Il fait froid et sombre en ce samedi hivernal où nous rencontrons le duo A.F. Vandevorst, dans l'ancien bureau directorial de l'imposant immeuble qu'il occupe, dans le vieux quartier anversois de l'Eilandje. 2017 a été une année mouvementée pour An Vandevorst et Filip Arickx. Après une saison à Londres, ils ont fait leur retour dans le calendrier parisien, lors de la Semaine de la haute couture où ils ont présenté des pièces sublimes, fabriquées notamment à partir de sacs poubelle en plastique noir. Non contents de s'essayer au concept du " see now buy now " et de tester un showroom virtuel pour les acheteurs, ils ont aussi consacré énormément de temps à leur livre-rétrospective EndeNeu (Editions Hannibal), dont le titre est emprunté à un morceau du groupe de musique expérimentale Einstürzende Neubauten - Blixa, l'entreprise derrière A.F. Vandevorst, doit également son nom à Blixa Bargeld, le légendaire fondateur de cette formation berlinoise.
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Il fait froid et sombre en ce samedi hivernal où nous rencontrons le duo A.F. Vandevorst, dans l'ancien bureau directorial de l'imposant immeuble qu'il occupe, dans le vieux quartier anversois de l'Eilandje. 2017 a été une année mouvementée pour An Vandevorst et Filip Arickx. Après une saison à Londres, ils ont fait leur retour dans le calendrier parisien, lors de la Semaine de la haute couture où ils ont présenté des pièces sublimes, fabriquées notamment à partir de sacs poubelle en plastique noir. Non contents de s'essayer au concept du " see now buy now " et de tester un showroom virtuel pour les acheteurs, ils ont aussi consacré énormément de temps à leur livre-rétrospective EndeNeu (Editions Hannibal), dont le titre est emprunté à un morceau du groupe de musique expérimentale Einstürzende Neubauten - Blixa, l'entreprise derrière A.F. Vandevorst, doit également son nom à Blixa Bargeld, le légendaire fondateur de cette formation berlinoise. D'aucuns ont craint un moment que le label lui-même ne se désintègre lorsque le tandem a annoncé, l'été dernier, qu'il renonçait aux lignes saisonnières de vêtements, ne conservant que le créneau des chaussures - qui représente environ la moitié du chiffre d'affaires de la société. Au grand soulagement des aficionados de la marque, A.F. Vandevorst n'a toutefois pas l'intention de cesser ses activités. " Nous avions parfois l'impression que la créativité de nos débuts s'était un peu étiolée, explique Filip Arickx. Il nous arrivait régulièrement de dormir moins de quatre heures par nuit, nous ne partions jamais en vacances... C'est un rythme intenable, dont nous ne voulons plus. Nous n'en avons pas assez, que du contraire, mais nous aspirons à plus de temps pour nous, pour exprimer notre créativité et nouer des collaborations avec des personnes que nous trouvons intéressantes. " La griffe continuera donc à exister au travers de projets ponctuels ou de collections capsules - dont une, pour commencer, avec la styliste suédoise B. Akerlund, qui a travaillé notamment avec Beyoncé et Madonna -, et conservera sa place dans le calendrier de la haute couture. Un moment-clé donc, qui s'avère une occasion rêvée pour regarder dans le rétroviseur. Flash-back. Filip Arickx : J'avais lu dans le numéro " Mode, c'est belge " de Knack Weekend un article consacré aux ados, dont l'auteur affirmait qu'ils n'avaient aucun style. C'était l'époque de Millet, Chipie, Burlington, La Gaviotta... J'étais tellement exaspéré que j'ai écrit à la rédaction pour vider mon sac. Deux semaines plus tard, on me proposait de participer à Blikvanger, l'émission de mode de Ghislaine Nuytten à la BRT... Je devais avoir 15 ou 16 ans. Je me suis retrouvé avec un groupe de jeunes - j'étais le seul garçon - et une pile de vêtements, avec pour instruction de composer une tenue. Dirk Bikkembergs (NDLR : un des fameux " Six " sortis de l'Académie d'Anvers qui ont fait connaître notre mode à l'international), l'un des invités du programme, a déclaré avec enthousiasme que je méritais une note de 200 %. An Vandevorst : Je me suis souvenue, après coup, d'avoir vu cette émission : il avait enfilé deux imperméables l'un au-dessus de l'autre. La photo a même été affichée plus tard à l'Académie. Quelqu'un y avait ajouté un phylactère qui disait " les 200 %, c'est moi ! ". F.A. : En coulisses, Dirk Bikkembergs m'a demandé si je savais déjà ce que je voulais faire plus tard. Je n'en avais aucune idée ! Pour lui, ma voie était toute tracée : je devais absolument rejoindre l'Académie. Il a téléphoné à ma mère pour pouvoir m'emmener à Paris. C'est mon père qui m'a déposé à la gare. Dirk Bikkembergs était déjà installé dans un vieux coupé avec Walter Van Beirendonck, Dirk