Fin février 2020: le petit monde du cinéma français couronne Roman Polanski, sacrant de la récompense la plus prestigieuse de la cérémonie annuelle des César ce que d'aucuns considèrent comme un violeur, de femmes et jeunes filles. Bafouant par là même la parole de femmes dénonçant ses exactions. Mars 2020, le covid s'abat sur le monde, plaçant les femmes en première ligne de la lutte contre cette pandémie mondiale. L'année 2020 s'achève sur le constat qu'à l'hôpital, dans les services essentiels, à la maison, le rôle de la gente féminine a été, durant de longs mois, déterminant pour maintenir la vie, le cap. Plus légère - quoi que - cette sélection (non exhaustive) de bandes-dessinées, permet de mettre en lumière des combats, des luttes et des personnalités de femmes, qu'elles aient existé ou pas, qui portent haut la lutte pour l'égalité. Et la reconnaissance d'une moitié de l'humanité, qui n'en jouit pas encore pleinement.

Peau d'homme, de Hubert et Zanzim, collection 1000 feuilles, éditions Glénat.

Bianca, fille de bonne famille dans l'Italie de la Renaissance, doit se marier de raison. Pas folichon, d'autant que celui que ses parents ont choisi pour elle ne lui est peut-être pas destiné. Ça, Bianca l'apprend rapidement en revêtant la peau d'homme qui se transmet aux femmes de la famille avant leur mariage, et grâce à laquelle l'héroïne va avoir accès au monde des hommes et à leurs secrets. Ainsi "regenrée", elle est bien décidée à en apprendre plus sur celui avec lequel elle va devoir passer sa vie. Comme il se doit alors. Homme parmi les hommes grâce à sa nouvelle anatomie, elle découvre aussi la liberté totale dont ces derniers jouissent, quand les femmes, elles, sont réprimées quand elles tentent de goûter à la leur. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle y prend goût, au fil d'un dessin et d'un récit à son image, frais, enlevés et rebondissants. D'ailleurs, pourquoi la morale, la religion et la société juguleraient les libertés des femmes alors que les hommes semblent avoir toutes les les l'attitude pour vivre pleinement. D'ailleurs, après y avoir goûté, plus question de rentrer dans le moule. L'héroïne énergique décide de balayer de la manche l'ordre établi et pulvérise le carcan de la tradition et de la religion, pour vivre sa vie, amoureuse et sexuelle librement.

Anaïs Nin, Sur la mer de mensonges, de Léonie Bischoff, éditions Casterman

Pour beaucoup, elle est la bande dessinée évènement de la rentrée de septembre. Avec son dessin très délicat, crayonné, aux teintes subtiles, Léonie Bischoff, jeune auteure installée à Bruxelles, nous fait littéralement plonger dans la vie d'Anaïs Nin, dont le grand public retient souvent surtout ses nouvelles érotiques, alors que sa production est pléthorique. Nécessité d'écrire et ses affres, tourments artistiques et amoureux, quête de la sensualité et du plaisir, fascination pour un père qui l'a abandonnée, et transgression ultime largement consommée, la vie d'Anaïs Nin mise en récit ici ne met rien de côté, sans toutefois forcer le trait. Et Léonie Bischoff parvient, et c'est rare, à infuser le trouble chez le lecteur.

Ama, le souffle des femmes, de Franck Manguin et Cécile Becq, éditions Sarbacane

Récemment récompensé par la Pépite d'or du meilleur album BD jeunesse au Salon de la littérature Jeunesse de Montreuil, Ama, le souffle des femmes dépeint une communauté de femmes sur la petite île d'Hegura au Japon. Des femmes expertes dans la récolte sauvage d'ormeaux, un art ancestral qui leur est réservé. C'est dans ce petit monde que la jeune Nagisa débarque mystérieusement de Tokyo. Dans cet univers où ces femmes, les Ama, vivent souvent presque nues, de par leur fonction et où elles mènent la danse, fument, parlent des hommes, jouissent d'une liberté encore rare pour le sexe dit "faible" à la fin des années 60 au Japon. Cécile Becq au dessin y signe sa première bande dessinée, très maitrisée, sur une histoire dont le scénario est une invitation à découvrir plus avant cette micro société où les femmes ne s'en laissent pas conter.

