Barbe-Nicole Ponsardin n'a pas encore 28 ans lorsqu'elle perd son mari, emporté par la fièvre. C'est qu'à cette époque, à l'aube des années 1800, un simple souci de santé peut faire basculer l'histoire. En l'occurrence, ici, celle du plus mythique des vins mousseux. Suite à cette disparition inopinée, la jeune veuve de François Clicquot reprend les rênes de l'entreprise rémoise créée en 1772 par son beau-père. La grande dame de Champagne, comme on la surnomme, ne se contente pas de garder l'oeil sur la société familiale, elle lui offre un nouvel élan. Transgressant le blocus continental qui sévit en Europe sous la coupe de Napoléon, celle qui devient la première femme d'affaires française fait livrer plus de 10 000 flacons de bulles à Saint-Pétersbourg. La Russie tombe sous le charme du nectar pétillant. Plus tard, la veuve Clicquot révolutionne les techniques de fabrication en inventant la table de remuage, qui permet d'évacuer le dépôt se formant à l'intérieur des bouteilles et assombrit le liquide. Tout le secteur s'en inspire. En quelques années, la production de la maison, désormais aux mains du groupe de luxe LVMH, triple de volume...

Des milliers d'hectares de vignes travaillés, soignés et magnifiés par des femmes, souvent dans l'ignorance la plus totale.

Si aujourd'hui, cette histoire d'avant- gardisme au féminin alimente le storytelling derrière l'étiquette couleur miel emblématique de la marque, elle n'en reste pas moins le cep qui cache les milliers d'hectares de vignes travaillés, soignés et magnifiés par des femmes, souvent dans l'ignorance la plus totale. Des pionnières, comme Françoise-Joséphine de Lur-Saluces qui reprit le fameux Château d'Yquem au XIXe siècle, aux têtes chercheuses plus proches de notre temps comme Marie-Thérèse Chappaz, ingénieure-agronome valaisanne qui découvrit en 1987 la biodynamie et l'appliqua à l'élaboration du jus de treille, supprimant des cultures engrais et substances chimiques pour mieux se calquer sur le lent fil des saisons et de la nature. Sans oublier toutes celles qui, désormais, défendent une fabrication respectueuse de la terre, et de notre Terre. Car selon Sandrine Goeyvaerts, auteure du récent livre Vigneronnes et que nous avons rencontrée pour ce numéro : s'il est une spécificité de ces filles qui ont fait des chais leur terrain de jeu et de labeur, c'est bien celle de penser autrement pour offrir un avenir plus serein au monde de Bacchus. Des passionnées qui n'entendent pas être mises sur un piédestal parce qu'elles ont su braver un univers empli d'hommes, mais parce qu'elles font un travail remarquable, et vont au bout de leurs rêves, avec plaisir. Tout simplement.