L'un a marqué de son empreinte un nombre incalculable de bars et de restaurants en vue à Bruxelles; l'autre est un jeune chef wallon très prometteur. Ces parcours diamétralement opposés n'empêchent pas Frédéric Nicolay et Sebath Capela de partager leurs impressions sur ce cauchemar en cuisine que fut l'année écoulée.
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L'un a marqué de son empreinte un nombre incalculable de bars et de restaurants en vue à Bruxelles; l'autre est un jeune chef wallon très prometteur. Ces parcours diamétralement opposés n'empêchent pas Frédéric Nicolay et Sebath Capela de partager leurs impressions sur ce cauchemar en cuisine que fut l'année écoulée. Loupoigne, un petit village du Brabant wallon abritant l'Indrani Lodge. C'est dans cette ferme du XVe que l'on retrouve Sebath Capela (29 ans), chef jodoignois au caractère bien trempé. Passé par plusieurs adresses de référence (L'air du temps, Bouchéry, Bon Bon...) et remarqué lors de l'émission Comme un chef en 2013, ce talent est l'un de ceux qui pourraient incarner le futur de la gastronomie wallonne. Quand il a été question de réunir deux personnalités de la restauration pour évoquer 2020, Sebath s'est imposé en ce que, pour avoir inauguré son pop-up en février dernier, l'intéressé avait fait l'expérience de ce syndrome de l'"élan brisé" qui, tel un vautour, a plané sur le secteur de la restauration tout au long de l'année. Pour lui donner la réplique, il fallait un autre personnage, lui aussi bien campé sur ses jambes. Avec une image indéfectiblement associée à Bruxelles, Frédéric Nicolay (51 ans) semblait un parfait contrepoint urbain. Par vagues successives, du Café Belga au Flamingo, il a modifié la physionomie de la capitale à travers ses bars et restaurants aux cadres réinventés. Dès la poignée de main initiale entre ces deux hommes à la stature imposante, se dissipent les craintes d'une confrontation entre mâles dominants. Le courant passe. Nul besoin de marquer son territoire, c'est comme si l'adversité du contexte contribuait à gommer l'asymétrie de leurs situations respectives, l'un étant salarié, l'autre farouche indépendant, au profit d'une réelle empathie. Cette empathie, ils concèdent en avoir grandement besoin, eux qui ont constaté l'absence de solidarité entre restaurateurs durant la crise. "Dans ce milieu, il y a beaucoup de jalousie, pointe Capela. Si vous sortez du lot, on ne vous rate pas. Heureusement, ici à la campagne, on est un peu protégé de cela." Frédéric Nicolay enchaîne: "Ce qui m'a fait le plus mal lors du premier confinement, c'est de voir la délation. On sait que, parfois, elle émane de confrères qui ne supportent pas de vous voir travailler parce que vous avez eu la bonne idée ou parce que vous êtes autorisés à continuer. Les périodes difficiles font sortir ce qu'il y a de pire dans l'homme. Personnellement, j'attends toujours de voir le meilleur." Les bonnes vibrations qui irriguent le duo s'expliquent peut-être aussi par le fait que Frédéric Nicolay se retrouve dans le profil du chef de l'Indrani Lodge. On l'oublie souvent, mais le concepteur de Bonsoir Clara a ouvert, dans les années 90, un restaurant dans lequel il faisait tout, de la cuisine à la salle, en passant par la plonge. Vice-versa, Sebath Capela reconnaît avoir eu envie plusieurs fois de céder à la tentation d'être son propre patron au moment où la médiatisation battait son plein. Toujours est-il qu'entre les regards bienveillants de Frédéric et les grands éclats de rires sonores de Sebath, perce la solidarité d'êtres ramant à bord de la même galère.Où en sont-ils aujourd'hui? Le cuisinier du lodge ne cache pas qu'il est affecté: "Je reste positif parce que j'ai été éduqué comme ça. Mais j'ai l'impression qu'on m'a coupé les ailes. C'était censé être un moment unique