Jujitsuffragettes, les Amazones de Londres, de Clément Xavier et Lisa Lugrin, éditions Delcourt

Avec Jujitsuffragettes, les éditions Delcourt inaugurent la collection Coup de tête à la ligne éditoriale aussi originale que pertinente: raconter des histoires où sport et Histoire, petite et grande, sont intimement liés. Cette première incursion trouve lieu et place dans le Londres de 1910. Une société corsetée, comme les femmes d'alors, où ces dernières n'ont pas voix au chapitre. C'est justement cela qu'elles réclament, galvanisées par le discours féministe d'Emmeline Pankhurst. Mais leurs interventions sont violemment réprimées et punies, une répression qui freine l'émergence à grande échelle d'un mouvement plus vaste et l'accès à leur revendication: le droit de vote pour les femmes.

C'est là qu'Edith Garnut intervient: Professeur de Jujitsu avec son mari, elle va former la garde rapprochée d'Emmeline Pankhurst, baptisée les Amazones, pour que celle-ci rabroue ceux qui veulent la faire taire. Et que la parole progressiste puisse enfin arrivée jusqu'à son auditoire sans être saisie par les forces de l'ordre. Dans cet épisode historique, on comprend comment le jujistu est devenu la condition pour que la parole féministe accède à son audience, et prenne de l'ampleur. Et à terme que les femmes accèdent aux urnes.

Accouche!, de Justine Saint-Lô et Fleur Godart, éditions Hachette collection Marabout

Le titre sonne comme une injonction. Comme lorsqu'on somme quelqu'un de cesser de nous faire lambiner. Quand il s'agit de parler d'accouchement, l'exercice peut s'avérer impudique, voire gênant, clivant et ainsi mettre de côté la gente masculine, et les femmes qui n'aurait pas encore traverser ce moment. Les autres étant dès lors déniaisées quant aux détails mais surtout au fantasme de ce que ça peut être. D'ailleurs - puisqu'il s'agit ici d'être honnête -, peu adepte des épanchements féminins sur le sujet, on entamait cette lecture avec réticence et aprioris. À tort. Accouche livre les témoignages très francs et factuels de personnes ayant vécu un (ou plusieurs) accouchement. Femme, gynécologue, sage-femme, homme, acupunctrice, tous donnent leur version de ce moment singulier, des conditions, de leur ressenti, et c'est un panorama riche et passionnant qui est dessiné, avec ses failles et ses miracles. Sans impudeur ni fausse pudeur.

Pucelle, tome 1 Débutante, de Florence Dupré-Latour, éditions Dargaud

Pour cette BD, Florence Dupré Latour se replonge dans son enfance. Entourée de ses frères et soeurs, un père se consacrant exclusivement à son travail, une mère entièrement dévouée à son foyer et à ses enfants. Mais quand Florence petite fille grandit, elle s'aperçoit qu'elle ne sait rien de ce qui se passe en dessous de la ceinture. Parce que dans cette maison, catholique pratiquant, il est interdit - même si même ça aussi on le tait - de parler ni même d'évoquer de "la chose qui ne doit pas être dite." Alors Florence s'énerve face à la liberté et la spontanéité de sa soeur de 4 ans qui, elle, fantasme des histoires sur le sujet tabou, s'angoisse en tant que fille, parce qu'elle pressent qu'elle est du mauvais côté de la chose. Honte, peur, Florence est seule face à son ignorance et à ses sentiments troublants. Fruit d'une éducation patriarcale, renforcée par un dogme religieux qui laisse, avec la complicité des mères, les jeunes filles - et les jeunes hommes aussi du reste - dans l'ignorance et le désarroi. Une bande dessinée au dessin faussement naïf, qui prône l'éclairage contre l'obscurantisme, la pédagogie plutôt que de l'ignorance, qui parlera à celles, nombreuses, qui se sont retrouvées - ou se trouvent - seules au moment où leur corps, leur vie changeaient. À mettre aussi dans les mains des hommes, jeunes ou moins jeunes, et celles des futurs pères.

Le manifeste des 343, histoire d'un combat, de Laffitte, Strag et Duphot, éditions Hachette, collection Marabulles

Épisode déterminant dans la vie des Françaises (et des Français), la publication de cette pétition visant à réformer le droit à l'avortement en France trouve sa place dans un contexte social, politique et médiatique que ce récit nous brosse. Il suit l'action de Nicole (personnage inspiré de Nicole Muchnik), documentaliste de l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur, qui a pris à bras le corps ce combat. Comment agir efficacement pour obtenir gain de cause? Avec qui se fédérer pour peser dans l'espace public? Cette BD fait le récit au jour le jour d'un moment crucial de la vie politique française, mais surtout déterminant pour la vie des femmes. Un coup monté et mené par des femmes, dont les hommes aux postes clés dudit hebdo, ont réussi à tirer parti.

