La top belge Hannelore Knuts revient sans tabou sur 20 ans de mannequinat: « Travailler comme mannequin ça tient parfois de la manipulation mentale »

© ALEXANDER POPELIER
Nathalie Le Blanc Journaliste

La top belge Hannelore Knuts a participé à des campagnes pour tous les grands noms de la mode, a posé en couverture de Vogue et a pu appréhender les bons comme les mauvais côtés de ce secteur. Elle nous raconte ses vingt années d’expérience.

Dès le début de notre entretien, Hannelore Knuts donne le ton: « Chaque médaille a deux côtés. La beauté a inévitablement aussi une face sombre, et la mode n’y échappe pas. » Certes, participer à un défilé haute couture de Valentino a quelque chose de magique… Mais il faut aussi avoir un tempérament solide pour être mannequin. L’an dernier, lors d’une interview accordée au journal britannique The Guardian, la top Karen Elson avait évoqué l’ambiance toxique et les petits jeux de pouvoir se déroulant en backstage. « Comportements déplacés, brimades, bodyshaming. Pourtant, je m’estime chanceuse », avouait-elle. Dans son best-seller My Body, un recueil d’essais incisifs, Emily Ratajkowski, une des beautés du clip Blurred Lines de Pharrell Williams et Robin Thicke, dépeint, elle, une image honteuse d’un secteur et d’une société obsédés par la beauté extérieure, qui voit ces filles comme des produits auxquels le contrôle des images échappe. Sur son compte Instagram, lors d’interviews et de conférences, Hannelore Knuts a, elle aussi, dénoncé ces aspects peu reluisants. « Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit: la mode est un monde de rêve plein de passion et de créativité, et qui fascine. Beaucoup de gens pensent que cet univers nous comble. Mais ce n’est pas toujours le cas, car cette passion et cette créativité comportent aussi des pièges », résume-t-elle.

Dans le monde de la mode, la confiance en soi semble par exemple être mise à rude épreuve. « Si vous êtes là, c’est grâce à votre corps, écrit Emily Ratajkowski. Ce corps qui fait l’objet de photos destinées à la vente. » Elle raconte devoir se déshabiller sous de nombreux regards et subir des commentaires cinglants. Pour y faire face, elle se dissocie de son corps.

Sur dix filles qui ont les mêmes mensurations, c’est celle qui a le plus de charisme qui sera choisie.

« Lors de castings, de défilés et sur les plateaux, on nous détaille, on nous toise et on nous tâte. Souvent, on a l’impression d’être une coquille vide, confirme Hannelore. J’ai appris à ne pas m’offusquer des commentaires. Mais cela reste difficile. Emotionnellement, même si j’essaie de m’en détacher, il arrive que ce rejet m’affecte. Cela m’a pris du temps d’arriver à gérer cette réalité. Je vois ce qu’Emily veut dire par « dissociation ». Il y a une sorte de déconnection entre le corps et soi. Il est votre produit, mais cet abîme entre le corps et soi est source d’abus, car on ne se rend pas compte qu’on est humiliée ou abusée. On le remarque, mais ça ne peut pas nous toucher parce que ce n’est pas nous, mais notre corps qui est concerné. Je n’ai jamais été confrontée à de la violence physique, mais l’impact de l’abus sur le mental n’est pas négligeable. Il mine l’amour-propre et l’estime de soi. Tchekhov a écrit que l’humiliation est la pire chose qu’on puisse faire à autrui. C’est infâme. Le fait que dans mon métier, votre apparence soit en jeu complique les choses. Si l’article que vous rédigerez après cette interview est critiqué, vous pourrez le retravailler et en tirer les leçons. Mais lorsque votre corps est en jeu, ce n’est pas possible.

Petite, vous ne rêviez pas de travailler dans la mode, vous êtes tombée dedans lors de vos études de photographie à l’Académie d’Anvers et vous avez vite été propulsée dans les plus grands défilés. Ce fut rude?

