Dans tous les musées de mode du monde, la mode masculine ne représente qu'une faible partie des collections. Rares aussi sont les expositions qui lui sont consacrées. En Belgique, alors que de nombreux créateurs - Dries Van Noten, Raf Simons, Walter Van Beirendonck, entre autres... - se sont fait connaître d'abord au travers de leurs collections Homme, la garde-robe de ces messieurs n'avait encore jamais fait l'objet d'une rétrospective qui lui soit entièrement dédiée. C'est aujourd'hui chose faite. Avec Masculinities, le Musée Mode & Dentelle célèbre l'inventivité et le talent des designers d'hier et d'aujourd'hui, tout en s'interrogeant sur les constructions de genre que la mode induit ou démonte. " Les identités de genre ne sont ni immuables, ni universelles, pointe Denis Laurent, directeur des musées de la Ville de Bruxelles et cocommissaire, avec Gonzague Pluvinage, de l'exposition. Notre objectif est de montrer en quoi l'évolution de la mode masculine et les propositions des créateurs reflètent et bousculent les stéréotypes en proposant des masculinités alternatives. La mode exprime ce que doit être un homme aux yeux de la société et par extension ce que doit être une femme. S'attaquer aux images orthodoxes de la masculinité hégémonique, c'est oeuvrer à la cause féministe, finalement. "
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Dans tous les musées de mode du monde, la mode masculine ne représente qu'une faible partie des collections. Rares aussi sont les expositions qui lui sont consacrées. En Belgique, alors que de nombreux créateurs - Dries Van Noten, Raf Simons, Walter Van Beirendonck, entre autres... - se sont fait connaître d'abord au travers de leurs collections Homme, la garde-robe de ces messieurs n'avait encore jamais fait l'objet d'une rétrospective qui lui soit entièrement dédiée. C'est aujourd'hui chose faite. Avec Masculinities, le Musée Mode & Dentelle célèbre l'inventivité et le talent des designers d'hier et d'aujourd'hui, tout en s'interrogeant sur les constructions de genre que la mode induit ou démonte. " Les identités de genre ne sont ni immuables, ni universelles, pointe Denis Laurent, directeur des musées de la Ville de Bruxelles et cocommissaire, avec Gonzague Pluvinage, de l'exposition. Notre objectif est de montrer en quoi l'évolution de la mode masculine et les propositions des créateurs reflètent et bousculent les stéréotypes en proposant des masculinités alternatives. La mode exprime ce que doit être un homme aux yeux de la société et par extension ce que doit être une femme. S'attaquer aux images orthodoxes de la masculinité hégémonique, c'est oeuvrer à la cause féministe, finalement. " Au fil de près d'une centaine de silhouettes, le visiteur découvre ainsi comment de l'habit de cour paré de soieries chatoyantes, de rubans et de dentelles, on est passé au costume sombre du bourgeois convenable que l'on retrouve encore toujours dans le dressing de l'homme moderne. Un uniforme perçu comme un symbole de respectabilité dont les créateurs n'ont cessé de s'emparer depuis plus d'un siècle tout en explorant les archétypes de l'homme " libre " - du militaire au pirate en passant par le torero ou le pilote de ligne -, vision fantasmée du héros sans attache qui n'a de compte à rendre qu'à lui-même. Déjà rebelles aux institutions bourgeoises, ces figures d'aventuriers se dépouilleront progressivement des attributs clichés de la virilité pour oser la jupe, l'ornement du dandy, les contours troublants de l'androgynie, allant jusqu'à flirter avec l'esthétique gay. Depuis le début des années 2000, c'est une autre figure, celle du bad boy, adepte de l'oversize et des hoodies à logo, qui fait la loi jusque dans l'univers des marques de prêt-à-porter de luxe. La formalité en recul pose ainsi les bases d'une mode de plus en plus unisexe : cette fois, ce n'est plus seulement la femme qui s'inspire du vestiaire masculin. Sur les catwalks, du moins. " Les propositions plus extrêmes de créateurs comme J.W. Anderson ou Alessandro Michele ne sont peut-être pas portées par tout le monde dans la rue mais leur rôle est puissant, insiste Denis Laurent. Car grâce à la diffusion massive de ces