Pour entrer dans l'intimité de Serge Bensimon, il faut d'abord passer rue Bichat, 52, au bord du canal Saint-Martin, au fond d'une impasse parisienne, dans son QG installé là depuis 1989. Sous une toiture de verre et de poutres blanchies, le showroom, aux étages inférieurs, les stocks, les bureaux, le studio où se pensent et se patronnent les collections, où se réinvente la tennis née il y a plus de trente ans, où s'imaginent, pour Ressource, un papier peint à motifs géométriques ou floraux et les peintures mates, profondes, en mode retour du Mexique, où se dessine enfin un hôtel que la maison s'apprête à décorer à Rennes, ouverture officielle en septembre prochain. Y règnent un joyeux bric-à-brac, du mobilier chiné, des cactus en abondance, une photo de Mick Jagger, des calendriers de l'entreprise de son pendant japonais Gen Tarumi. Ils se sont rencontrés dans le surplus de son père, il y a trente-sept ans, depuis ils sont amis, à la vie à la mort, se parlant une langue connue d'eux seuls, un mélange d'anglais, de japonais, de gestes et de regards qu'ils ne ressentent pas le besoin de traduire.
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Pour entrer dans l'intimité de Serge Bensimon, il faut d'abord passer rue Bichat, 52, au bord du canal Saint-Martin, au fond d'une impasse parisienne, dans son QG installé là depuis 1989. Sous une toiture de verre et de poutres blanchies, le showroom, aux étages inférieurs, les stocks, les bureaux, le studio où se pensent et se patronnent les collections, où se réinvente la tennis née il y a plus de trente ans, où s'imaginent, pour Ressource, un papier peint à motifs géométriques ou floraux et les peintures mates, profondes, en mode retour du Mexique, où se dessine enfin un hôtel que la maison s'apprête à décorer à Rennes, ouverture officielle en septembre prochain. Y règnent un joyeux bric-à-brac, du mobilier chiné, des cactus en abondance, une photo de Mick Jagger, des calendriers de l'entreprise de son pendant japonais Gen Tarumi. Ils se sont rencontrés dans le surplus de son père, il y a trente-sept ans, depuis ils sont amis, à la vie à la mort, se parlant une langue connue d'eux seuls, un mélange d'anglais, de japonais, de gestes et de regards qu'ils ne ressentent pas le besoin de traduire. C'est que l'amitié déploie toujours des trésors d'intelligence pour parler vrai, et avec Serge Bensimon, on est sur ce mode-là. Sur celui de la fidélité, aussi, aux êtres, aux choses et à ses racines, à ce voyage initiatique qu'il fit avec son frère Yves, de quatre ans son cadet. Ils avaient 18 et 22 ans, ils étaient partis dans cette Amérique mythique du mitan des années 70, avec sac à dos et budget serré - 15 dollars par jour, l'art de la débrouille. Ils avaient emprunté les bus Trailways qui traversaient lentement le Wild West, rencontré des Français natifs d'Oran, comme eux, des Amish accueillants, un chef indien qui voulait les emmener galoper dans les territoires sacrés " où aucun blanc n'avait encore jamais mis les pieds ", ils avaient poliment refusé, ils s'étaient fait un programme auquel ils ne voulaient pas déroger. " Quels idiots ", rit Serge, sans regrets. S'il n'y sacrifie pas, par contre, la nostalgie, il connaît ; rien d'étonnant dès lors à ce que son univers soit composé de strates, de collections, d'accumulations et de mélanges singuliers. Il prend la pose, empoignant son sabre en bois sur lequel, en lettres cursives, on peut lire son nom, cadeau de son ami Gen. Et s'il s'appuie sur cette arme martiale, ce n'est pas pour faire le malin, mais parce que depuis trois ans maintenant, il s'initie au kendo, avec un grand maître chinois, chez lui, dans cet appartement du Marais, à deux pas de son showroom, de ses bureaux, de la première boutique Bensimon et du concept store qui voisine, rue des Francs-Bourgeois, de la galerie de design et d'art contemporain, rue de Turenne, et de la librairie Artazart, autant de pièces du puzzle Bensimon. De même, autour de lui, il a le goût de réunir ceux qui lui sont proches, ou qui le deviennent, pas moyen de faire sans, Serge est un peu magicien. Il y a vingt-cinq ans, il tombe sur cet appartement dans ce quartier alors un peu craignos, tout le monde lui demande ce qu'il