dans mon parcours: lancé en solo derrière les fourneaux. On m'attendait au tournant, donc je voulais susciter l'adhésion, être moi enfin. J'ai serré les dents et affronté ce stress énorme que j'avais. Cela s'est bien passé, le début était prometteur. Un mois plus tard, alors que je commençais à prendre mes marques, à me sentir à l'aise, tout s'est arrêté." Difficile d'imaginer pire scénario. S'ensuit donc un effet de sidération total. "A part beaucoup manger, boire et venir au lodge pour faire quelques conserves avec les légumes du potager, je n'ai rien fait", se souvient-il. Pas question de répéter ce faux départ lors de la seconde fermeture imposée. D'autant plus qu'avec cinq chambres prolongées par autant de salons privatifs, l'Indrani Logde peut continuer à recevoir des convives. Sebath veut croire en la résilience. Il entend se dépasser. Pour preuve, il vient de mettre une nouvelle formule au point: remplacer un des services de son menu surprise par une improvisation minute. "L'idée est de donner l'occasion aux gens d'aller au jardin avec un sécateur. Ils pourront choisir ce qu'ils veulent dans le potager. Puis je créerai une assiette autour de leur cueillette", explique-t-il en insistant sur la nécessité de se démarquer et de sortir le meilleur de lui-même afin de ne rien regretter si tout devait s'arrêter. "Ma situation est tout à fait différente, observe Frédéric Nicolay. On a dû tout fermer. Je suis très inquiet car financièrement, c'est compliqué. Heureusement que j'ai la possibilité de revendre des biens immobiliers du downtown que j'avais achetés pas cher à l'époque où personne ne voulait y mettre les pieds. C'est ce qui me fait tenir... mais pas indéfiniment. Une de ces ventes m'a permis de payer les gens avec qui je travaille pour le mois d'octobre. C'était dur car j'étais très heureux d'avoir réussi à les rémunérer, mais eux râlaient de n'avoir reçu l'argent qu'à la mi-novembre. Rarement, je me suis senti aussi seul..." Manifestement chamboulé, celui qui s'est également fait connaître pour avoir redoré le blason de la bière Vedett s'en veut de donner à ses enfants l'image de quelqu'un d'éternellement stressé. "Yuma, mon fils de 12 ans, fatigué de me voir me torturer, m'a dit "change de carrière papa" et mon aîné Joseph m'a confié qu'il voulait devenir facteur pour mener une existence tranquille." Dans un tel contexte, une nouvelle orientation ne serait-elle pas salutaire? "Impossible, prévient Sebath Capela. Pour moi, ce métier est une vocation et il remplit un besoin profond chez moi. Quand je suis derrière les fourneaux, ma vie prend du sens. Je donnerai tout jusqu'au bout." On sent bien, en creux de ce credo martelé, toute la valeur attribuée à un métier qui, au-delà du matériel, donne une raison d'être. Nicolay le verbalise: "Ouvrir des cafés, nourrir les gens et les divertir, ce n'est pas anodin. Quand cela marche, il s'agit d'une reconnaissance incroyable. C'est un sentiment grisant que d'être plébiscité. En ce moment, place Fernand Cocq, à Ixelles, j'ouvre une friterie. On a fait quelques tests pour se mettre au point, en distribuant gratuitement des paquets aux gens. L'autre jour, il y avait quelques personnes qui faisaient la file. Au vu de l'émotion que cela m'a procuré, j'ai compris à quel point ces derniers mois m'avaient ébranlé psychologiquement. C'est impossible de tout arrêter car ce qui est magique dans ce métier, c'est que les gens viennent à nous. On a une place, un rôle, on est justifié dans l'existence." S'accrocher à cela comme à une bouée? Pas si sûr. "On est peut-être la génération Kodak de l'Horeca, plaisante Nicolay de manière amère. Cette pandémie pourrait accoucher d'un monde take-away qui se vivra calfeutré chez soi, sans bars, ni restaurants." Patrick Donnay est l'un des derniers comédiens permanents