Face aux géants online de la récup’, les acteurs sociaux repensent leur stratégie

© SDP / FRANÇOIS DE RIBAUCOURT

Face aux géants du secteur de la mode de seconde main, et à l’heure du tout numérique, les associations d’économies sociales qui misent depuis toujours sur la récup textile, via leur containers de collecte notamment, s’organisent. Et rappellent l’essence même de leur travail.

Le business de la mode de seconde main ne s’est jamais aussi bien porté. Progressant onze fois plus vite que le secteur du retail classique, il doublerait d’ici 2025 pour atteindre les quelques 34 milliards d’euros, selon Cross-Border Commerce Europe. Figures de proue du mouvement, les plates-formes d’e-commerce telles Vinted, Ebay et Vestiaire Collective, mais aussi de plus en plus d’acteurs du luxe. Cette déferlante bouscule évidemment les opérateurs qui, depuis toujours, misent sur la récupération de vêtements usagés pour aider les populations en difficulté et favoriser, en même temps, l’économie circulaire. Nombre de citoyens boudent en effet aujourd’hui les bulles de collectes des Petits Riens et compagnie pour récupérer quelques euros dans la revente sur Internet des pièces inutilisées de leur dressing.

Les associations ne voient toutefois pas cela d’un si mauvais oeil. Elles nuancent leur point de vue et s’organisent face à cette nouvelle donne. « Ce qui se développe actuellement, c’est-à-dire le fait que les gens valorisent, échangent, upcyclent et autre, c’est clairement pour nous une bonne dynamique, affirme Franck Kerckhof, responsable marketing et communication au sein de la Fédération des entreprises sociales et circulaires Ressources. C’est ce que l’on souhaite, cela tend vers un système bien plus vertueux et pour le citoyen cela s’avère plus économique. On ne le reprochera donc certainement jamais. En revanche, nous aimerions juste alerter le grand public sur la finalité de cette nouvelle seconde main. Parce que derrière nous, il y a tous nos projets qu’il faut continuer de soutenir et mettre en avant. »

Dans l'une des boutiques des Petits Riens, pour dénicher des pépites rétro.
Dans l’une des boutiques des Petits Riens, pour dénicher des pépites rétro.© PHOTOS: SDP / JAMES K. BARBOSA

Pour Julie Lenain, directrice de l’économie sociale aux Petits Riens, le développement de tels opérateurs dans le domaine, mais aussi l’arrivée de particuliers et/ou indépendants qui travaillent également sur ce créneau, amène un double enjeu: « Premièrement en termes de concurrence mais aussi, ceux-ci nous forcent à nous resituer sur le marché et à affirmer encore plus nos convictions et notre positionnement social. Car quand des personnes achètent un vêtement chez nous, ils n’achètent pas « seulement un tee-shirt » mais soutiennent une série d’initiatives sociales. » Derrière la vente d’articles de mode en seconde main dans ces enseignes, se cache en effet tout un château de carte à l’équilibre précaire: les bénéfices des ventes sont injectés dans le système et servent à financer les actions de terrain menées par les ASBL. Celles-ci ont pour but de lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale en Belgique. Cette évolution du secteur fait vaciller le fragile édifice.

En termes d’approvisionnement aussi, cette nouvelle concurrence bouscule les acteurs sociaux. « Je dirais qu’au niveau de la quantité de vêtements récoltés, la situation n’a pas tellement changé, évalue Julie Lenain. Mais en ce qui concerne la qualité en revanche, on remarque une nette diminution. Cela peut s’expliquer par les tissus qui sont de moins en moins résistants, les vêtements tiennent dès lors moins longtemps. Mais aussi, c’est clair que certaines « belles » pièces partent ailleurs. »

Un kimono signé Label Jaune.
Un kimono signé Label Jaune.© PHOTOS: SDP / JAMES K. BARBOSA

Vers une digitalisation réfléchie

L’autre défi auquel font face ces associations à carcatère social est la digitalisation. Car l’une des grandes forces des sites misant sur le vintage est la facilité avec laquelle on peut y accéder de son canapé. Le Covid a accéléré le passage à l’e-commerce pour toutes les entreprises, qu’elles soient d’économie sociale ou traditionnelles, et a encore boosté les plates-formes en ligne existantes. « On a vu une très nette hausse de vente faite par les particuliers, dans des vide-dressings, via Facebook Marketplace ou sur Instagram », observe Franck Kerckhof.