À mains nues, de Clément Ouberie et Leïla Slimani, Les Arènes BD

Encore un portrait de femme épatante. Début du XXe siècle, Suzanne Gros se marie à Henry Pertat, brillant jeune médecin. Mais sa passion pour l'art ne suffit à combler cette jeune femme de la bonne société parisienne. Elle décide donc d'entamer des études de médecine. Dotée d'une volonté exceptionnelle et d'une intelligence qui ne l'est pas moins, Suzanne, femme libre du début du XXe siècle, va devenir une pionnière de la chirurgie esthétique, en 1912, quand elle réussi à redonner sa superbe à la première star mondiale, Sarah Bernhardt, défigurée par un chirurgien américain. Dès 1914, elle va travailler aux cotés du professeur Morestin, qui depuis l'hôpital du Val de Grâce, s'emploie à redonner un visage aux Gueules casées par la guerre. Chirugienne de génie, elle est aussi une féministe convaincue: en 1924, elle crée la section française du club service Soroptimist International, mouvement interprofessionnel féminin créé aux États-Unis en 1921. Une femme déterminée dont on attend la suite de la biographie dessinée avec impatience.

Neuf mois et toi, de Lucy Knisley, éditions Casterman

Attendre un enfant, c'est quoi? C'est parfois d'abord le perdre, puis espérer longtemps avant de l'attendre à nouveau. Puis enfin s'il est là, être malade, ne pas être écoutée, ne pas croire qu'on va y arriver. C'est se poser plein de questions, trouver parfois des réponses. Puisque c'est une expérience (extra)ordinaire, c'est aussi avoir envie de la partager, quand on est autrice de BD comme Lucy Knisley, qui embarque le lecteur dans sa grossesse, ses fausses couches, son malaise, son bonheur, sa peur, le bout du chemin, parfois chaotique. Au fil des semaines, l'auteure se plonge dans le rapport social du corps de la femme enceinte selon les époques, dans ce qu'on croise de de doutes, d'expertises, d'écoute ou de solitude au fil de ces mois qui construise la vie, et change définitivement celle des parents.

Radium Girls, de Cy, éditions Glénat, collection Karma

Fin des années 1910 dans le New Jersey. Mollie, Albina, Grace, Katherine et les autres sont employées à la peinture des cadrans de montres pour la firme RUSG, qui fournit notamment l'armée US. Elles sont jeunes, plutôt émancipées, ravies de travailler. Une fois achevées leurs journées à pratiquer le lip painting (à savoir le lissage du pinceau avec les lèvres) à l'atelier, elles vont danser, boivent de l'alcool malgré la prohibition, vont au cinéma, ou le week end se baigner à Coney Island. Elles ont la vie devant elles. Et viennent même d'accéder au droit de vote. Sauf que la peinture qu'elles déposent jour après jour, heure après heure, contient du radium, qui s'instille sournoisement en elles. Les rendant phosphorentes - d'où leur surnom de Ghost Girls -, ce qui peut faire de l'effet sur leur entourage, mais surtout les empoisonnant. "Le jour on l'on a peint notre premier cadran, le compte à rebours a commencé".

Cette bande dessinée, délicatement réalisée aux crayons de couleur, revient sur une histoire qui, avec du recul, semble hallucinante: le sacrifice sur l'autel de la production et du progrès (le potentiel du radium) d'une bande de jeunes femmes qui commencent à goûter à l'avancée de leurs droits, mais toujours main d'oeuvre envisagée comme quantité d'humanité négligeable. Cette bande dessinée évoque alors aussi ce combat terrible pour faire reconnaitre la responsabilite de la firme dans la maladie et la mort de dizaine de ces employées, une lutte juridique qui aura mis une première pierre aux droits des ouvrirers. En effet, l'affaire des Radium Girls a permis d'établir un précédent au droit individuel des travailleurs à engager des poursuites à l'encontre des sociétés qui les emploient en raison d'un préjudice subi au travail. Suite à ces plaintes, et leurs victoires, les normes de sécurité industrielle furent améliorées pour de nombreuses décennies. Un combat mené par des femmes, qui méritai(en)t de revenir sur le devant de la scène.

Et toujours...