du Théâtre National. Quentin Chaveriat venait de décrocher un premier grand rôle dans un spectacle aujourd'hui reporté. Ils ont connu le même découragement, la même tristesse, mais n'ont jamais baissé les bras. Dès que le rideau se relèvera, ils seront là. Elle s'annonçait pourtant comme une toute bonne année, de celle qui vous donne l'impression que toutes vos planètes sont en train de s'aligner. Rien ne se passera pourtant comme prévu en 2020. Même notre entrevue qui devait avoir lieu dans une salle de répétition bruxelloise se déroulera finalement en "distanciel" - ce mot foutraque que nous espérons tous voir disparaître de notre vocabulaire - sur l'une de ces plates-formes digitales qu'il a bien fallu apprendre à apprivoiser. Patrick Donnay, 42 ans de carrière, avait plus d'une centaine de représentations agendées, quelques reprises bien sûr et puis des créations pour lesquelles il allait entrer en répétition juste avant que ne tombe l'annonce du premier confinement. Quentin Chaveriat, 29 ans, s'apprêtait à monter, début mai, sur la scène du Théâtre des Martyrs, dans Cymbeline de Shakespeare. "La récompense de ces années de travail où je combinais des projets artistiques personnels sans gagner d'argent, des assistanats à la mise en scène et des jobs alimentaires, comme beaucoup de comédiens, rappelle le diplômé du Conservatoire de Mons. D'un seul coup, c'est tout mon plan de vie, avec en ligne de mire le statut d'artiste que j'espérais obtenir grâce à ce premier grand rôle, que je vois s'effondrer." Très vite, il faut organiser le report des spectacles annulés à l'année suivante, voire celle d'après, avec les répercussions financières que cela engendrera. "Je me suis dit que nous n'avions pas le choix, qu'il fallait bien stopper la propagation du virus, enchaîne Patrick Donnay. Ma situation était peut-être un peu moins critique que celle de Quentin car je suis l'un des derniers comédiens permanents du Théâtre National. Mais comme tous les artistes, je me suis très vite senti complètement délaissé par les pouvoirs publics. Il a fallu des semaines avant qu'on ne s'intéresse à notre sort. Un abandon difficile à encaisser. Tout à coup, je me retrouvais 40 ans en arrière, quand les gens à qui je disais que j'étais comédien me répondaient "c'est chouette mais sinon vous faites quoi dans la vie?" Comme si ce métier n'en était pas un. Comme si nous n'étions pas aussi une force économique pour ce pays. Que notre boulot n'était pas essentiel pour les gens. Tout cela m'a plongé dans une profonde tristesse." En quelques semaines, Quentin Chaveriat passe de la sidération au désespoir. "Déjà, en temps normal, on sait qu'un projet théâtral peut mettre de deux à trois ans pour aboutir, pointe-t-il. Mais d'un seul coup, c'est comme si je n'avais plus aucune perspective. Puis, je me suis ressaisi et avec une amie, nous avons décidé d'aller jouer bénévolement de la musique dans les maisons de repos. Dans les jardins, devant les façades, on s'amplifiait comme on pouvait avec notre guitare et notre accordéon. Face à ces personnes âgées, abandonnées, dont nous avons vu les visages s'illuminer, tout a repris sens et j'ai décidé de me battre." Du côté du gouvernement fédéral, pourtant, les réponses tardent. Mi-mai, des milliers de travailleurs, artistes et techniciens ignorent encore dans quelles conditions et à quelle date ils pourront reprendre leur activité. La plupart ne touchent aucune indemnité mais la situation reste jugée non urgente par la commission des affaires sociales. "Là, face à la détresse de ceux qui ne s'en sortent plus, on est bien au-delà de la tristesse de ne plus pouvoir jouer, dénonce le jeune homme. C'est une véritable baffe qu'on se prend dans la figure." Le 15 mai, alors que les commerces ont rouvert quelques jours plus tôt, Quentin