Mais même si ces institutions sont conscientes qu’elles doivent réagir face à cette virtualisation de nos achats, plusieurs enjeux primordiaux sont en prendre en compte pour une transition juste et positive. Ceux-ci sont d’ordre sociaux, écologiques mais aussi idéologiques… « La volonté de se digitaliser est bien là. Elle est plus que présente et nous avons plusieurs projets actuellement pour y arriver, précise Franck Kerckhof. Mais nous devons passer le pas de la numérisation sans détricoter finalement toutes les actions sociales et de réinsertion que nous menons. Peu de gens se rendent compte que grâce à nos points de ventes, on crée tout un écosystème d’opérateurs et d’emplois. Il y a les récolteurs, les trieurs, les personnes s’occupant du reconditionnement des marchandises, ceux qui les retouchent, etc. Cela représente près de 3000 jobs au sein de notre réseau. »

Nous devons passer le pas de la numérisation sans détricoter toutes les actions sociales que nous menons.

Franck Kerckhof soulève également l’effet pervers que certaines plates-formes peuvent finalement présenter. « Ce type de vente conforte les gens dans leur volonté d’hyper consommation parce que, même si un article ne convient pas, ils peuvent le revendre ou le renvoyer. » Tout se résume à un clic, un scan ou à un QR code. Il n’a jamais été aussi facile de consommer qu’aujourd’hui. « Et dans le cadre de Vinted par exemple, il y a une déconscientisation de l’achat, poursuit notre interlocuteur. Les prix sont souvent plus doux et on se dit que si ça ne va pas « tant pis, ce n’était que 2 ou 3 euros, je le revendrai ». Mais derrière ces transactions effrénées ce cache un coût environnemental catastrophique. »

Il apparait donc primordial dans la digitalisation du secteur d’arriver à contrer cette consommation en ligne débridée tout en minimisant son impact environnemental et social. « On ne veut pas s’inscrire dans un modèle où l’on commande, on clique, on envoie et on renvoie si ça ne va pas. Et on envisagerait de travailler avec des vélos cargos par exemple, pour limiter l’impact du transport », esquisse Franck Kerckhof.

Une silhouette du Label Jaune des Petits Riens.
Une silhouette du Label Jaune des Petits Riens.© PHOTOS: SDP / JAMES K. BARBOSA

L’exemple d’Emmaüs

De l’autre côté de la frontière, en France, l’association Emmaüs emprunte, elle aussi, le chemin de la digitalisation et cherche à se battre avec les mêmes armes que la concurrence. Elle est d’ailleurs déjà un cran plus loin dans la démarche… Créé il y a maintenant cinq ans, le Label Emmaüs, un e-shop militant qui signe l’arrivée du mouvement dans l’e-commerce, fait des émules. Cette plate-forme de vente d’articles de seconde main est ouverte à toutes les associations qui rétrocèdent 10% du montant de la transaction. Aujourd’hui, le site propose plus de 1,5 million de références dont une majorité de livres.

Mais ce n’est pas tout. Si Label Emmaüs regroupe l’ensemble des acteurs de l’économie sociale de l’Hexagone en termes d’e-commerce, l’association décline en réalité une bonne partie de ses projets sur le digital. Avec le Label Transition qui met le numérique au service de la solidarité et de la réinsertion professionnelle – ou encore avec le Label Ecole – une e-école inclusive proposant des formations gratuites aux métiers de l’e-commerce à des personnes éloignées de l’emploi ayant un niveau bac ou inférieur -, le groupe Emmaüs essaye de conjuguer son engagement social avec le passage au virtuel. L’association a également mis sur pied en 2021 l’appli Trëmma permettant le financement participatif par la vente d’objets en ligne grâce aux dons d’objets par des particuliers.

Et les chiffres avancés dans le magazine Les Echos de fin décembre dernier ne mentent pas. En cinq ans, la plate-forme d’e-commerce solidaire a réemployé près de 850 000 produits. Elle a généré 50 postes de vendeurs spécifiques pour l’e-commerce et formé plus 900 personnes à la vente en ligne. Pour sa première année, le bilan pour l’appli Trëmma est lui aussi assez positif puisqu’elle aura permis de financer 8 projets et de récolter 15 000 euros en regroupant pas loin de 4 000 objets mis en ligne par des particuliers et en sauvant 700 articles de la poubelle. De quoi donner des idées à nos acteurs belges…

D’ailleurs, du côté de la Flandre, la transition numérique est également déjà en route. Avec kringshop.be, les magasins de seconde main sociale Kringwinkel s’inscrivent dans ce tournant vers le Web. Mais si tous lorgnent désormais du côté des écrans, la question de la fracture numérique reste un challenge. « Il y a toute une partie de la population qui a un peu été mise hors-jeu avec l’émergence des boutiques en ligne. Le défi c’est aussi d’imaginer une transition inclusive qui prend en compte l’exclusion numérique », souligne Franck Kerckhof.