Van Saene, Ann Demeulemeester, Dries Van Noten et Marina Yee... C'est ainsi que je me suis retrouvé, petit jeune, entre les Six dont la carrière venait tout juste de débuter. A Paris, ils dormaient à même le sol chez des amis. Mon premier défilé a été celui de Jean Paul Gaultier, à la Salle Wagram. Comme je n'avais pas d'invitation et que c'était le chaos complet devant les portes, je me suis glissé à l'intérieur à quatre pattes. Le premier rang était vide, je me suis installé et j'ai vu tout à coup quelqu'un qui me faisait de grands signes depuis l'arrière de la salle : " Filip, barre-toi ! " Mais je suis resté et personne ne m'a demandé de partir. C'est ainsi que j'ai assisté à mon premier défilé en front row. Dans la vie, tout est une question de culot... A.V. : Moi, ma maman était prof d'art. Elle m'a traînée dans les expositions dès mon enfance et m'a toujours encouragée à cultiver ma différence. C'est en 1984, vers 16 ans, que j'ai assisté à mon premier concert d'Einstürzende Neubauten, avec des amis plus âgés. Le déclic de la mode est arrivé en dernière année d'humanités, en voyant une émission de télévision consacrée aux Six - c'était peut-être aussi Blikvanger. J'ai immédiatement su que c'était ma voie. J'ai donc fait une année préparatoire en dessin et, cet été-là, ma mère m'a emmenée en voyage en Allemagne, où j'ai découvert l'oeuvre de Joseph Beuys.F.A. : Nous avons fait connaissance le jour de la rentrée, à l'Académie d'Anvers. Nous cherchions tous les deux la section mode lorsque nous nous sommes rencontrés dans le couloir du deuxième étage. En nous regardant, nous nous sommes immédiatement dit que nous étions certainement dans la même filière. Le courant est tout de suite passé entre nous. Nous étions soixante dans notre classe, répartis en trois groupes en fonction de l'ordre alphabétique. Pas de chance... mais on s'est dit qu'on se reverrait à la pause. A.V. : Vingt minutes après le début du premier cours, quelqu'un frappait à la porte. C'était Filip qui demandait s'il pouvait changer de groupe. Il fallait que quelqu'un échange avec lui et Vera Van den Bossche s'est portée volontaire... C'est ainsi que nous avons fait tout notre parcours dans la même classe. F.A. : Les " Six " venaient de percer - et tenaient encore à se faire appeler ainsi - et la mode vivait une de ses heures de gloire avec Comme des Garçons, Martine Sitbon, Mugler, Gaultier... J'ai des frissons quand j'y repense ! A.V. : J'ai adoré cette école. Je m'y sentais chez moi, j'aurais voulu ne plus jamais en repartir.F.A : Je suis convaincu que le service militaire, que j'ai fait après l'Académie, a contribué à ma formation esthétique. Il y avait les uniformes, les bottines... et la vue de ces deux ou trois cents soldats paradant, je trouvais ça vraiment impressionnant. A.V. : Je suis allée faire mes stages chez Martin Margiela, à Paris. Ma première idée était de rester en France, mais il n'y avait pas de poste à pourvoir chez Martin, à ce moment-là. Le photographe Ronald Stoops m'a conseillé d'aller voir Dries Van Noten ; il m'a engagée immédiatement. J'y suis restée six ans et demi. F.A. : Moi, je faisais des collections commerciales et du styling, tout en donnant de temps en temps un coup de main à Dirk Bikkembergs. C'est à cette époque qu'An et moi nous sommes installés ensemble, en aménageant un petit atelier à la maison.A.V. : J'avais dessiné un chapeau en feutre dans le style de Beuys, surmonté de la mention " hiver 1998/89 ". Je l'ai accroché au mur et j'ai dit à Filip que je voulais commencer ma propre collection. " Alors c'est ce que nous devons faire ", m'a-t-il répondu, même si lui-même ne ressentait pas vraiment ce besoin. J'avais pensé m'y atteler seule, sans même me dire que nous aurions pu faire quelque chose à deux. Je n'étais d'ailleurs pas convaincue que cela pouvait marcher... Mais après quelques jours de réflexion, la décision était prise. F.A : Nous voulions donner l'impression que la collection avait été dessinée par une seule et même personne. Nous avons même envisagé d'imaginer un personnage fictif, une petite vieille aux cheveux gris qui aurait salué le public lors des défilés et donné les interviews à notre place... Mais qu'aurait-on fait si elle tombait malade ? A.V. : Filip a alors proposé de prendre ses initiales et mon nom de famille. F.A. : A l'époque, tous les regards étaient rivés sur la mode belge avec Van Noten, Van Beirendonck... un nom qui commençait par Van ne pouvait pas nous faire de tort ! A.V. : Après notre premier défilé parisien, on a passé en boucle I've NeverBeen toMe de Charlène. En coulisses, tout le monde était en larmes - de joie, de soulagement. Nous étions sur les rotules. J'étais là, les bras chargés