Chaveriat, aidé par quelques complices, déambule lentement, rue Neuve, au milieu de la foule. Sur son torse nu, un slogan "no culture, no future". Sa performance, interrompue au bout de quelques minutes, lui vaudra une amende Covid qu'il refuse toujours de payer: "Nous étions masqués, nous gardions nos distances, nous ne mettions personne en danger, mais nous n'avions le droit d'être là que pour faire des achats et pas pour manifester." D'autres happenings ont suivi, menant au déconfinement sous contrôle d'une partie du secteur culturel. Les répétitions ont pu reprendre et les théâtres ont rouvert peu à peu... avant de baisser une nouvelle fois le rideau fin octobre, et jusqu'au 1er février 2021, au moins. "Difficile de comprendre ce qui a justifié cette décision alors qu'aucun cluster n'a été identifié dans les salles, regrette Patrick Donnay. D'un coup tout s'est arrêté, une nouvelle fois. Lors du premier confinement, je pouvais croire que c'était juste un mauvais moment à passer, il faisait beau, on pouvait sortir. Mais là, je ne suis plus du tout sûr de rien." Pour la première fois, les textes qu'il doit mémoriser lui résistent. "J'ai l'impression d'être groggy en permanence. Ces lignes que je répète, le lendemain, j'ai l'impression qu'elles se sont vidées de ma mémoire, comme si je me disais "pour quoi, pour quand?" Désormais, chaque projet qui n'aboutit pas, c'est un peu comme une petite fin. Je me dis que j'aurais pu le faire, là, maintenant mais sera-ce encore le cas dans un an ou deux? Aurai-je encore la santé mentale ou physique pour le mener à bien? C'est le genre de questions que je ne m'étais jamais posées jusqu'ici." Quentin Chaveriat, qui bénéfice enfin depuis quelques semaines d'une aide financière, enchaîne les séances de travail avec de jeunes compagnies. "Le fait de pouvoir répéter ensemble, chose qui n'était pas autorisée pendant le premier confinement, cela change tout. Même si je ne sais pas quand nous pourrons montrer nos spectacles, jouer devant un public, enchaîner les répétitions est le meilleur remède contre le désespoir et l'envie d'arrêter. Je suis dans cette énergie. Je fais, je construis, nous sommes ensemble, c'est le plus important." Tous deux s'accordent en tout cas pour dire que le futur du théâtre ne passera pas par les plates-formes de diffusion. "Nous n'avons pas choisi ce métier pour être filmés devant une salle vide ou jouer sur Facebook", se désole Patrick Donnay. "Le théâtre en ligne, c'est un ersatz, abonde Quentin Chaveriat. Notre art est vivant parce qu'il se passe quelque chose dans l'ici et maintenant, dans un temps réel, dans un espace partagé avec le public." Les spectateurs, eux, sont prêts à revenir. Patrick Donnay dirige aussi le festival Paroles d'Hommes, qui devrait célébrer ses vingt ans d'existence en 2021 en accueillant Sam Touzani, Guillermo Guiz, Bruno Coppens, David Murgia ou encore Angelo Bison, dans plusieurs lieux culturels de l'est de la Belgique. "Chaque jour, j'enregistre des réservations, les gens font le pari, ils veulent revenir au théâtre, se réjouit-il. Nous verrons ce qui sera possible, bien sûr, avec des jauges réduites et les précautions sanitaires d'usage. Je refuse d'abandonner, même si tout le monde dit que je suis fou d'y croire encore. Si je lâchais maintenant, ce serait comme si je rendais les armes et je compte bien me battre jusqu'au bout. En achetant un spectacle, nous, les directeurs de festival, les programmateurs de centres culturels, nous offrons aussi des perspectives aux artistes, aux techniciens qui savent qu'ils pourront compter sur ces représentations." En choisissant cette vie d'artiste, ils savaient tous les deux que ce ne serait jamais facile. Mais s'ils gardent le cap, c'est aussi grâce au public qu'ils ont toujours hâte de retrouver. Il est médecin