images et à l'adoption des tenues par des personnalités influentes, tout cela contribue à répandre des visions alternatives à l'ordre dominant. " Un éveil des consciences essentiel face à la (re)montée inquiétante d'un conservatisme dangereusement patriarcal. Explications. Les expositions consacrées à la mode sont de plus en plus populaires. Comment expliquer qu'elles ne concernent la plupart du temps que la mode féminine ? Denis Laurent : Dans l'inconscient collectif, la mode fait d'abord partie de l'univers féminin. C'est à la femme que l'on a donné pour mission de faire évoluer ce secteur à partir du XIXe siècle. A cette période, l'homme se détourne de la parure, de l'ornement, pour adopter un uniforme qui symbolise le travail, ce que le psychanalyste anglais John Carl Flügel a qualifié de " grande renonciation masculine " dans les années 30. Pendant des décennies, c'est chez les dames que se sont opérées les évolutions les plus spectaculaires, mais c'est en train de changer. Les créateurs qui se font remarquer aujourd'hui et sont les plus médiatisés travaillent sur l'homme. Les Fashion Weeks dédiées sont très attendues, c'est là aussi que l'on observe le plus fort taux de croissance dans les ventes. L'habit de cour en début d'expo nous rappelle pourtant que l'homme, du moins l'aristocrate, a longtemps rivalisé avec les femmes pour se distinguer vestimentairement. Jusqu'à ce que le travail soit plus valorisé socialement que l'oisiveté ? On assiste en effet à un shift des valeurs. Nous sommes en pleine révolution industrielle et l'époque glorifie la réussite personnelle par le travail. Le bourgeois ne renonce pourtant pas complètement à l'ostentation mais il va charger son épouse de témoigner de sa richesse. Elle devient son faire-valoir. Alors qu'il adopte un uniforme qui évoque la raison, elle se retrouve engoncée dans des vêtements qui démontrent qu'elle ne doit pas travailler et qu'elle a de l'argent à dépenser. C'est vraiment là que s'instaure une division nette au niveau des genres. Ce fameux costume qui nous paraît tellement rigide aujourd'hui n'a-t-il pas libéré l'homme à l'époque, un peu comme le streetwear a pu le faire ces dernières années ? Bien sûr ! Ce costume, version simplifiée de l'habit, constituait alors une formidable avancée en matière de confort. La veste courte dont la forme n'a quasiment pas changé en un siècle est, à l'origine, celle du smoking, ce vêtement que l'on enfilait chez soi le soir pour aller au fumoir. C'était déjà une forme de triomphe du " leisurewear " finalement... Pour la femme comme pour l'homme, la mode n'a cessé d'apporter toujours plus de confort et moins de formalité. Dans une société qui valorise l'individu et son plaisir personnel au détriment de la stabilité et de l'expression de l'ordre social, cette évolution vers plus de confort est inévitable. Faut-il s'inquiéter d'un certain retour au formalisme observé ces dernières saisons sur les catwalks ? Va-t-il de pair avec la montée en puissance des partis conservateurs et des discours populistes ambiants ? La mode a toujours été perméable à l'évolution de la société. Elle a soutenu la libération des moeurs des années 60 mais à l'inverse, dans les années 80, la peur du sida a mis un coup de frein à l'essor des images ambiguës issues de la culture gay. On a vu revenir en force l'apologie du corps sain, solide, musclé, en bonne santé. Face à la progression d'une certaine masculinité toxique incarnée par Donald Trump et tous les " hommes forts " très présents sur le devant de la scène médiatique, on observe plutôt sur les podiums des mouvements de réactions à ces courants extrêmes. Le fameux balancier de la mode... Exactement ! Le retour d'une certaine formalité s'explique aussi par l'omniprésence du streetwear jusque dans les rayonnages des marques de luxe. Il est tellement partout qu'il ne surprend plus. Ajoutez à cela les mois de confinement que nous venons de passer : à force de porter ce que l'on voulait pour rester chez soi, on se sentirait presque libéré par la contrainte. S'habiller, c'est aussi faire preuve de créativité. Si l'on regarde de plus près la nouvelle mode unisexe qui emprunte des codes historiquement