Edition 2020 des Culottées de Pénélope Bagieu, éditions Gallimard, DR
Edition 2020 des Culottées de Pénélope Bagieu, éditions Gallimard © DR

Devenu un classique en à peine quatre ans, les deux tomes Culottées de Pénélope Bagieu, sortis initialement en 2016, sont réunis cette année dans un monovolume. Derrière cette nouvelle couverture explosive, 30 portraits de femmes qui ont pris en main leur destin, qu'il soit sordide, impérial, ordinaire, ou à écrire, pour devenir des modèles de résilience, de courage ou de créativité. En tout ças de persévérance et de liberté. A mettre en les mains qui n'auraient pas encore eu la chance de croiser ces héroïnes inspirantes.

2020 s'achève avec son lot de bandes dessinées faisant la part belle au propos féministe. Mais il y a fort que 2021 ne sera pas en reste côté sorties en librairie sur le même thème. En janvier déjà sortira Résine (aux éditions La Ville Brûle), bd ado adulte sur le thème cher à Mona Chollet des sorcières. Sur fond fantastico-médiéval, et avec humour, Elodie Shanta parle aussi d'amour et de sororité. À guetter en librairie le 15 janvier.

Fin février 2020: le petit monde du cinéma français couronne Roman Polanski, sacrant de la récompense la plus prestigieuse de la cérémonie annuelle des César ce que d'aucuns considèrent comme un violeur, de femmes et jeunes filles. Bafouant par là même la parole de femmes dénonçant ses exactions. Mars 2020, le covid s'abat sur le monde, plaçant les femmes en première ligne de la lutte contre cette pandémie mondiale. L'année 2020 s'achève sur le constat qu'à l'hôpital, dans les services essentiels, à la maison, le rôle de la gente féminine a été, durant de longs mois, déterminant pour maintenir la vie, le cap. Plus légère - quoi que - cette sélection (non exhaustive) de bandes-dessinées, permet de mettre en lumière des combats, des luttes et des personnalités de femmes, qu'elles aient existé ou pas, qui portent haut la lutte pour l'égalité. Et la reconnaissance d'une moitié de l'humanité, qui n'en jouit pas encore pleinement.Bianca, fille de bonne famille dans l'Italie de la Renaissance, doit se marier de raison. Pas folichon, d'autant que celui que ses parents ont choisi pour elle ne lui est peut-être pas destiné. Ça, Bianca l'apprend rapidement en revêtant la peau d'homme qui se transmet aux femmes de la famille avant leur mariage, et grâce à laquelle l'héroïne va avoir accès au monde des hommes et à leurs secrets. Ainsi "regenrée", elle est bien décidée à en apprendre plus sur celui avec lequel elle va devoir passer sa vie. Comme il se doit alors. Homme parmi les hommes grâce à sa nouvelle anatomie, elle découvre aussi la liberté totale dont ces derniers jouissent, quand les femmes, elles, sont réprimées quand elles tentent de goûter à la leur. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle y prend goût, au fil d'un dessin et d'un récit à son image, frais, enlevés et rebondissants. D'ailleurs, pourquoi la morale, la religion et la société juguleraient les libertés des femmes alors que les hommes semblent avoir toutes les les l'attitude pour vivre pleinement. D'ailleurs, après y avoir goûté, plus question de rentrer dans le moule. L'héroïne énergique décide de balayer de la manche l'ordre établi et pulvérise le carcan de la tradition et de la religion, pour vivre sa vie, amoureuse et sexuelle librement.Pour beaucoup, elle est la bande dessinée évènement de la rentrée de septembre. Avec son dessin très délicat, crayonné, aux teintes subtiles, Léonie Bischoff, jeune auteure installée à Bruxelles, nous fait littéralement plonger dans la vie d'Anaïs Nin, dont le grand public retient souvent surtout ses nouvelles érotiques, alors que sa production est pléthorique. Nécessité d'écrire et ses affres, tourments artistiques et amoureux, quête de la sensualité et du plaisir, fascination pour un père qui l'a abandonnée, et transgression ultime largement consommée, la vie d'Anaïs Nin mise en récit ici ne met rien de côté, sans toutefois forcer le trait. Et Léonie Bischoff parvient, et c'est rare, à infuser le trouble chez le lecteur. Récemment récompensé par la Pépite d'or du meilleur album BD jeunesse au Salon de la littérature Jeunesse de Montreuil, Ama, le souffle des femmes dépeint une communauté de femmes sur la petite île d'Hegura au Japon. Des femmes expertes dans la récolte sauvage d'ormeaux, un art