J’ai reçu quelques grosses claques, même si à ce moment-là, je n’en étais pas consciente. Cela m’a pris du temps d’arriver à gérer cette réalité, et j’ai encore à apprendre. Je dois continuer à me dire que ma dignité ne dépend pas de ce que telle ou telle personne me dit. Parfois, je vis un débat intérieur. D’une part, j’envisage d’arrêter parce que souvent, la manière dont on me traite est toxique émotionnellement, et d’autre part, j’aime créer de belles images avec d’autres créatifs. La maturité aide. On apprend à comprendre le fonctionnement des gens et on se rend parfois compte que leurs remarques ne s’appliquent pas à nous, mais à eux. On reproche aussi à l’industrie de la mode de dépeindre un idéal de beauté qui affecte ceux qui ne sont pas dedans, mais qui s’y intéressent… Il est vrai que la mode présente des images irréalistes. C’est un monde de rêve qu’il ne faut pas suivre étourdiment. Mais le métier de mannequin ne se réduit pas à être mince. Sur dix filles qui ont les mêmes mensurations, celle qui a le plus de charisme sera choisie. Cela favorise une image plus large de la beauté. On voit de plus en plus de mannequins qui n’entrent pas dans le moule classique. Ce charisme est, lui aussi, lié à l’amour-propre, ce n’est pas juste un atout tombé du ciel, mais une compétence qui se travaille.

Vous entendez souvent dire que vous ne devez pas vous plaindre, que vous n’êtes qu’un portemanteau de luxe et que si vous êtes mannequin, c’est juste parce que vous êtes née comme ça.

Et aussi: sois bien contente de pouvoir exercer ce métier. Bien sûr, il ne faut pas être intellectuel pour travailler comme mannequin, mais c’est plus complexe que d’avoir un beau corps. Je lance le défi à tout le monde d’essayer. Passez une journée sur un plateau et faites réaliser vingt portraits de vous, tous réussis mais différents. Grâce à notre personnalité, notre créativité et notre expérience, nous concrétisons le rêve d’autres personnes. Savoir ce dont le photographe et le créateur ont besoin est un métier. Ce n’est pas qu’une question d’apparence. Mon travail, comme celui d’un athlète de haut niveau, est exigeant. Il est regrettable qu’on nous prenne si peu au sérieux, tant dans le monde de la mode qu’en dehors.

La top belge Hannelore Knuts revient sans tabou sur 20 ans de mannequinat:
© ALEXANDER POPELIER

Ceux qui travaillent dans ce milieu n’apprécient-ils pas ce métier à sa juste valeur?

Pas toujours. Il arrive qu’après un vol de dix heures, je doive me rendre directement sur un plateau pour commencer une journée de travail créatif de douze heures en ayant bonne mine. Ce n’est possible que si j’ai dormi pendant le vol. Or, si vous demandez un billet en classe Affaires, on vous taxe de diva. Alors que l’idée est que le produit – moi, en l’occurrence – arrive frais et dispo pour pouvoir travailler correctement.

The Model Alliance, une sorte de syndicat qui appelle au changement dans le milieu dans l’intérêt des tops, déplore un manque d’empathie…

Le secteur est rarement analysé sous l’angle des mannequins, et malgré cela, nous apprenons à gérer la critique, le rejet, la jalousie et la compétition. Cela nous réussit plutôt bien. Je suis ravie de constater que, de nos jours, de jeunes mannequins ont conscience de l’importance de leur bien-être mental. Mais je me demande si le reste du secteur et le monde extérieur mesurent l’ampleur du travail émotionnel que cela représente. Mon corps et ma personnalité sont mon produit. Je dois en prendre soin et le vendre. Cela rejoint la notion de disjonction dont nous parlions, car il n’y a aucune différence entre ma fonction et moi. Les directeurs de casting, les créateurs et les photographes prennent parfois des décisions basées sur leur seule impression, sans se soucier de notre ressenti.

Y a-t-il aussi de la jalousie entre les mannequins?

