Tout est parti d'un lampadaire. Pas n'importe lequel. Celui du Petit Prince de Saint-Exupéry. L'allumeur de réverbères qui met en marche et éteint son bec de gaz toutes les minutes. Sara Castagné était encore enfant quand sa mère lui a lu pour la première fois le conte du garçon aux cheveux jaunes. L'image ne l'a jamais quittée. Depuis plus de vingt ans, la quadragénaire manipule les photons pour mettre en place ce qu'on appelle des " plans lumière ".

De la revalorisation du centre-ville de Namur qui marque ses débuts, en 1996, à un parcours fluvial de 240 km actuellement à l'étude en Chine, elle a pris l'habitude de manier les faisceaux. La nuit est son terrain de jeu favori. Partir de la " feuille noire " pour recomposer le paysage. Comme ce volcan d'Auvergne qu'elle a criblé de petites balises bleutées visibles à la tombée du jour. Au Havre, elle a habillé un bâtiment iconique d'Oscar Niemeyer de quelques traits de lumière rasante. " La tentation est de tout éclairer. Il faut contenir ", recommande-t-elle. Elle planche en ce moment sur un double appel d'offre pour Bruxelles, l'un pour le réaménagement de la place Sainctelette, à côté du Kanal-Centre Pompidou, l'autre pour la réhabilitation d'une friche près du parc Josaphat, à Schaerbeek. A la grotte de Lourdes, elle a fait la rencontre avec le sacré. " Cela m'a tétanisée un temps ", admet-elle. La lumière divine n'est pas une mince affaire, surtout quand il faut combiner la pénombre indispensable au recueillement des fidèles avec les nombreux live télé qui se déroulent dans le sanctuaire et réclament que les spectateurs y voient clair...

Les lois de la lumière demeurent les mêmes. Il faut rester centré sur l'humain.

Titulaire d'un master en arts plastiques, la Française commence au tournant des années 90 par se faire la main à Disneyland Paris. Elle travaille sur l'éclairage du château de La belle au bois dormant, tire des câbles et met les mains dans le cambouis. " Une bonne manière de débuter ", juge-t-elle avec le recul. Dans ses bureaux, à Bagneux, près de Paris, les projets sont scrupuleusement classés dans des tiroirs. Les dossiers regorgent de notes d'intentions, d'infographies, de plans millimétrés et de tableaux Excel. Une centaine de propositions sont sur le feu en Suisse, au Viêt Nam ou au Maroc. L'exercice n'est pas toujours aisé. " La question de la sécurité se pose à chaque fois, note la spécialiste. On nous demande souvent d'éclairer pour dissuader. " Elle doute de l'efficacité qui consiste à déverser des lux sur la moindre ombre nocturne pour rassurer la population. Elle a eu le temps de se forger un avis sur la question. Sara Castagné a été formée à bonne école. Sa société Concepto a été fondée par Roger Narboni. Un pionnier. L'homme a donné ses lettres de noblesse à une discipline qui pendant longtemps s'est résumée à braquer un gros projo blafard sur un monument. Sara Castagné a collaboré avec son mentor, entre 1996 et 2006, avant de créer sa propre structure et de revenir dans le giron de Concepto pour en prendre les rênes.

Avec sa dizaine de collaboratrices - des femmes uniquement -, tantôt urbanistes, designers ou architectes, elle s'ingénie à créer des atmosphères dont les ingrédients se nomment LED, drivers et logiciels. " En vingt ans, tout a changé sur la plan technique. Aujourd'hui, vous avez la possibilité de programmer et moduler la lumière en extérieur comme sur une scène de théâtre, mais les lois de la lumière demeurent les mêmes. Il faut rester centré sur l'humain. Les projets, on les fait pour des gens, pour qu'ils se sentent bien. "

Bio Express

1996. Intègre l'agence Concepto créée par Roger Narboni.

1996. Prend en charge la création du nouvel éclairage public du centre-ville de Namur.

2010. Rhabille de lumière le centre culturel Le Volcan d'Oscar Niemeyer, au Havre.

2018. Travaille sur deux appels d'offre à Bruxelles.