généraliste, elle assistante en médecine générale. Tandis que l'une pratique depuis un an, l'autre additionne quatre décennies d'écoute, de soins et de prévention. Céline Mehaudens et Jean Michel Thomas partagent le même cabinet bruxellois. Et une expérience à nulle autre pareille vécue à fleur de peau durant cette année pandémique. D'habitude, dès que l'on en ressent le besoin, on peut pousser la porte de ce cabinet médical, sans rendez-vous. A Jette, au rez-de-chaussée d'une maison familiale dévolue aux patients, le couloir sert de salle d'attente. Rien d'aseptisé, deux bancs de bois se font face sous des dessins originaux de BD qui disent la passion du maître des lieux. Punaisées aux murs, des affiches aux accents de prévention, avec numéro de téléphone en gras: "Rien ne justifie la violence conjugale", "Le dépistage du cancer du col de l'utérus, parlez-en à votre médecin" ou "Arrêter de fumer, c'est possible". D'autres avis, dès le mois de mars de cette année pandémique, sont venus compléter la mosaïque: un poster du Chat de Geluck qui clame "Sauve qui veut, si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi" et coche la liste des gestes barrières que nul n'ignore désormais ; un vade-mecum dactylographié sur feuille A4 qui débute ainsi: "Pensez au coronavirus si toux, difficulté à respirer, douleur thoracique, perte du goût ou de l'odorat..." et enfin, une information en lettres capitales que l'on n'a pas coutume de lire en ce lieu: "Epidémie de coronavirus, consultations uniquement sur rendez-vous." Autour du docteur Jean Michel Thomas, une équipe de cinq généralistes se partagent la tâche et le cabinet. Il a 65 ans, est diplômé de l'ULB et pratique depuis 1981 en privilégiant l'écoute, la communication, le temps accordé aux petites et grandes misères de ceux qui viennent le consulter. "J'ai choisi ce métier pour le contact avec les gens", dit-il sans apprêt. A ses côtés, Céline Mehaudens, 26 ans, issue de la même université, qui forme avec lui un duo junior-senior sur la même longueur d'ondes. Durant ses études, elle avait fait son premier stage au sein de ce cabinet, elle avait eu un "vrai coup de coeur pour les relations avec les patients et l'ambiance familiale, qu'on ne retrouve plus à l'hôpital". Elle s'était empressée de postuler dès qu'elle avait décroché son diplôme, avec grande distinction, cela fait désormais quatorze mois qu'elle travaille ici, y mêlant, tout comme ses collègues, les visites à domicile, en hôpital psychiatrique et dans les homes du quartier. Jusqu'à ce que leur parviennent de vagues nouvelles venant de Chine à propos d'un virus hautement contagieux et soudainement mortel. "Comme tout le monde, on s'est dit c'est loin, cela ne nous concerne pas", reconnaît-il tandis qu'elle confesse qu'elle ne savait que répondre aux inquiétudes de ses patients. Dans ce grand flou, "de mémoire vers mars", les premières recommandations gouvernementales leur arrivent officiellement. Et "du jour au lendemain", le sens de leur travail s'en trouve bouleversé. "C'était très dur parce qu'on a dû annuler les consultations libres et se mettre à travailler par téléphone. Or, notre métier, c'est de voir les patients, les examiner, les rassurer, confie Céline Mehaudens. C'était tellement impersonnel, d'autant plus avec ceux que nous ne connaissions pas." Et tout s'est emballé, et leur impuissance aussi. "On ne savait pas très bien ce que l'on traitait." Ni dans quelles conditions prophylactiques. "On n'avait pas le moindre masque, se souvient le docteur Thomas. Je n'en avais plus mis depuis mes études. J'ai retrouvé un vieux stock distribué lors de la grippe H1N1. Etaient-ils encore valables? On s'en foutait." Pour les tests, il leur faudra patienter. "Je me souviens qu'on faisait des prises de sang, des examens complémentaires et qu'à force, on