Il y a une concurrence saine, similaire à celle qui existe entre athlètes. Tous veulent gagner, mais après la compétition, ils vont boire une bière ensemble. C’est plutôt la jalousie extérieure qui est pénible.

Dans le podcast The Most, avec Dominique Nzeyimana, vous déclarez: « Si le système me dit de plonger, je plongerai encore, mais cette fois, c’est moi qui déciderai de la profondeur du plongeon. »

Mon premier défilé, en 1997, était pour Alexander McQueen. Ma carrière s’est tout de suite apparentée à des montagnes russes, comme si une grue m’avait extraite de mes études de photo pour me larguer dans le monde de la mode. Je travaille dans la high fashion, un segment spécifique, et il m’est arrivé d’avoir l’impression de devoir renoncer à ma propre existence pour mon travail. Si je ne le faisais pas, il y avait des tas de filles disposées à prendre ma place. Si un client envisage de vous confier une mission, vous devez tout laisser tomber pour lui envoyer des photos. Après, il faut attendre, jusqu’à trois semaines. Parfois, la confirmation n’arrive que la veille du shooting, puis c’est l’euphorie et il faut tout régler fissa. Sans compter les fois où ils oublient de vous dire qu’ils ont choisi quelqu’un d’autre. Cela entraîne du stress chronique et donc des risques de burn-out ou de dépression. Dans ce cas, je me dis: « Nous aussi, nous sommes des humains, alors traitez-nous comme tels. » Aujourd’hui, je gère mieux ce mode de vie de dernière minute. C’est moi qui choisis quand je me lance.

Il est regrettable qu’on nous prenne si peu au sérieux, tant dans le monde de la mode qu’en dehors.

L’an dernier, vous avez posté sur Instagram un message percutant concernant l’insécurité financière à laquelle vous êtes confrontée.

Un des pièges d’une industrie qui repose sur la passion et la créativité est que les gens qui aimeraient tant y travailler le font gratuitement. Nous devons souvent bosser de longues heures contre une maigre rémunération. Les campagnes et les défilés paient bien, mais pour en décrocher un, il faut rester fidèle à l’objectif, c’est-à-dire, faire des shootings pour des magazines, et de préférence pour une couverture de Vogue. Alors, on accepte ce genre de mission, même si on ne reçoit qu’un forfait journalier qui est largement en deçà du salaire minimum. Cet investissement en temps et en énergie est nécessaire, car c’est la seule manière d’augmenter ses chances de décrocher une campagne qui paie bien. C’est comme si un boulanger devait vendre ses pains à perte pour miser sur la probabilité d’avoir, des mois plus tard, un gros client prêt à mettre le prix. Et il n’y a aucune garantie, car il se peut que les goûts du client changent entre-temps. C’est pourquoi je ne peux pas accepter n’importe quelle proposition. Par exemple, je ne pose pas pour des magazines en ligne, même si c’est bien payé, ni pour des look books online, car cela pourrait me faire perdre de ma valeur. Il se pourrait alors que les clients high fashion ne fassent plus appel à moi. Lorsque les gens vous qualifient d’icône, c’est magnifique, mais pour conserver ce statut, il faut faire des choix qui ont des conséquences financières.

Vous évoquez aussi le rôle des médias sociaux…

A mes débuts, tout était imprimé, et les budgets de campagnes étaient engloutis par les frais d’impression. Maintenant, ces mêmes budgets doivent être divisés entre toutes les plates-formes, ce qui réduit la part des mannequins. De plus, tout doit aller vite, les campagnes durent moins longtemps, et donc, on touche moins de royalties. Il faut fournir beaucoup d’effort et d’énergie pour des revenus de plus en plus faibles. L’année dernière, j’ai décidé de ne plus faire de shootings, à moins d’avoir la garantie sur papier qu’ils aboutiront à quelque chose. Bien sûr, cette situation révèle tout un système. Quelque part, un homme en costume tire les ficelles. Il attend que les créateurs dessinent non pas deux, mais quatre collections par an. Sous pression, ceux-ci doivent être ménagés et chouchoutés. Tout le monde contribue à la concrétisation de leur rêve, mais cet esprit créatif tout-puissant est-il vraiment un système viable? Je n’ai pas la solution, mais il faut en discuter. En tant que mannequin reconnue, je bénéficie d’une forme de privilège et je peux mettre ces choses sur le tapis, en espérant un changement en faveur de la nouvelle génération.