peut bien lui trouver, mais lui a vu comment décloisonner l'espace et optimaliser la lumière qui entre abondamment par les fenêtres. C'est là qu'il s'installera, au deuxième étage, son frère Yves au quatrième. Il ignore alors qu'en démolissant les murs et les plafonds, il va tomber sur une carte de visite glissée entre deux poutrelles : le bâtiment servait d'hôtel avant, dans les années 60, avec commodités communes et rudimentaires, il s'appelait Autour du monde - il savoure ce clin d'oeil du destin. D'autant que son label Home autour du monde est antérieur à sa découverte : sa première boutique voit le jour en 1989, on n'y vend pas encore de déco, mais un vestiaire hors saison, on n'avait jamais vu ça, des parkas en été et des maillots de bain en hiver. Très vite, Serge Bensimon y propose les meubles Shaker qu'il fait refaire à l'identique ou les vêtements des Amish rencontrés lors de sa virée américaine et avec qui il entretient une amitié par-delà le temps et les océans. Le premier concept store parisien était né, alimenté par les trouvailles faites ailleurs. Car l'homme est un voyageur insatiable, qui arpente les contrées lointaines avec un oeil acéré. Du Japon, il ramène des tenues traditionnelles, des tissus indigo et des petits objets d'usage courant, pour le bain, que l'on utilise là-bas avec délicatesse, merveilleusement bien faits, en bois presque toujours - il aime cette matière noble. Et rien ici ne vient démentir son amour : ni le plancher de l'appartement entièrement refait en red cedar, ni le banc nippon dans l'entrée, ni les shoji de bois et de papier de riz qui ferment ou ouvrent les pièces à l'envi, dans ce lieu où se mêlent les genres avec une exubérance gourmande. Qu'il soit un accumulateur acharné, il le reconnaît sans mal, sans trop savoir d'où cela vient, en tout cas pas de l'exil, dit-il, pas de ce paradis perdu en 1962, de cette Algérie quittée dans l'urgence, durant l'enfance. Il fut de ceux qui partirent les derniers, deux valises et un aller définitif vers Nice. " Pour moi, c'était extraordinaire, on allait prendre un bateau et on l'attendait en dormant dans des tentes, je me rappelle que ma mère, ma grand-mère, tout le monde pleurait, sauf nous les gamins, on était contents, c'était comme un grand jeu... " Jolie nostalgie Dans un sourire solaire, il préfère croire que cet acharnement à amasser lui vient du métier de la fripe que pratiquait son père, son mentor. Tout ça parce que le paternel lui avait proposé soit de lui offrir un garage, soit de le faire travailler dans son surplus Bensimon. Serge, à peine 20 ans, choisit la deuxième option, quitte Nice, en Honda 750, direction Paris et tout ce qui va avec. " Tu es un cheval fou ", lui répète monsieur Bensimon senior, qui l'envoie aux USA faire le tour des stocks de l'armée américaine - il connaissait la chanson, le vrai voyage initiatique avec Yves avait déjà eu lieu. Dans son home sweet home, on ne s'étonne donc guère de trouver des influences états-uniennes, souvenirs ramenés de ses pérégrinations : une table de shaker dans la cuisine, des tableaux de Holly Miller, laquelle lui " a tout appris de la peinture ", une bibliothèque Eames, une reproduction miniature de la chaise Diamond de Harry Bertoia... Et l'on ne s'offusque pas non plus de le voir associer tout cela gaiement avec d'autres reliques, d'autres rencontres, des réminiscences japonaises et quelques belles inspirations suédoises, la marque de sa femme Charlotte, architecte d'intérieur venue du froid qui prend soin de la mini jungle dans la cuisine, chérit les fleurs et expose sur la cheminée ses vases made in Sweden en une cohabitation arc-en-ciel dont elle a le secret. Il ne leur viendrait jamais à l'idée de faire le vide, de se débarrasser de quoi que ce soit, chaque objet a une histoire et leur rappelle la leur - la nostalgie est assurément de son monde. Et quand il s'agit de prendre un peu de recul, de réfléchir ou appelez cela comme vous voulez, l'appartement recèle une " pièce japonaise " ainsi baptisée, il suffit de faire coulisser le shoji, de se poser sur le tatami et de contempler toutes ces " petites choses de la vie " et leur ordonnancement parfait. Texte : Anne-Françoise Moyson / Photos : Isabel Rios