Dans les coulisses des Petits Riens, avant le tri.
Dans les coulisses des Petits Riens, avant le tri.© SDP / FRANC?OIS DE RIBAUCOURT

Stratégies multiples

Si la transition digitale est bien plus que d’actualité, ce n’est toutefois pas la seule piste envisagée par l’économie sociale, notamment pour prendre en compte la fameuse fracture numérique. D’autres actions sont menées afin de s’adapter à la situation et faire face à la concurrence. Avec Label Jaune, sa propre marque d’upcycling lancée en 2018, Les Petits Riens innovent et mettent un grand coup de projecteurs sur leur atelier de couture solidaire. « Le projet Label Jaune c’est d’essayer de partir de deux vêtements qui ne sont plus portables et de créer une pièce unique tout à fait portable. Avec cette initiative, on va vraiment encore plus loin dans le recyclage et la récupération, explique Julie Lenain. On adapte donc notre modèle classique de collecte, tri et vente vers un modèle qui intègre un temps pour la transformation du vêtement entre sa collecte et sa vente. » Même si le projet semble porteur et suit la tendance grandissante de l’upcycling il n’en demeure néanmoins pas dénué de défis. Comme l’explique la directrice de l’économie sociale, cette initiative nécessite énormément de travail et de temps. Ce n’est pas toujours valorisé et il est clair que trouver le juste prix pour ces articles est loin d’être évident. « D’un côté, on doit rester dans des prix en adéquation avec notre public mais on doit aussi penser à notre rentabilité et à tout le travail qui se trouve derrière ces pièces. »

Une autre arme que l’économie sociale semble vouloir utiliser réside dans les réseaux sociaux. De nombreuses campagnes ont été lancées en partenariat avec des influenceurs afin de sensibiliser le grand public aux enjeux qui se cachent derrière leurs achats. « Les influenceurs sont clairement aujourd’hui des personnages incontournables dans le cadre d’une stratégie digitale, soutient Franck Kerckhof. Il y a une grande conscientisation du public actuellement tant au niveau social qu’écologique. Mais un des effets pervers de cela, ce sont toutes les campagnes de greenwashing auxquelles le citoyen fait face. Pour prendre un exemple, quand Zara ou H&M vous encouragent à ramener votre ancien jeans contre un bon de 5 euros, c’est clairement du greenwashing. Parce que derrière, ils ne changent pas leurs modes de production et de distribution… Ça finit par faire très mal au secteur. Et c’est clair que dans ce cadre-là, les influenceurs peuvent grossir le trait et transmettre notre message, là où nous, nous avons moins de marges de manoeuvre à cause des fermetures de boutique, des confinements et autre. »

L'atelier de Label Jaune, qui redonne un nouveau souffle à des pièces usagées des Petits Riens.
L’atelier de Label Jaune, qui redonne un nouveau souffle à des pièces usagées des Petits Riens.© SDP / JAMES K. BARBOSA

Un ennemi commun

Finalement, ce n’est pas la première fois que l’économie sociale fait face à de la concurrence et elle a toujours su s’adapter. Cet engouement pour la seconde main est même vu de manière bienveillante par le secteur qui se réjouit du changement de mode de consommation. Cependant, comme l’explique Franck Kerckhof, il attire l’attention sur le vrai fléau. « Au final, les grands responsables dans cette histoire, ce sont les fabricants textiles et la fast fashion en général. Aujourd’hui, des collections se font en trois semaines, voire moins! Avec un rythme de production, de distribution et de gaspillage qui est devenu effréné. La qualité descend en flèche, et par conséquent la durée de vie des pièces aussi. Je pense donc que si les questions d’écoconception, de qualité et de durée de vie de ces produits reviennent sur le devant de la scène, au niveau international et même européen, on pourrait espérer une inversion de la tendance. Parce qu’évidemment, la faible qualité du produit ne fait que stimuler l’achat et on entre alors dans un cercle vicieux de surproduction mais surtout de surconsommation. »

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