La top belge Hannelore Knuts revient sans tabou sur 20 ans de mannequinat:
© ALEXANDER POPELIER

Emily Ratajkowski remet elle aussi le système en question. Elle sait que, tant qu’elle reste sur les rails « que les exigences d’hommes définissent », son travail rapportera argent et satisfaction. Comme vous, elle ne propose pas de solution mais pose des questions.

Sur ce plan, je n’en suis qu’à mes premiers pas et j’y vois une invitation. Cela me pousse à réfléchir au pouvoir des hommes. D’où vient-il? Craignent-ils la puissance des femmes? Albert Einstein disait: « On ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de pensée que celui qui a généré le problème. » Il faut prendre un peu de distance et remettre les choses en question. J’ai appris cela par expérience. On ne peut pas tout savoir. Je suis avide de découvertes, mais cela m’apaise aussi de me dire que mon savoir est limité.

Vous vous êtes formée à la méditation. D’où vous vient cet intérêt?

En fait, cela faisait longtemps que je méditais dans le cadre de mon travail. Lors de vols long-courriers, sur la chaise de maquillage, sur le plateau, lorsque je m’impatientais, mais que je ne pouvais pas quitter les lieux, j’ai appris à me relaxer. Dans une situation délicate, vous pouvez soit rendre les choses encore plus difficiles, soit décider de rester calme. Nous sommes tous confrontés à des difficultés telles que le stress, la frustration, la peine. La question est de savoir ce qui peut nous aider dans ces moments-là. Au lieu de vouloir résoudre chaque problème immédiatement, il vaut mieux commencer par prendre le temps de ressentir les choses. Je trouve cette approche plus responsable. Ainsi, on ne se met pas en mode action/réaction, mais en action/relaxation (rires).

Quel bilan tirez-vous de vingt ans de mannequinat?

C’est un métier exaltant. J’ai choisi de faire des études de photographie parce que je voulais créer des images, mais je ne savais pas dessiner. Et c’est ce que je fais aujourd’hui, créer des images. Parfois en fin de parcours, lorsque je présente les créations, ou tout au début du processus de design. J’ai également imaginé un sac à main pour Delvaux et j’ai mis sur pied une exposition pour le Musée de la Mode de Hasselt. Cela revient toujours à raconter une histoire. J’espère pouvoir faire ce job encore longtemps, parce qu’il me plaît. Bien sûr, de nombreuses choses gagneraient à être améliorées. Mais si nous osons considérer les problèmes, nous pouvons les résoudre. C’est pourquoi je veille à ce qu’on puisse en parler. En même temps, je suis reconnaissante. J’ai accompli de belles choses et j’ai rencontré beaucoup de gens qui m’inspirent. Il m’est arrivé de ressentir de la solitude, dans les chambres d’hôtel et dans les lounges d’aéroports. Sur le plateau, les gens connaissent parfois votre nom, mais ils ne savent pas vraiment qui vous êtes. Mais cela m’a aussi appris des choses. Je ne suis pas naïve, je travaille et vis dans un monde superficiel, et le système capitaliste nous ressasse que nous avons besoin d’une multitude de choses pour être heureux. C’est justement de ce monde superficiel que j’ai tiré mes plus beaux enseignements, grâce aux gens que j’ai rencontrés, mais aussi en découvrant le système de l’intérieur. Aujourd’hui, je peux prendre la distance nécessaire. Mon bonheur ne dépend pas des strass et paillettes ou du fait que je sois en première couverture de Vogue. Je le puise en moi. La mode est une école de la vie. Dure, mais belle.

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