de fleurs, lorsque Filip m'a glissé une petite boîte rouge. Je me suis dit que je l'ouvrirais plus tard, mais il a insisté. Et c'est ainsi qu'il m'a demandée en mariage. Encore des larmes... Nous avions pris une foule de rendez-vous pour cette première expérience à Paris, mais le lendemain du défilé, personne. On s'est dit que c'était fichu... Et puis ils sont tous arrivés le jour suivant ! Nous sommes rentrés avec vingt-huit clients, c'est beaucoup pour une première collection.A.V. : Les temps forts n'ont pas manqué au cours de ces vingt années, mais nous travaillions aussi en permanence : nous voulions tout faire nous-mêmes ! Cela nous a fait passer à côté de beaucoup de choses. En 2001 par exemple, nous avons assuré l'aller-retour à New York pour une séance photo pour Vogue suivie d'un dîner chez Anna Wintour. A la moitié du repas, nous étions déjà en train de nous demander quand nous pourrions enfin rentrer à l'hôtel, où le travail nous attendait... F.A. : Au début, nous faisions tout à deux : chaque ligne, chaque couleur, chaque foire textile et même la comptabilité ! Jenny Meirens (NDLR : la partenaire d'affaires de Martin Margiela) nous a fait remarquer un jour que cela nous faisait vraiment perdre du temps. A.V. : Nous avons fini par nous partager les tâches en 2007. Depuis, je suis responsable des collections, tandis que Filip s'occupe des aspects plus commerciaux et de la manière dont nous nous profilons au travers des défilés et de la boutique... Mais nous gardons tous les deux notre mot à dire sur tout ce qui sort. F.A. et A.V. : Sans hésitation, notre meilleur show fut la présentation de la collection hiver 15 à la résidence de l'ambassadeur de Belgique, à Paris, une performance réalisée en collaboration avec l'artiste Joris Van de Moortel (NDLR : dans les salons garnis d'objets anciens, protégés pour l'occasion par un film plastique transparent, son groupe a joué du rock à plein volume tandis que les modèles étaient aspergés de peinture blanche sous le regard de journalistes et d'acheteurs en combinaisons protectrices. La collection elle-même s'inspirait des costumes péruviens traditionnels, hauts en couleurs... mais avait été exécutée entièrement en nuances de gris). A.V. : C'était vraiment un défilé qui mettait tout sens dessus dessous. Nous appréhendions évidemment les réactions, ne sachant pas si les gens étaient prêts à nous suivre dans notre histoire... Mais le retour a été formidable.F.A. : Le défilé lors de la semaine de la haute couture, en juillet dernier, a été pour nous une étape décisive. Etre acceptés dans le calendrier officiel est un honneur ! A.V. : Dans notre esprit, A.F. Vandevorst a toujours été un projet plus large qu'une simple gamme de vêtements, et nous nous donnons aujourd'hui la chance de faire toutes les choses pour lesquelles nous n'avons jamais eu de temps. Le changement est aussi un peu dans notre caractère. A nous deux, nous avons toujours souffert plutôt d'une surabondance d'idées que d'un manque d'inspiration et nous avons aussi sans cesse cherché de nouveaux défis. Et puis, quand on travaille dur sur un projet depuis vingt ans, on mérite tout de même un peu de liberté ! Ce qui est bien dans la mode, à notre époque, c'est qu'il n'y a plus de schémas prédéfinis et plus de règles, même si on peut évidemment toujours choisir de s'en tenir à celles qui existaient dans le passé. Quitter sa zone de confort n'est pas une évidence, car le fait d'avoir un rythme et une continuité apporte aussi un sentiment de sécurité. Cela dit, pour nous, les changements que l'on observe actuellement dans le secteur fonctionnent, et il n'est pas plus compliqué d'y tenir le coup qu'il y a vingt ans. Il faut simplement se battre. Chaque période a ses difficultés et ses défis spécifiques. A nos débuts, il y a eu une crise économique au Japon puis les attentats du 11 septembre. Il y a vingt ans, on ne parlait pas encore de la révolution technologique et le GSM était une nouveauté. Je me souviens que nous avons un jour croisé Raf Simons à une foire du textile, qui s'est immédiatement exclamé : " Vous aussi vous avez déjà un de ces téléphones ! " Je me rappelle également de notre premier ordinateur, au bureau, auquel nous n'osions pratiquement pas toucher. C'est comme cela que nous avons commencé. On nous dit aujourd'hui que les gens sont saturés, mais à l'époque, ils étaient pratiquement impossibles à joindre ! Les clients devaient venir au showroom pour voir les collections et, avec un peu de chance, l'InternationalHerald Tribune publiait une seule photo du défilé. Les clients étaient finalement très peu informés... aujourd'hui, tout le monde peut voir ce que vous faites, ce qui a aussi ses avantages.Par Jesse Brouns