ancestral qui leur est réservé. C'est dans ce petit monde que la jeune Nagisa débarque mystérieusement de Tokyo. Dans cet univers où ces femmes, les Ama, vivent souvent presque nues, de par leur fonction et où elles mènent la danse, fument, parlent des hommes, jouissent d'une liberté encore rare pour le sexe dit "faible" à la fin des années 60 au Japon. Cécile Becq au dessin y signe sa première bande dessinée, très maitrisée, sur une histoire dont le scénario est une invitation à découvrir plus avant cette micro société où les femmes ne s'en laissent pas conter. Avec Jujitsuffragettes, les éditions Delcourt inaugurent la collection Coup de tête à la ligne éditoriale aussi originale que pertinente: raconter des histoires où sport et Histoire, petite et grande, sont intimement liés. Cette première incursion trouve lieu et place dans le Londres de 1910. Une société corsetée, comme les femmes d'alors, où ces dernières n'ont pas voix au chapitre. C'est justement cela qu'elles réclament, galvanisées par le discours féministe d'Emmeline Pankhurst. Mais leurs interventions sont violemment réprimées et punies, une répression qui freine l'émergence à grande échelle d'un mouvement plus vaste et l'accès à leur revendication: le droit de vote pour les femmes.C'est là qu'Edith Garnut intervient: Professeur de Jujitsu avec son mari, elle va former la garde rapprochée d'Emmeline Pankhurst, baptisée les Amazones, pour que celle-ci rabroue ceux qui veulent la faire taire. Et que la parole progressiste puisse enfin arrivée jusqu'à son auditoire sans être saisie par les forces de l'ordre. Dans cet épisode historique, on comprend comment le jujistu est devenu la condition pour que la parole féministe accède à son audience, et prenne de l'ampleur. Et à terme que les femmes accèdent aux urnes. Le titre sonne comme une injonction. Comme lorsqu'on somme quelqu'un de cesser de nous faire lambiner. Quand il s'agit de parler d'accouchement, l'exercice peut s'avérer impudique, voire gênant, clivant et ainsi mettre de côté la gente masculine, et les femmes qui n'aurait pas encore traverser ce moment. Les autres étant dès lors déniaisées quant aux détails mais surtout au fantasme de ce que ça peut être. D'ailleurs - puisqu'il s'agit ici d'être honnête -, peu adepte des épanchements féminins sur le sujet, on entamait cette lecture avec réticence et aprioris. À tort. Accouche livre les témoignages très francs et factuels de personnes ayant vécu un (ou plusieurs) accouchement. Femme, gynécologue, sage-femme, homme, acupunctrice, tous donnent leur version de ce moment singulier, des conditions, de leur ressenti, et c'est un panorama riche et passionnant qui est dessiné, avec ses failles et ses miracles. Sans impudeur ni fausse pudeur. Pour cette BD, Florence Dupré Latour se replonge dans son enfance. Entourée de ses frères et soeurs, un père se consacrant exclusivement à son travail, une mère entièrement dévouée à son foyer et à ses enfants. Mais quand Florence petite fille grandit, elle s'aperçoit qu'elle ne sait rien de ce qui se passe en dessous de la ceinture. Parce que dans cette maison, catholique pratiquant, il est interdit - même si même ça aussi on le tait - de parler ni même d'évoquer de "la chose qui ne doit pas être dite." Alors Florence s'énerve face à la liberté et la spontanéité de sa soeur de 4 ans qui, elle, fantasme des histoires sur le sujet tabou, s'angoisse en tant que fille, parce qu'elle pressent qu'elle est du mauvais côté de la chose. Honte, peur, Florence est seule face à son ignorance et à ses sentiments troublants. Fruit d'une éducation patriarcale, renforcée par un dogme religieux qui laisse, avec la complicité des mères, les jeunes filles - et les jeunes hommes aussi du reste - dans l'ignorance et le désarroi. Une bande dessinée au dessin faussement naïf, qui prône l'éclairage contre l'obscurantisme, la pédagogie plutôt que de l'ignorance, qui parlera à celles, nombreuses, qui se sont retrouvées - ou se trouvent - seules au moment où leur corps, leur vie changeaient. À mettre aussi dans les mains des hommes, jeunes ou moins jeunes, et celles des futurs pères. Épisode déterminant dans la vie des Françaises (et des Français), la publication de cette pétition visant à réformer le droit à l'avortement en France trouve sa place dans un contexte social, politique et médiatique que ce récit nous brosse. Il