avait pu en percevoir les effets indirects, on arrivait à supposer que c'était la Covid, sans test, raconte la jeune doctoresse. Et puis vite, dans les maisons de repos, cela a été la loterie: certaines étaient très touchées, d'autres pas, sans raisons particulières. Cela s'est enflammé autant dans le personnel que parmi les résidents, avec parfois la moitié qui décède, cela a été dur à gérer." Elle a vu mourir des êtres fragiles "qui se dégradaient rapidement", sans qu'elle puisse prévenir les familles et qu'aucune structure hospitalière ne les accueille, pour cause d'âge avancé et de comorbidité, fin de non-recevoir. "On s'est retrouvé avec des patients qui auraient nécessité des soins lourds, sous oxygène, avec surveillance et un accompagnement en soins de vie et palliatifs, poursuit Jean Michel Thomas. Les gens partaient en suffocant, cela demandait un suivi présentiel technique et émotionnel mais on n'avait pas de matériel..." Ces journées noires, Céline ne les oubliera pas. "J'avais l'impression que je courais et que j'étais toujours en retard, ou alors que je faisais un pas en arrière. En tant que médecin, je n'avais jamais tenu la main de quelqu'un qui décédait, je l'ai fait plusieurs fois et c'était dur. J'essayais d'enfouir tout cela, il fallait être fonctionnel et faire face à ce qui se passait. Il va me falloir vivre avec ces souvenirs, ces émotions." Tandis qu'elle se tait, l'ancien maître de stage devenu collègue la regarde avec magnanimité, avec respect. Il reconnaît qu'il a laissé "la jeune monter au feu", il ne sait plus s'il faisait des cauchemars, une seule chose est sûre: son "état d'hyperémotivité". A sa très grande surprise, il avait pleuré quand à 20 heures, il était sorti sur le pas de la porte et que les gens applaudissaient à leur fenêtre, à leur balcon. Elle, "à fleur de peau", s'était construit une carapace. "J'essayais de faire taire mes émotions. Je suis allée consulter une psy en supervision, une seule fois, cela m'a fait du bien que quelqu'un me dise que c'était normal au vu de ce que je vivais. Et de l'entendre m'a apaisée." Ils ont bossé sans compter ni leur temps, ni leur humanité, s'offrant à peine une pause déjeuner ensemble, pour partager leurs doutes et leur fatigue, leurs rires aussi. Ils ont avancé à tâtons, dans une jungle de règles et de recommandations "qui changent sans cesse" et qu'ils apprennent usuellement, "après des demi-annonces publiques, qu'elles aient du sens ou pas". Ils ont adapté leur pratique, fait face à des gens de plus en plus agressifs, tenté de grappiller quelques minutes à consacrer à la littérature scientifique. Ils ont essayé de ne pas modifier la prise en charge de leur patientèle, malgré le stress, la surcharge de boulot, le téléphone qui sonne sans relâche et cette impression d'être devenus "les secrétaires de cette crise" à force de devoir remplir de la paperasserie. "On a moins de temps et de disponibilité, constate Jean Michel Thomas. Je pense qu'on fait ça moins bien qu'avant, il faut être humble." Ils n'ignorent pas que "la prise de décisions politiques en matière de santé est compliquée dans notre système médical", que la crise sociale va s'aggravant, qu'il faudra des médecins en suffisance et remettre impérativement en avant la médecine du travail, scolaire et préventive. "Cela fait partie de notre job, précise le docteur Thomas. On fait cela en permanence tous les jours, la prévention des cancers, des risques cardio-vasculaires ou des violences intrafamiliales, c'est l'un de nos chevaux de bataille." Leur téléphone a sonné, une urgence qui n'en est plus une, un décès à constater dans une maison de repos, quel étrange nom tout de même. La doctoresse soudain si frêle s'est levée, elle y va. Non, elle n'a pas été préparée à voir des gens mourir. "Peut-on l'être vraiment?"