, réminiscence de djellaba chez Ann Demeulemeester, citation lourde et frontale de l'Inde millénaire chez Canali, motifs massaïs et tenues d'explorateur chez Louis Vuitton. Beaucoup de teintes naturelles, du sable à la glaise rehaussées de touches de couleurs, du rouge tomate (Dirk Bikkembergs, Hermès) au bleu (Paul Smith, Louis Vuitton, Yves Saint Laurent), en passant surtout par le jaune, égayant les collections Gustavo Lins, Agnès b., Lanvin.PAR BAUDOUIN GALLER