féminins, il semble en pratique que ce soit plutôt les femmes qui s'approprient ces pièces dans la " vraie vie ". Seraient-elles en réalité pensées pour elles ? On oublie à quel point le poids culturel du vêtement est énorme. Dans d'autres parties du monde, les garde-robes sont nettement moins étanches. Lors de leurs formations, les créateurs sont encouragés à explorer d'autres chemins, à dépasser la norme actuelle. Mais la dualité de la mode reste ce qu'elle est : d'un côté il y a le geste du créateur et de l'autre la façon dont le public va s'approprier les vêtements. Le styliste est maître de son geste artistique mais, de la même manière, chacun doit pouvoir jouer avec les codes qu'il propose comme il veut. La jupe pour homme, par exemple, fait régulièrement son retour sur les podiums sans jamais parvenir à s'imposer. Le tabou ultime, en quelque sorte ? C'est d'autant plus surprenant qu'au cours de l'histoire et aujourd'hui encore dans de nombreuses civilisations, les hommes portent ou ont porté des vêtements non bifides. A l'inverse, le pantalon est parvenu à s'imposer, certes au prix de grandes luttes, dans le vestiaire des femmes. C'est bien la preuve que ces codes de genre sont terriblement ancrés en nous depuis que nous sommes tout petits : nous nous forgeons une image de ce qui est acceptable ou pas pour un homme et de ce qui exprime la masculinité. Lorsqu'ils s'emparent de la jupe, les créateurs ont d'ailleurs tendance à la rattacher à des références - la soutane, le kilt, le tablier de garçon de café - qui sont acceptables dans nos cultures. Mais portée dans la rue, la jupe fait encore souvent se retourner sur son passage... Autrefois, seuls les aristocrates osaient porter des tenues extravagantes, aujourd'hui ce sont souvent les personnalités médiatiques qui lancent les tendances. Rien n'a changé ? Au XVIIIe siècle, le modèle de l'aristocrate, s'il pouvait faire rêver, restait inatteignable du fait des lois somptuaires qui interdisaient purement et simplement à certaines catégories sociales d'acheter des produits de luxe. Ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui. Il n'y a plus de vêtement de classe, chacun peut désormais porter ce qui lui plaît. La mode est d'ailleurs intimement liée à une certaine forme de démocratisation de la société, au fait que l'on puisse grimper les échelons, observer et copier la classe supérieure et manifester ainsi son désir d'appartenance. Dès qu'elle se sent envahie, cette classe adoptera d'autres codes et sera poussée à se redéfinir. Finalement, la mode masculine n'est donc pas aussi sage et lisse qu'il n'y paraît ? On a l'impression, à tort, que rien ne bouge mais il suffit de prendre un peu de recul pour admettre qu'elle s'est bel et bien révolutionnée en moins d'un siècle. L'éventail des possibilités s'est ouvert. Lors du grand renoncement, il n'y avait qu'un uniforme unique. Qui a lui-même évolué au fil des décennies, ce que nous démontrons d'ailleurs dans l'exposition. Mais l'homme, comme c'était déjà le cas pour la femme, a désormais le choix entre plusieurs styles qu'il peut même décider d'adopter dans la même journée. Comment avez-vous sélectionné les silhouettes présentes tout le long du parcours ? De nombreux créateurs belges se sont fait connaître d'abord par leur travail en mode masculine. Une vingtaine de maisons et de designers belges ou associés à la Belgique, notamment parce qu'ils y ont étudié, y seront représentés aux côtés de grands noms étrangers. Les deux tiers des pièces proviennent des collections du musée, les autres nous ont été prêtées par le MoMu d'Anvers, le Modemuseum d'Hasselt et par les marques elles-mêmes. Qui espérez-vous attirer plus particulièrement ? Les hommes, bien sûr, qui ne poussent que rarement la porte de notre musée. Mais aussi les enfants et les adolescents. Nous avons prévu un parcours didactique à leur intention qui les invitera à habiller de " nouveaux hommes ". On sait que les stéréotypes ont la vie dure. En même temps, les nouvelles générations sont plus réticentes à se laisser enfermer dans des représentations formatées. Un musée comme le nôtre a un rôle à jouer dans la déconstruction des clichés.