suit l'action de Nicole (personnage inspiré de Nicole Muchnik), documentaliste de l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur, qui a pris à bras le corps ce combat. Comment agir efficacement pour obtenir gain de cause? Avec qui se fédérer pour peser dans l'espace public? Cette BD fait le récit au jour le jour d'un moment crucial de la vie politique française, mais surtout déterminant pour la vie des femmes. Un coup monté et mené par des femmes, dont les hommes aux postes clés dudit hebdo, ont réussi à tirer parti. Encore un portrait de femme épatante. Début du XXe siècle, Suzanne Gros se marie à Henry Pertat, brillant jeune médecin. Mais sa passion pour l'art ne suffit à combler cette jeune femme de la bonne société parisienne. Elle décide donc d'entamer des études de médecine. Dotée d'une volonté exceptionnelle et d'une intelligence qui ne l'est pas moins, Suzanne, femme libre du début du XXe siècle, va devenir une pionnière de la chirurgie esthétique, en 1912, quand elle réussi à redonner sa superbe à la première star mondiale, Sarah Bernhardt, défigurée par un chirurgien américain. Dès 1914, elle va travailler aux cotés du professeur Morestin, qui depuis l'hôpital du Val de Grâce, s'emploie à redonner un visage aux Gueules casées par la guerre. Chirugienne de génie, elle est aussi une féministe convaincue: en 1924, elle crée la section française du club service Soroptimist International, mouvement interprofessionnel féminin créé aux États-Unis en 1921. Une femme déterminée dont on attend la suite de la biographie dessinée avec impatience. Attendre un enfant, c'est quoi? C'est parfois d'abord le perdre, puis espérer longtemps avant de l'attendre à nouveau. Puis enfin s'il est là, être malade, ne pas être écoutée, ne pas croire qu'on va y arriver. C'est se poser plein de questions, trouver parfois des réponses. Puisque c'est une expérience (extra)ordinaire, c'est aussi avoir envie de la partager, quand on est autrice de BD comme Lucy Knisley, qui embarque le lecteur dans sa grossesse, ses fausses couches, son malaise, son bonheur, sa peur, le bout du chemin, parfois chaotique. Au fil des semaines, l'auteure se plonge dans le rapport social du corps de la femme enceinte selon les époques, dans ce qu'on croise de de doutes, d'expertises, d'écoute ou de solitude au fil de ces mois qui construise la vie, et change définitivement celle des parents. Fin des années 1910 dans le New Jersey. Mollie, Albina, Grace, Katherine et les autres sont employées à la peinture des cadrans de montres pour la firme RUSG, qui fournit notamment l'armée US. Elles sont jeunes, plutôt émancipées, ravies de travailler. Une fois achevées leurs journées à pratiquer le lip painting (à savoir le lissage du pinceau avec les lèvres) à l'atelier, elles vont danser, boivent de l'alcool malgré la prohibition, vont au cinéma, ou le week end se baigner à Coney Island. Elles ont la vie devant elles. Et viennent même d'accéder au droit de vote. Sauf que la peinture qu'elles déposent jour après jour, heure après heure, contient du radium, qui s'instille sournoisement en elles. Les rendant phosphorentes - d'où leur surnom de Ghost Girls -, ce qui peut faire de l'effet sur leur entourage, mais surtout les empoisonnant. "Le jour on l'on a peint notre premier cadran, le compte à rebours a commencé". Cette bande dessinée, délicatement réalisée aux crayons de couleur, revient sur une histoire qui, avec du recul, semble hallucinante: le sacrifice sur l'autel de la production et du progrès (le potentiel du radium) d'une bande de jeunes femmes qui commencent à goûter à l'avancée de leurs droits, mais toujours main d'oeuvre envisagée comme quantité d'humanité négligeable. Cette bande dessinée évoque alors aussi ce combat terrible pour faire reconnaitre la responsabilite de la firme dans la maladie et la mort de dizaine de ces employées, une lutte juridique qui aura mis une première pierre aux droits des ouvrirers. En effet, l'affaire des Radium Girls a permis d'établir un précédent au droit individuel des travailleurs à engager des poursuites à l'encontre des sociétés qui les emploient en raison d'un préjudice subi au travail. Suite à ces plaintes, et leurs victoires, les normes de sécurité industrielle furent améliorées pour de nombreuses décennies. Un combat mené par des femmes, qui méritai(en)t de revenir sur le devant de la scène.